La Route des épices

Jean-Pierre Depetris, avril 2017.

Vers l’Océan Austral - Émotions et mathématique - Dans le désert - Le retour - Suite

Table des matières





Carnet vingt-cinq - Vers l’Océan Austral

Une troisième Amérique

L’Antarctique est un continent montagneux d’à peu près vingt-huit fois la taille de la France, entièrement recouvert de glace, parfois sur une épaisseur de deux-mille-cinq-cents mètres. Il a peu de banquise à cause des courants qui la brisent et des vents qui la repoussent vers le large. La banquise est rarement plus épaisse que deux ou trois mètres. Elle se développe surtout dans la Mer de Weddell et dans la Mer de Ross.

En hiver, les températures descendent jusqu’à moins quatre-vingt-dix degrés centigrades au cœur du continent. Les températures maximales se situent entre cinq et quinze degrés centigrades, près des côtes en été.

Il y a plus de trente-trois millions d’années, Antarctique et Amérique se tenaient. L’Antarctique était en somme une troisième Amérique. La Patagonie et la Péninsule Antarctique n’étaient pas encore séparées par le Détroit de Drake. En provoquant un courant violent autour des quarantièmes parallèles, en transformant un tranquille Océan Austral en un immense fleuve agité et accompagné des vents les plus furieux de la planète, cette séparation a modifié radicalement l’équilibre thermique de celle-ci.

Après le Détroit de la Sonde

Au quatrième jour, nous avons passé le Détroit de la Sonde, et nous voguons déjà sur la grande fosse après l’archipel indonésien. Nous avons commencé à rencontrer des vagues dans l’Océan Indien dont l’amplitude excède peut-être les deux-cents mètres. Nous approchons sans forcer une moyenne de vingt-cinq nœuds.

Nous prenons l’Océan Indien par le milieu, renonçant à suivre le courant dont la route est trop encombrée. Nous serons plus lents, mais moins rivés au radar, et absorbés à piloter. Là, l’océan est à nous. Nous croiserons peu de navires, et les îles sont rares. Nous rejoindrons les courants antarctiques après la Nouvelle Amsterdam ; ils nous entraîneront au-delà des îles Kerguelen.

Le froid

La saison est déjà bien avancée, nous ne sommes plus très loin du printemps austral ; nous ne passerons pas des nuits de vingt-quatre heures, et la banquise est encore trop étendue pour que nous nous approchions beaucoup du continent.

Les nuits commencent cependant à s’allonger très vite au fur et à mesure que nous descendons vers le sud ; on en est surpris chaque nouvel après-midi, et chaque matin aussi en attendant le jour. La température fraîchit également très vite.

Ce rapide refroidissement de l’atmosphère nous surprend lui aussi. Il est une épreuve pour le corps, et nous la vivons chacun à notre manière. Aliona et Aki retrouvent un climat qui leur est familier. En ce qui me concerne, je m’étais habitué depuis de longs mois aux températures tropicales. Kalinda, elle, a passé toute sa vie dans cette atmosphère de serre.

Elle et moi ne sommes plus très jeune, et, avec les années, les capacités d’adaptation de l’organisme deviennent plus lentes. Le froid réveille dans mon corps de vieilles douleurs, mon genou droit, ma mâchoire…, traces oubliées d’anciens accidents.

Je me suis laissé surprendre hier soir sur la passerelle. Je me suis senti glacé, les articulations raidies et douloureuses. Je m’étais laissé absorber par des opérations que je faisais au clavier, et j’ai eu soudain l’impression que mes côtes allaient se bloquer. J’ai monté le thermostat et je me suis roulé dans une couverture en attendant que ça passe.

Aliona m’a ausculté et n’a rien trouvé d’inquiétant. Elle m’a rassuré et m’a prescrit un verre de vodka. « Si ça te reprend, n’hésite pas », m’a-t-elle dit en me laissant la bouteille. Je crois qu’elle est un bon médecin.

Nous profitons de notre voyage pour nous livrer à des mesures et faire des prélèvements divers. Des organisations nous ont confié des capteurs et des équipements pour mesurer les températures, les courants, la présence de Krill. Le Târâgâlâ a hérité d’un mat supplémentaire pour calculer la vitesse des vents et la composition chimique de l’air, et d’une sonde que nous laissons dériver à plusieurs dizaines de mètres. Les données sont enregistrées automatiquement et immédiatement transmises à Citangol. Nous pouvons y avoir accès si nous le désirons, mais nous ne saurions guère comment les traiter.

Le pôle magnétique

Ne me demandez pas pourquoi le pôle magnétique ne coïncide pas avec le pôle géographique. Naturellement, les compas en sont faussés en approchant le cercle antarctique. Les pôles géographiques correspondent à l’axe autour duquel la terre tourne. De cet axe-là, les boussoles n’ont que faire. Leur aiguille est attirée par le pôle magnétique. Le pôle Sud magnétique se trouve au large de la Terre Adélie, dans la Mer d’Urville, à plus de 65 degrés Sud et plus de 138 degrés Est ; ce qui est quand même une distance considérable.

Non seulement, le pôle magnétique est éloigné du pôle géographique, mais il se déplace perpétuellement. À force de s’écarter de l’axe polaire, le champ magnétique terrestre devait finir par chavirer. Ce phénomène a déjà eu lieu plusieurs fois.

Lors de tels événements, le champ magnétique s’affole pendant une courte période, de l’ordre de cent à dix mille ans, pendant laquelle les pôles magnétiques se déplacent rapidement sur toute la surface du globe. Après cette période, soit les pôles magnétiques reprennent leurs positions initiales, on parle alors d’excursion, soit ils permutent, on parle alors d’inversion. Au cours de telles transitions, l’intensité du champ magnétique devient très faible et la surface de la planète est exposée à des radiations. Si un tel phénomène avait lieu de nos jours, et ce ne serait pas la pire conséquence, les nombreuses technologies qui utilisent le champ magnétique seraient les premières affectées.

Le champ terrestre s’est inversé environ trois-cents fois ces derniers deux-cents millions d’années. La dernière inversion est survenue il y a sept-cent-quatre-vingt-mille ans

La beauté guérit tout

Les brusques changements de climat affectent toujours les goûts alimentaires, et les rapides changements de régimes perturbent la digestion. « C’est bien ce que je craignais », nous dit Aliona, « le Târâgâlâ supporte très bien les rudes conditions des mers australes, mais l’organisme humain est plus fragile. On doit le ménager. »

Comme Aki, elle se retrouve dans des conditions qui lui sont plus familières. Ils ne sont même pas restés un mois à Citangol, et leur organisme s’est vite réadapté aux nouvelles conditions. Le mien commence aussi à s’y faire.

La vodka m’aide beaucoup. Elle réchauffe, et elle facilite la digestion. De notre côté, Kalinda et moi avons eu aussi la bonne idée d’emporter beaucoup de miel. Les diverses épices dont elle s’est encombrée, et qui m’avaient pourtant aidé à supporter le climat de Citangol, difficile pour quelqu’un qui n’y est pas habitué, ne sont pas très adaptées à cette latitude.

Au fil des jours, j’ai retrouvé un certain plaisir oublié à me couvrir d’un pull de laine, à chausser une paire de bottes, à monter la fermeture-éclair d’un parka bien doublé. Je redécouvre le plaisir d’un vent glacé sur ma figure, et je tente d’initier Kalinda à cette nouvelle sensualité.

Il y a assurément une sensualité du froid, qui, comme toute autre, doit s’apprendre. Il y a sans doute une autre façon de saisir quelqu’un par la taille quand on est parmi des embruns glacés.

Il y a une façon de se blottir dans des couvertures froides, bien différente de celle dont on peut s’étaler sur un tatami dans une nuit chaude et moite. Je l’enseigne à Kalinda qui, de jour en jour, retrouve ses forces et ses couleurs.

Aliona lui a donné des crèmes pour protéger sa peau et surtout ses lèvres des morsures du froid. Elle l’avait aidée elle aussi, avant de partir, à choisir des tenues dans lesquelles elle se sente bien et qui s’accommodent à son teint et à sa silhouette ; un parka vert kaki au large col de fourrure noire ; de grosses bottes de cuir, noires, antidérapantes, avec des coquilles de sécurité en acier, etc.

J’enseigne à Kalinda ces nouvelles sensations, comme elle m’avait initié elle aussi à chaleur excessive de Citangol.

Le Târâgâlâ se comporte parfaitement dans ces eaux pourtant difficiles. Les vagues de l’Océan Austral sont un peu comme celles d’un fleuve. Elles sont moins régulières que celles des autres océans ; elles sont plus croisées, plus désordonnées, oui, comme les lames d’un fleuve, mais d’un fleuve démesuré.

Nous avons eu des vagues immenses et des ciels bouchés, tout cela dans des teintes gris-perle : du métal liquide, un ciel et une mer de mercure ; dont les embruns glacés sont aussi brûlants que du mercure.

La beauté guérit tous les maux, ou les ramènent à peu de chose, ceux du corps, de l’âme ou de l’esprit, et Kalinda retrouve ses forces.

Des vagues et des limites de la raison

Les vagues ont tout ce qu’il faut pour engendrer une peur panique. La raison n’y peut rien. Au contraire, la raison serait pire s’il nous prenait de calculer la poussée sur chaque mètre carré de la coque, s’il nous prenait de songer aux calculs effectués pour en dessiner la ligne, et si nous commencions à penser : qui dit calcul dit erreur de calcul.

Les vagues ont tout ce qu’il faut pour engendrer l’effroi quand elles vous prennent par la poupe. Elles sont aussi redoutables de face, et même davantage, mais leur effet est moindre quand on les affronte, plutôt que lorsqu’on leur tourne le dos.

La vague encore ne serait rien si elle ne nous rappelait les gouffres sur lesquels elle roule. Quelles important se dirait-on, si une vague devait fracasse le navire, que ce soit par quatre-mille mètres de fond ? Quelle importance si l’on se noie, que ce soit dans dix mètres ou dix-mille mètres ? Ce n’est pas sans importance pourtant ; c’est la raison qui se noie dans de telles démesures.

C’est la raison qui est prise de vertige ; ce n’est certainement pas elle qui viendrait nous rassurer. Ce qui nous sauve de la peur panique, c’est la testostérone, c’est une certaine joie féroce à jouer avec le risque, même si je sais qu’il n’est pas bien réel.

Dans la nuit, quand on les distingue à peine, rien n’est plus effrayant que ces crêtes d’écume tremblantes. Et dans la journée, ce soleil toujours bas, si d’aventure on le voit, et dont la lumière s’estompe doucement derrière les nuages sans que rien ne nous ait prévenu de son coucher.

Le rite du thé au citron

En arrivant dans l’Océan Austral, nous avons décidé des quarts de huit heures, de manière a être toujours deux sur la passerelle, au cas où l’un s’endormirait. Comme tout se passe bien, nous sommes revenus à des quarts de six heures, et j’apprécie ces moments de solitude devant les écrans de contrôle. Naturellement, rien ne nous contraint à respecter scrupuleusement des horaires, nous pouvons nous remplacer, ou nous retrouver à deux, voire tous les quatre ensemble quand nous le désirons.

La passerelle est le lieu le plus confortable du bord, maintenant qu’on ne peut plus profiter du pont. Plus spacieuse est la cabine qui tient lieu de réfectoire, avec sa cuisine attenante, mais on n’y voit pas la mer.

Je me suis mis à délaisser le café pour le thé noir au citron. Ça m’a paru plus adapté au climat, au lieu, à l’atmosphère du bord. Le thé, je l’observe, se prête plus au rituel que le café.

Quand je vois une mer étendue devant moi, et que le temps est froid, j’ai envie de thé au citron. Ce breuvage me donne une impression de force et de sérénité. Du thé et du citron, et mes gestes me semblent plus précis ; ma pensée plus pondérée.

Je me demande s’il ne me ralentit pas seulement. Il ralentit justement une hâte qui m’habite trop souvent, et me rend parfois maladroit et irréfléchi. Peut-être est-ce le petit rituel qui l’accompagne qui me force à ralentir mes gestes et ma réflexion. Je mesure le temps pendant lequel je laisse les feuilles infuser, je mesure les gouttes du citron que je presse, j’en rajoute un peu après avoir goûté. Le thé me rend attentif, il me demande de l’attention ; et voilà que je fais moins de fautes de frappe, et qu’en saisissant plus lentement, je vais plus vite.

Voilà l’effet que le thé au citron a sur moi, mais seulement quand il fait froid et que j’ai une mer étendue sous les yeux, avec un soleil bas, ou couchant… Si ce n’est pas le cas, je préfère un café.

Une heure après que j’aie pris mon quart, mes compagnons ont adopté l’habitude de m’amener mon thé. L’un ou l’autre qui n’est pas occupé m’apporte sur un plateau l’eau bouillante et tout le nécessaire pour le préparer.






Carnet vingt-six - Émotions et mathématique

Les illusions de l’informatique

« L’informatique n’est pas un média, et moins encore le numérique », affirme Kalinda péremptoire. « Si l’on désire vraiment tenir l’informatique pour un média, on doit préciser que sa fonction consiste à faire communiquer entre eux des dispositifs matériels, et non des intelligences humaines. L’informatique transmet des commandes d’un dispositif matériel à un autre : c’est tout. C’est un média pour et par des machines. » Kalinda est venue prendre un thé au citron avec moi sur la passerelle, accompagnée de nos deux amis.

« Bien sûr, les extrémités terminales de ces dispositifs servent parfois à transmettre des informations entre des hommes », m’objecte-t-elle avant même que j'aie fini de lui répondre, « et l’on peut utilement se demander ce que l’informatique apporterait alors de proprement nouveau à cette communication. Mais avant cela, on devrait s’interroger sur sa spécificité, qui consiste proprement à faire communiquer entre eux des dispositifs matériels à travers des lignes de commande. Sinon on passe assurément à côté de la question. »

Le thé au citron stimule suffisamment mon esprit pour que je pénètre très finement le fond de la pensée de Kalinda, mais il me donne aussi un tempo qui m’empêche de réagir assez vite pour lui répondre. Le thé au citron me stimule et m’apaise également de telle sorte qu’il intensifie ma contemplation de la ligne bleue du continent antarctique à tribord sous des nuages lointains.

« On ferait mieux alors de parler d’électronique », répond-elle encore à Aliona. « Qualifier d’informatiques, et plus encore de numériques, des images, des sons, voire du texte affiché, est un abus de langage. Tout ce qui ressort dans une interface graphique, sonore, multimédia ; à travers un écran, une enceinte, une imprimante…, tout cela est analogique par définition. La preuve en est que, si le code demeure incorruptiblement identique, les images affichées, les sons reproduits, les impressions sur papier, sont de qualités bien différentes selon les matériels, et justifient leurs échelles de prix. »

Il me semble que le thé au citron a un effet plus stimulant encore sur Kalinda. Il ne la ralentit aucunement, mais sans que sa vivacité diminue ses facultés de pénétration et d’observation. Je vois bien comment elle contemple elle aussi, pendant qu’elle parle, le désert liquide qui s’étale autour de nous.

« Il n’est pas anecdotique que le code et ses valeurs numériques demeurent incorruptiblement les mêmes », insiste encore Kalinda. « Il n’est pas sans importance non plus que le code et ses valeurs numériques demeurent lisibles, accessibles, réutilisables et modifiables. C’est à partir de là qu’on peut commencer à se demander ce que l’informatique apporte ou n’apporte pas aux médias ».

Puis, me voyant silencieux et songeur, et apparemment absorbé par le pilotage du Târagâlâ qui ne devrait pourtant pas requérir une telle attention face à des vagues et un vent du sud-est relativement modérés qui s’opposent au courant, elle me demande ce que j’en pense.

« Je songeais que la vitesse est un facteur important dans le fonctionnement réel de la pensée », dis-je sans quitter des yeux les vagues écumantes qui viennent en rangs serrés se jeter sur la proue. « Je me disais aussi que les propriétés chimiques et mécaniques des matériaux jouent un rôle non négligeable sur la pensée, et tout particulièrement sur sa vitesse. »

Repenser le Târâgâlâ

Kalinda et Aki ont remarqué l’excellent rendement des turbines du Târâgâlâ dans les courants circumpolaires. « On pourrait puiser bien plus d’énergie », dit Kalinda. « Il faudrait tout repenser autrement », juge Aki. Ils envoient des quantités de données à Djanzo qui va et qui vient entre Citagol et Catalga.

« Il faudrait tout reprendre sur d’autres bases », confirme celui-ci, et il nous renvoie des quantités de calculs. Il nous suggère des manœuvres pour tirer le meilleur parti des vents et des courants. Nous les effectuons, et nous lui renvoyons des quantités de données. « J’aurais dû venir », nous écrit Djanzo, et je ne doute pas qu’il serait plus utile que moi à bord en ce moment.

Je ne comprends pas comment Kalinda se montre aussi savante sur la mécanique des fluides. « Je ne suis pas mieux outillée que toi en mathématique », m’affirme-t-elle. « Je comprends mieux les mouvements de l’océan, c’est tout. Comment saurait-on déduire et traiter des proportions et des mesures de ce qu’on ne percevrait pas le plus intimement ? »

La mécanique des fluides, elle l’a dans la peau : on s’en rend compte tout de suite si on la voit nager. La mer, elle la sent, même quand elle demeure à sa surface ; elle la sent sur un vaste rayon comme un véritable requin.

Dans un bain d’énergie

Aliona et moi restons un peu sur la touche. Nous ne saisissons pas très bien comment les esprits de Kalinda et d’Aki ont ensemble conçu une nouvelle approche pour capter les flux d’énergie dans lesquels baigne le navire. Nous comprenons, certes, nous comprenons les principes, mais les principes seulement.

Les principes, ils sont simples. Jusqu’à maintenant, nous utilisions des dispositifs qui captaient les énergies de l’environnement – vents, courants marins, chaleur solaire – et qui les convertissaient en force motrice et en alimentation du bord. Nous n’avions apparemment pas étudié assez comment optimiser le rapport entre l’énergie captée et l’énergie produite.

Bien sûr, nous cherchions déjà à optimiser ce rapport. Tels les navigateurs sur les anciens voiliers, nous tentions d’utiliser au mieux la force des courants et des vents, et nous n’hésitions pas à prendre des caps qui allongeaient notre route mais accroissaient notre vitesse. J’ai passé moi-même beaucoup de temps à piloter le Târâgâlâ, et j’y ai trouvé un intense plaisir à tenter empiriquement d’optimiser ce rapport. Je m’en étais fait un jeu, un jeu particulièrement addictif, qui m’incitait à prolonger mes quarts.

À vrai dire, c’est ma façon de piloter qui a donné à Aki l’idée de repenser la mécanique et l’informatique du Târâgâlâ. Il s’agirait de découpler davantage et de rendre plus mobiles les turbines qui captent l’énergie, de leur donner une plus grande autonomie envers celles qui propulsent le navire. Il serait nécessaire de mettre aussi au point un système qui les gère automatiquement, car la navigation en serait rendue plus complexe, et elle requerrait la plupart du temps une trop grande attention du pilote. Ce système devrait cependant pouvoir être débrayé pour permettre au târâgonaute de reprendre la main quand il le voudrait.

Musique et mathématique

– Il suffit d’écouter, dit Kalinda, fermant les yeux et laissant se balancer son corps comme le lui apprend Aliona pendant nos longues soirées d’hiver.

– Écouter quoi ? Demande Aki étonné.

– Écouter la musique, quoi d’autre ?

– Quelle musique ? Interroge incrédule Aliona.

– Celle du vent, celle des vagues, la musique des turbines, des chocs sur la proue et la coque. Cette musique est déjà une modélisation mathématique toute faite. Elle est immédiatement accessible à nos sens. Il nous suffit de l’écouter, de nous laisser porter par elle. Il nous suffit de la prolonger dans nos propres compositions. Elle nous donne tous les algorithmes dont nous avons besoin.

Kalinda a déjà installé son kambo électronique sur la passerelle. Elle ne se contente pas de reproduire rythmes, mélodies, tons et harmoniques des vagues et des vents ; elle compose avec eux ; elle leur répond. Son programme affiche sur l’écran du bord les différentes analyses spectrales de ses compositions.

Kalinda est géniale. L’idée d’analyser le son, c’est Djanzo qui l’a eue, mais l’analyse du son dépend fortement des outils matériels, logiciels et conceptuels avec lesquels nous l’échantillonnons. Le meilleur instrument d’analyse, reste l’organisme vivant ; l’intuition directe. C’est comme pour la dégustation du vin, si chère à l’empirisme de David Hume ou de Charles Sanders Peirce, ou du thé. Presentational immediacy, dit Kalinda.

« Les mouvements des fluides sont extrêmement complexes. Ils sont difficiles à modéliser, à décrire et à expliquer », nous a déclaré Djanzo. « Dans la mesure où ils sont sonores, on peut considérer les sons qu’ils produisent comme une modélisation quantitative déjà effectuée. »

« Le son », nous a encore expliqué Djanzo, « c’est du quantitatif ; c’est du quantitatif pur. Nous cherchons justement du quantitatif ; nous cherchons à réduire des phénomènes complexes dans des expressions quantitatives plus simples. »

Mais Kalinda a raison : Le son ? Non, la musique !

Digressions sur les requins

On ne peut rien lire sur les requins qui ne les présente comme de redoutables machines à tuer. Bon, les requins mangent ; ils ne sont pas les seuls. Moi aussi je mange, et moi aussi j’appartiens à une espèce qui occupe le sommet de la chaîne alimentaire, et je ne me réduis pas pour autant à un ventre et à une mâchoire. Seul un bureaucrate ou un capitaliste pourraient voir dans l’homme une simple machine à consommer.

Les requins chassent, et ils sont dotés d’un système sensoriel peu commun. Pour autant, les raies, ou encore les requins-baleines, ne sont pas de bien dangereux prédateurs, et ils ont le même système sensoriel. Les requins-baleines se contentent de nager placidement la gueule grande-ouverte, et d’avaler krill ou planton.

Expliquer l’acuité des perceptions des élasmobranches par leurs fonctions prédatrices me paraît inverser quelque peu l’ordre des choses. Chasser est sans doute une activité propre à cultiver les organes des sens, mais on peut en imaginer d’autres, rechercher un conjoint par exemple, comme les papillons.

Toute forme de vie cherche à cultiver sa perception de ce qui l’environne ; sa contemplation, sa gustation, son auditions, ses caresses… La vie-même se définit par cette faculté de sentir ; cette voracité de sensation. La prédation n’en est qu’une occurrence possible.

Pourquoi n’imagine-t-on pas des requins rêveurs, des requins contemplatifs ? Pourquoi n’imagine-t-on pas des requins émus en écoutant le chant des courants sous-marins ? Pourquoi ne les imagine-t-on pas chanter eux-mêmes, mais chanter avec les mouvements de leur corps, comme le cobra qui perçoit la musique du charmeur par la peau ; chanter pour le plaisir des épidermes, inspirés par le champ magnétique terrestre auquel leurs pores nasaux les rendent plus sensibles que nous ?

Digression sur les muses et les acides désoxyribonucléiques

On ne comprendra pas la voracité tant que l’on n’aura pas goûté aux intuitions d’Erwin Schrödinger, telles qu’il les avait développées dans son ouvrage de 1944, Qu’est-ce que la vie ? Certes, il se trompait, il avait, de son propre aveu, un peu forcé le trait. J’en parle de mémoire, je l’ai lu il y a déjà fort longtemps.

L’idée de Schrödinger était que la nutrition répondait moins à un nécessaire transfert de matière, que d’ordre, de séquences proprement quantitatives. On peut y voir une intuition prémonitoire des recherches sur la structure des acides désoxyribonucléiques telles qu’elles furent développées plus tard, à partir des années cinquante. Cependant, une telle lecture rétroactive est, à mes yeux, trompeuse et réductrice. Ce à quoi songeait Schrödinger était, à l’évidence, fort différent. C’était à la fois plus simple et plus profond. Pour expliquer le plus simplement du monde, la nutrition, pour Schrödinger, serait exactement comme l’on pourrait dire que la poésie de chacun se nourrit de la poésie de tous.

Il y a toujours une beauté qui peut servir de filet dans les travaux de Schrödinger, comme dans ses quasi-incompréhensibles équations sur la relativité, face auxquelles l’esprit s’effrite s’il ne sait prendre appui sur quelque chose de proprement esthétique.

Étonnante Kalinda

Kalinda m’inspire des sentiments curieusement contrastés. Je la vois parfois comme une enfant, une enfant dont la capacité d’émerveillement serait demeurée intacte. C’est pourtant une femme forte et mûre. Elle a une telle façon de s’en remettre à moi et de s’abandonner, que j’en suis parfois désarmé. Pourtant elle m’impressionne toujours et m’intimide.

Je ne sais jusqu’à quel point elle m’impressionne par les qualités qui lui sont propres, par ce dont elle est capable, par l’autorité quelle exerce assez naturellement sur tout ce qui appartient au règne du vivant, à moins que ce ne soit encore par son côté farouche, son caractère d’animal sauvage, qu’on sent définitivement réfractaire à la domestication, ou si ce n’est à cause de ses connivences avec le monde des dieux. Elle est parfois comme une enfant qui s’endort en toute confiance dans le creux d’une épaule, d’autres fois, elle est comme une étrange et inquiétante déesse ; et elle parvient souvent à être les deux en même temps.

Le plus étonnant chez Kalinda, est qu’elle soit tout cela, souvent en même temps, sans jamais comme il nous arrive à tous, en ressentir un malaise, sans se faire peur à elle-même.






Carnet vingt-sept - Dans le désert

Intelligence et langage

L’homme se croit plus intelligent qu’il n’est, je l’ai déjà dit. Nous oublions seulement que, cette intelligence, nous la tenons avant tout des langages. Les langages ne sont cependant pas des données immédiates. Nous devons les acquérir, et nous y parvenons en cultivant en nous des automatismes, des réflexes conditionnés.

Cette faculté que nous avons de cultiver des automatismes linguistique est probablement innée, mais certainement pas les langages eux-mêmes. Si nous ne les apprenons pas, si l’on ne nous les apprend pas, ou plus exactement si nous ne les apprenons pas en les utilisant les uns avec les autres, en réfléchissant et en travaillant ensemble, nous en sommes dépourvus.

Les performances de notre intelligence, nous les tenons donc des langages ; la plupart du temps, ils effectuent eux-mêmes le raisonnement à notre place. Cela, nous pouvons facilement l’observer avec l’arithmétique. Nous écrivons scrupuleusement les nombres selon les règles du langage arithmétique, et nous obtenons des résultats que nous aurions été bien en peine de trouver autrement. C’est à ce point automatique, que nos ancêtres ont su très tôt construire des dispositifs matériels pour exécuter ces opérations à notre place.

Rien n’est très différent avec une langue naturelle. Il m’arrive bien souvent d’affiner ma pensée en cherchant seulement à améliorer mon style. Je corrige ma syntaxe, je découpe mes phrases ou les reconstruits autrement, je trouve des termes plus appropriés, parfois seulement pour éviter des répétitions, et mes idées deviennent curieusement plus consistantes.

Ce n’est pas évident si l’on y songe. Nous avons la plupart du temps l’impression que nous savons ce que nous allons dire avant de parler, et de le savoir mieux encore avant d’écrire. Sans doute, la plupart du temps en effet, nous savons ce que nous voulons dire. Pourtant, des corrections strictement stylistiques, grammaticales, lexicales, rhétoriques ou poétiques, agissent sur la pensée elle-même.

De nombreux dispositifs mécaniques fonctionnent en couplage avec des dispositifs linguistiques, et cela depuis bien longtemps avant qu’on ait inventé l’informatique ; c’est le cas des antiques abaques comme des contemporaines calculettes. Notons que c’est le cas aussi de la plupart des instruments de musiques. La hampe d’un erhu, le clavier d’un piano, les trous d’une flûte, sont couplés à la notation musicale. Ils inspirent certains jeux musicaux ; et s’il nous vient le désir d’en jouer d’autres, nous sommes conduits à modifier l’instrument ; quand ce ne sont pas de nouveaux instruments qui inspirent de nouvelles musiques.

Oui, les langages nous font croire que nous serions bien plus intelligents que nous ne sommes, mais ils ne sont pas intelligents à notre place. Ils accroissent seulement notre intelligence. L’emploi de langages démultiplie réellement nos facultés cognitives, ils les accroissent démesurément, et, on ne le dira jamais assez, ils décuplent aussi nos capacités de perception. Les langages sont comme des outils, des outils comme les autres, des prothèses, dont il s’agit d’apprendre à se servir, exactement comme nous le faisons avec des instruments de musique ; à s’en servir comme des prolongements naturels de nos organes.

Apprentissage et langage

– Oui, je crois que tu as raison, m’approuve Aliona, et c’est pourquoi il importe que les techniques favorisent l’acquisition de langages et la participation de chacun à leur développement. Pour ce que j’ai compris, je crois que c’est bien la philosophie qui inspire la réalisation du Târâgâlâ ?

– En effet.

– C’est toi qui l’a insufflée ?

– Pas du tout. C’était ce que pensait déjà Ziad lorsque nous avons commencé à correspondre.

– C’est lui alors qui t’a inspiré ces idées ?

– Pas davantage. J’avais moi-même déjà écrit sur ces questions depuis le siècle dernier.

– C’était donc une rencontre ?

– Exactement, et nous nous sommes rencontrés à partir de champs d’expérimentation différents. Je ne connaissais que lui à Citangol lorsqu’il m’a invité à venir. Je ne l’avais encore jamais rencontré face à face il n’y a pas un an et demi. Je crois qu’il s’est passé à peu près la même chose entre toi et Kalinda ?

– Pas vraiment puisque nous partions au contraire d’un même champ d’expérience.

– Ah bon ?

– Oui, entre femmes nous parlions cuisine.

Telles que je les connais, j’imagine qu’elles devaient parler aussi pharmacopées, et de cette étrange symbiose unissant les êtres mortels entre eux, et avec les forces naturelles éparses, qui s’accomplit à travers la nutrition. La cuisine elle aussi peut être approchée comme une forme de langage.

L’hexadécimal

Jusqu’à maintenant, les tentatives d’apprendre aux enfants les nombres binaires a été un échec. J’ai lu ça avant de partir. On ne devrait pas trop s’en étonner, ni surtout s’en décourager. D’abord, ce n’est pas au binaire qu’on devrait les former, trop peu intuitif, mais à l’hexadécimal. Ensuite, il est peu avisé de commencer par apprendre aux enfants ce qu’aucun adulte ne maîtrise encore, à commencer par leurs enseignants.

Les nombres hexadécimaux ne sont pour l’heure que des nombres pour les machines. Nous ne nous en servons pas, et nous ne savons pas nous en servir. Nous ne nous sommes même pas encore décidés à leur donner des noms, ni à les écrire avec des signes spécifiques ; comment pourrions-nous les utiliser intuitivement ? C’est par là que nous devrions commencer.

Nous écrivons les chiffres hexadécimaux avec des chiffres décimaux arabes auxquels nous ajoutons les premières lettres de l’alphabet latin. Même si toujours plus de gens sont toujours plus souvent amenés à les employer, comment pourrions-nous les manipuler aussi naturellement que les décimaux ? Comment pourrions-nous surtout prétendre les enseigner à des enfants ? Nous ne pourrions qu’embrouiller leurs jeunes cervelles.

La langue française est spontanément hexadécimale puisqu’elle compte jusqu’à seize avant de continuer avec des mots composés : dix-sept, dix-huit… À partir de seize, il suffirait simplement de reprendre avec seize-et-un, seize-deux…, jusqu’à seize-quinze, puis vingt, vingt-et-un…, jusqu’à nonante-quinze.

Ensuite, on devrait faire preuve d’imagination pour les dizaines, ou plutôt les seizaines de onze à seize. Disons onzante, douzante, etc, jusqu’à quinzante-quinze. Après on pourrait repartir avec seizante, deux-seizante, etc, jusqu’à quinze-seizante-quinzante-quinze, selon le même principe. Pour continuer encore, on trouverait sans peine.

Le Bibi

La langue française nous offre un langage de l’hexadécimal quasiment prêt à l’emploi. Cependant la langue française n’est pas universelle, et il vaudrait mieux trouver une dénomination plus internationale. À cela un ingénieur française avait déjà pensé : Robert Lapointe, mieux connu sous le nom de Boby Lapointe, le génial inventeur du Bibi. Quatre consonnes, H, B, K, D, et quatre voyelles, O, A, E, I, avec lesquelles on compose les seize chiffres de l’hexadécimal. (En français, le H ne se prononce pas, et le E se prononce ә.)

Les avantages ? Ils sont innombrables. Les nombres dits en bibi sont beaucoup plus simples qu’en décimal : « HAHOHOHA » plutôt que « quatre mille quatre-vingt-dix-sept ». Ils s’écrivent de la même façon en toutes les langues, et ils se prononcent à peu près de même. Plutôt qu’en suites de dizaines, on en a plus facilement l’intuition en carrés et en cubes, ce qui permet de concevoir de plus grands nombres. (Généralement, dans le système décimal, on les note avec des puissances de dix). Il permet aussi de poser les opérations en les écrivant en lettres aussi bien qu’en les notant en chiffres :

  HABI
+ BAKO
= BEDI

La valeur des nombres est immédiatement intuitive dans leur écriture en toute lettre. Le bibi facilite ainsi l’intégration du langage mathématique dans l’écriture en langue naturelle aussi bien que dans la parole ; il permet alors à la pensée, qui est d’abord sonore et dynamique, de mieux envelopper le calcul, qui est, lui, plutôt visuel et statique. Il aiderait donc l’entendement – je voudrais dire l’intelligence par l’oreille – à mieux saisir le langage des machines… Je suis sûr qu’on trouverait encore bien d’autres avantage.

Bibi est une abréviation de bibi-binaire. Le binaire est à base deux, et l’hexadécimal à base deux puissance trois, on peut donc admettre qu’un système à base quatre serait du bi-binaire ; et à base seize, du bibi-binaire.

Son adoption serait une stimulation pour l’intelligence humaine au moins comparable à celle que fut le zéro et le système décimal. Très peu de gens semblent cependant en avoir déjà compris l’importance, tant rien n’y semble sérieux au premier abord.

Là où le gris est couleur

L’air des Pôles nourrit des pensées bien abstraites. C’est que le cercle polaire paraît lui-même bien abstrait. C’est un désert. C’est un désert d’eaux et de vents glacés, un désert agité, et parfois bien bruyant, mais sous cette fureur, l’immensité n’est pas dépourvue de calme ni d’immobilité. Aussi convulsifs que soient les courants, et brutales les vagues, ils n’ôtent presque rien à la tranquillité du vaste et du désert.

Peut-être cela vient-il de ce que ce monde nous demeure encore trop étranger pour qu’on devienne sensibles à ses détails, pour qu’on le sente vivre comme une forêt, avec ses essences et ses sources, ses roches et ses mousses, ses petits vertébrés et ses insectes bourdonnants, ses oiseaux qu’on entend plus qu’on ne voit… Je sais bien pourtant que sous cette surface plane qui s’étend autour de nous, même si elle semble tout tenter convulsivement pour nous faire oublier qu’elle est une surface plane, alors que l’on voit bien, jusqu’à l’horizon qu’elle n’est rien d’autre, sous cette surface donc, je sais bien que la vie grouille, jusqu’à ses abysses où jamais la lumière ne parvient.

La vie, il nous arrive aussi d’en voir sur cette surface déserte et agitée : des cétacés, des pinnipèdes, des manchots, et des oiseaux aux larges ailes qui paraissent ni craindre les vents, ni les crêtes des vagues qu’ils frôlent, alors qu’ils volent si loin de tout. Et puis il y a le krill qu’on sait nager sous la surface, malgré le froid intense de l’eau.

C’est un désert gris-perle dans lequel nous allons. Dire d’un gris qu’il est vif peut paraître curieux si l’on n’est pas ici. Assurément, le gris ici est une couleur, semblable à celles des yeux d’Aliona.

On voit des gris obscurs dans l’eau et dans les profondeurs du ciel couvert, des gris tirant sur le bleu-pétrole, et d’autres lumineux, éblouissants comme la lumière du jour. Nous allons dans ce désert de nacre fluide et glacé, où l’on sent déjà pointer le printemps austral.

Le Târâgâlâ est minuscule sur cette surface agitée. Il paraît simple aussi dans cette étendue dont l’immensité confère comme une sorte d’immobilité à tous les mouvements. Toute question, vue d’ici, paraît simple ; et tout problème, facile à résoudre.

Le langage des couleurs

Je crois que j’exagère avec le gris. À vrai dire, le monde est surtout bleu autour de moi. Je m’en suis tout particulièrement rendu compte en inversant les couleurs d’une photo prise sur place. Curieusement, si l’on inverse les couleurs de la planète bleue, on n’est pas loin de celles de Titan telles qu’on peut les voir sur les images de la sonde Cassini diffusées par la NASA.

Mais ce bleu-là vaut gris. Les couleurs ne s’exaltent qu’en jouant les unes avec les autres. S’il n’y en a qu’une, elle devient vite moins perceptible. D’autant que le bleu est une couleur qui écrase les autres. Rien de tel qu’ajouter un peu de bleu dans une couleur pour l’éteindre, alors que le jaune, au contraire, la sature davantage.

De tout ceci, on se rend mieux compte si l’on observe leurs valeurs hexadécimales. On le verrait mieux encore si on les notait en bibi. Des programmes nous permettent aisément de modifier des couleurs à partir de leurs valeurs hexadécimales. C’est une expérience qui m’a beaucoup troublé à la toute fin du siècle dernier. On ne saurait s’y livrer sans en venir à changer la façon dont on voit les couleurs, et donc le monde autour de soi. Voir aussi s’apprend, et comme je le disais, les langages y contribuent.

Non, bien sûr, je ne traite pas mes images en me servant de valeurs hexadécimales, tout au plus je les utilise pour harmoniser les couleurs de mes pages web.

Il est troublant de se retrouver dans un monde sans histoire ni habitants ; sans même d’histoires oubliées de peuples disparus ; un monde seulement habité de chercheurs, regroupés dans quelques bases éparpillées sur le continent glacé, un monde totalement inhumain. Il est troublant d’observer combien l’inhumain est paisible.






Carnet vingt-huit - Le retour

La profondeur

La semaine prochaine, ce sera le printemps austral ; il était temps de rentrer. Le problème est que, lorsque nous serons revenus, ce sera dans l’automne boréal, la période des moussons.

Le changement de climat fut brutal à l’aller, et il le sera encore au retour. Brutaux aussi sont les changements alimentaires qu’un autre climat impose. Nous ne devons pas en oublier le danger. Notre périple n’en est pas dépourvu.

Bon, il ne faut rien exagérer. Nous ne sommes plus aux temps de Magellan ni de Bougainville. La plupart des grands navigateurs sont morts avec leurs officiers et leurs marins au cours de leurs expéditions. Quant à celles qui réussissaient, elles avaient perdu plus de la moitié de leurs équipages en cours de route. On a du mal de nos jours à comprendre comment des hommes pouvaient accepter de tels risques, et les conditions exécrables dans lesquelles ils vivaient pendant de longs mois et parfois des années. Ces gens étaient pourtant des aristocrates, des savants, et surtout de bons artisans, obligés qu’ils étaient d’entretenir et de réparer leur navire sans aide extérieure, ni seulement des ports où accoster.

Si l’Europe s’est mise à dominer les mers, ce n’est certainement pas par la supériorité de ses techniques de navigation. Elle les obtint au contraire en parcourant les mers. La boussole, le sextant, l’astrolabe, le gouvernail d’étambot, l’art de dresser des cartes et de calculer un cap…, elle les trouva chez des peuples lointains. L’Europe doit sa domination à l’endurance de ces hommes dont on ne comprend plus bien maintenant ce qui les poussait à risquer une mort probable, et à endurer l’insupportable.

Nous n’en sommes plus là. Le Târâgâlâ est confortable, et même dans ces eaux peu fréquentées, d’autres embarcations se porteraient rapidement à notre secours en cas de besoin. Nos risques sont calculés, et le danger demeure dans les limites de l’improbable. Il n’est cependant pas absent.

Le danger se fait oublier, le Târâgâlâ s’est très bien comporté, même dans la tempête que nous avons essuyée au large des Orcades du Sud. La sensation de sécurité qui en résulte à l’issue du voyage est elle aussi un danger. Je la repousse aisément par le seul sentiment de la profondeur sur laquelle nous voguons.

C’est idiot, je le sais. On se noie aussi bien en cinq mètres de fond qu’en cinq mille. Les hauts-fonds sont d’ailleurs plus dangereux que les abysses ; ils génèrent de hautes vagues et des remous violents qu’on ne rencontre pas en haute mer. C’est précisément parce que l’océan est moins profond passé le Détroit de Drake, que la mer y est plus tumultueuse. Il est aussi davantage parsemé d’îlots et d’archipels qui sont autant de dangers.

Qu’importe, mon imagination m’entraîne vers les abîmes où même les noyés ne descendent pas. Ces grandes vagues deviendraient effrayantes quand on songe à la profondeur.

Par l’Océan Indien

Nous avons pris le courant qu’on appelle le South Indian (je n’ai jamais su comment on le nommait en français, mais la langue française est peu usitée sur les mers.) Après l’Afrique, il longe le courant austral. Il suffit de dériver vers le nord et de s’y laisser entraîner, jusqu’au moment où il bifurque pour devenir le courant d’Australie Occidentale. Ce sont comme des bretelles d’autoroute.

Ensuite, à l’approche de l’Indonésie, nous devrons louvoyer entre des courants contraires pour traverser le Détroit de la Sonde par où nous sommes venus. Encore sous le coup du climat antarctique, la chaleur devient plus accablante chaque les jours. Heureusement, Aliona a tenu à ce que nous installions un sauna à bord. Il nous a beaucoup aidés à ré-acclimater nos corps à la moiteur équatoriale.

Nous avons navigué très vite tous ces jours, nous laissant entraîner par des courants rapides, plus d’un nœud-et-demi – le nœud est une unité de vitesse, il correspond à un mille nautique à l’heure. Après Java, les courants vont nous devenir contraires.

À Merak

Nous avons accosté, pour la première fois depuis des semaines, dans l’île de Java, dans le port de Merak en face du Détroit de la Sonde. Merak est une ville bien petite en comparaison de ses installations portuaires et industrielles. Elle est à la pointe nord-ouest de Java, toute proche de l’île de Sumatra dont on distinguerait la côte si elle n’était pas cachée par la brume. Le ciel bas estompe aussi de petites collines boisées, aux pieds desquelles vont se perdre les derniers toits.

On ne trouve pas de touristes ici, seulement des dockers, des métallos, des cheminots… Aussi les plages sont désertes l’après-midi, et elles sont dépourvues d’aménagements.

Nous sommes enfin devant une mer dans laquelle il est envisageable de se plonger. Nous nous sommes jetés à l’eau tout habillés, mais fort légèrement je dois dire, pour ne pas choquer les gens du pays. Il n’y avait qu’une jeune fille aux vêtements trempés dont nous aurions pu heurter la pudeur. Elle portait une tunique au col et aux longues manches bien boutonnées, un pantalon qui moulait ses jambes, et, sur la tête, un grand voile de tissu imprimé à fleurs.

Nous lui avons parlé ; ici, on apprend l’anglais dès l’école, mais un anglais de compagnie de transit. Nous avons commencé par échanger des propos sur le ciel couvert et la température de l’eau, puis sur la beauté de la création. Certes je ne crois pas que le monde ait été créé, mais son auto-création continue n’en est pas moins belle, et c’est cela qui importe. La jeune fille aussi était belle dans ses vêtements ruisselants qui lui collaient au corps. Les nôtres, trempés également, nous rafraîchissaient sous un soleil qui finissait par percer les nuages.

Nous sommes ressortis souper à la nuit tombée. L’air tiède était parcouru des bruits étouffés du port et des chantiers. Notre périple m’avait fait oublier l’éclairage urbain, et je me suis surpris à retrouver un intérêt tout enfantin à suivre nos ombres qui s’étiraient sur les murs et le pavé, se dédoublaient, se poursuivaient, l’une rétrécissant pendant que l’autre devenait immense en s’estompant.

Au restaurant

« Peu de gens à l’étranger imaginent l’ampleur qu’ont pu avoir en Asie les crimes anti-communistes », nous dit Kalinda. « Des régimes terroristes s’y sont enracinés pendant de longues années. Même chez ceux qui ont changé, des racines s’y conservent vivaces. Vous imaginez combien un art de l’esquive a pu s’y cultiver, et s’y nourrit encore. »

En 1966, lors du coup d’État de Suharto, une bonne part de la population de Merak a été assassinée par l’armée. La junte put se ranger sous la coupe de l’Ouest, et commencer à vendre les richesses du pays. C’était évidemment faire le sacrifice de sa plus importante richesse, celle de ses travailleurs qualifiés. L’histoire est celle des luttes qui opposent le pouvoir de l’homme sur la nature au pouvoir de l’homme sur l’homme. Naturellement, pendant que les uns sont occupés à percer les secrets de la matière, ils ne le sont pas à surveiller, dominer et terroriser leurs semblables. C’est pourquoi les seconds, qui n’ont à s’occuper de rien d’autre, gagnent le plus souvent, mais pas pour longtemps, puisque leur victoire est aussi bien la défaite de l’intelligence, et qu’elle finit par mettre en danger la survie elle-même des hommes.

C’est aussi pourquoi ce sont les premiers qui finissent toujours par gagner, puisqu’ils sont les seuls à progresser et à faire histoire. Il n’y a pas d’autre histoire ni d’autre progrès que ceux des sciences, des arts et des techniques. Elle est mal connue des historiens qui préfèrent écrire et réécrire celle des fugaces vainqueurs.

Cette guerre dont je parle, elle traverse chacun d’entre nous. C’est aussi ce que je voulais évoquer, au début de mon journal, quand je disais que l’homme était une énigme. Sans doute la rançon de « l’art de l’esquive » dont parlait Kalinda.

Nous sommes rentrés du restaurant de bonne heure ; nous levons l’ancre demain. Nous ne souhaitons pas nous attarder afin de revenir avant la mousson qui compliquerait notre navigation en changeant le sens des courants, et en provoquant des tempêtes. Nous avons déjà eu tout le loisir de tester le Târâgâlâ dans des conditions extrêmes.

Dialogue métaphysique

– Je ne comprends pas qu’on puisse croire en un dieu et un seul, nous dit Kalinda, pendant que nous déjeunons ensemble sur la passerelle pour ne pas laisser le navire sans surveillance dans ces eaux où la circulation est encore relativement dense. – Moi si, dis-je à Aki qui fait mine de l’approuver par de curieuses onomatopées.

Je reconnais que la prégnance de l’Islam en Indonésie peut parfois se faire pesante, surtout si l’on se sent obligé de se baigner tout habillé. Encore doit-on reconnaître que personne ne nous y avait forcés.

Kalinda sait bien que sa réflexion ne risque de blesser personne à bord. J’aime pourtant les chants mystiques de la Sonde, et, pour tout dire, je les comprends. Je n’en oublie pas pour autant que la religion en général, mais pas seulement monothéiste, et l’Islam d’Indonésie en l’occurrence, sont presque toujours détournés par « l’art de l’esquive » ; que la religion est le plus souvent utilisée dans des buts peu avouables, et que tout cela est au cœur du côté énigmatique des hommes.

– Il n’est pas sans intérêt, dis-je pour répondre aux regards surpris qui se sont tournés vers moi, de s’imaginer, au moins par instants, un interlocuteur qui sache tout, et qui soit au-dessus de toute chose. Notez bien qu’il n’est pas nécessaire de l’imaginer existant. Il serait même quelque peu contradictoire de penser qu’il existe, puisque ce serait comme l’imaginer au monde, alors qu’on devrait plutôt dire que le monde, en quelque sorte, serait à lui. Il est intéressant de pouvoir se donner un tel interlocuteur qui se garderait bien d’intervenir, de répondre ou de juger, mais offrirait un appui solide à la pensée.

Nous sommes un peu encombrés de nos bols et de nos baguettes que nous craignons d’approcher des claviers, mais nous tenons confortablement à quatre sur la passerelle. Mes amis ont fait des prouesses d’ergonomie depuis la précédente version du Târâgâlâ. Nous allons en rentrant nous livrer à de nombreuses analyses sur la résistance de ses composants à ses dernières épreuves.

– Ce dieu unique est pourtant présenté par tous les fidèles comme un juge, me contredit Aliona.

– Oui, mais je crois qu’on devrait l’entendre avec plus de finesse si l’on tient compte de ses qualités. Les confidences que nous partagerions avec lui seraient comme des jugements dépourvus de complaisance, de ressentiments ou de faux-semblants, sans qu’il ait lui-même à les prononcer. Ce serait alors à peine une image que dire de nos énoncés, si nous parvenons à les formuler, qu’ils seraient ses propres jugements.

– Ceci ne me paraît pas sans rapports avec la posture scientifique, songe Kalinda.

– Ce n’est pas sans rapport en effet. Historiquement, ce n’est pas sans rapport.

– Ce pourrait être ce que les philosophes chinois nomment le ciel, dans sa connotation d’immobilité et de perfection, par opposition à la fugacité de ce qu’ils appellent l’homme, dit Aki comme s’il se parlait à lui-même, ou peut-être à l’interlocuteur que je suggère.

– Oui, c’est une façon de trianguler l’immensité sans borne, et l’homme dans sa parole intime.

Kalinda et moi avons préparé du poulet aux pousses de bambou dont nous nous régalons après nous être nourris presque exclusivement du produit de nos pêches depuis plusieurs semaines. Je ne sais tous les condiments qu’elle a ajoutés, mais je trouve qu’elle maîtrise bien mieux une nourriture qui convient aux pays chauds.

– Pourquoi parles-tu de triangulation et pas de trinité ? me demande Aliona.

– Parce que je parle de triangulation.

Nous sommes encore loin d’avoir épuisé nos réserves de nourriture depuis notre départ. Nous avons principalement consommé du poisson, et du riz dont nous avions fait d’amples provisions. Nous avons acheté à Merak de quoi changer notre ordinaire. Beaucoup de travailleurs y ont des maisons individuelles et des jardins où ils élèvent des volailles.

– La triangulation facilite la saisie et favorise le mouvement, ajouté-je après avoir avalé ma bouchée, alors que la dualité tend à demeurer en miroir.

La double polarisation

– Ne penses-tu pas qu’il manquerait un côté à ton triangle, m’a encore interrogé Aki, et qu’il fonctionnerait mieux s’il était un carré ?

– À quoi penses-tu ?

– Au plus important, aux choses.

– Aki, tu n’as pas tort. J’aime assez le nombre quatre. Je le trouve plus intuitif que trois, et j’ai remarqué que dans les langues que j’ai apprises, je retenais plus aisément le nom de quatre que de trois. Il entre dans tant d’expression : à quatre pattes, tiré à quatre épingles, les quatre fers en l’air, aux quatre vents, les quatre points cardinaux…

Quand on a deux, on a déjà quatre : deux fois deux. Trois est autre chose ; avec trois, commence une suite d’une nature déjà bien différente, dans laquelle « trois plus un » se substitue à « deux fois deux ».

Quatre est plus dynamique ; plus électrodynamique. La première intuition que je me ferais de quatre, ce ne serait peut-être pas le carré, ni la croix, mais la bobine électrique, le solénoïde, où deux champs magnétiques se croisent perpendiculairement.




carnet vingt-neuf

Table des matières








© Jean-Pierre Depétris, avril 2017

Copyleft : cette œuvre est libre, vous pouvez la redistribuer et/ou la modifier selon les termes de la Licence Art Libre. Vous trouverez un exemplaire de cette Licence sur le site CopyleftAttitude http://www.artlibre.org ainsi que sur d’autres sites.

Adresse de l’original : http://jdepetris.free.fr/Livres/journal_17/




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