La Route des épices

Jean-Pierre Depetris, avril 2017.

En route - La sémiogéographie - De retour à Kalantan - Chez Kalinda - Suite

Table des matières





Premier carnet - En route

Le 2 avril, franges

Derrière les vitres, la pluie tombe sur la chaussée dans la lumière des phares. Ce temps donne envie de dormir. J’ai fermé les yeux en m’enfonçant dans la moelleuse banquette du bar.

Les yeux fermés, je voyais toujours les gouttes dans la lumière des phares. Je les voyais mieux encore que si je les avais gardés ouverts.

Je ne me suis pas endormi toutefois, je suis resté à la frange entre l’éveil et le sommeil ; je me suis arrêté dans le demi-sommeil où toutes les sensations prennent davantage de force, là où les données de tous les sens peuvent se composer sans que d’autres sollicitations viennent les estomper.

Le printemps est la saison humide dans toute l’Asie du Sud, c’est le régime de la mousson. Après l’équinoxe, les terres commencent à se réchauffer plus vite que l’océan : l’air chaud s’élève, et cède la place à celui plus frais de la mer. Un vent continu apporte alors la pluie pendant des semaines et des mois.

La banquette est moelleuse et confortable, surtout dans l’angle où je me suis calé, mais j’imagine que si la pluie ne rafraîchissait pas agréablement l’atmosphère, son simili cuir me ferait transpirer. Je suis dans un bar perdu à la périphérie de la ville, mais pas trop éloigné du port cependant, dans une rue où passent beaucoup de camions.

Le 3 avril, l’énigme

Je suis parfois saisi de doute quand je songe à ce que me cachent tous les visages aux yeux bridés que je croise sur les trottoirs. Je ne dis pas cela parce que leurs yeux sont bridés ; ils seraient ronds comme ceux des carpes que ça n’y changerait rien. Les yeux bridés renouvellent seulement ici mon impression, la même que je ressentirais aussi bien en Europe.

Parfois mon seul visage dans la glace m’inspire les mêmes doutes. Que se cache-t-il derrière ces regards ?

Non, l’homme n’est pas un loup pour l’homme, seulement une énigme.

Quelle idée se font les gens ici de ce qu’ils sont ? Quels rapports entretiennent-ils avec leur culture, leur ancienne civilisation, et avec le monde moderne, la modernité occidentale ? Ils n’en savent probablement pas plus que moi quand je me regarde dans la glace. Se posent-ils une telle question, qui n’est peut-être que la mienne, et encore… ?

Il n’y a certainement rien de bien important derrière ; tout est devant : je vois dans mon miroir une image qui peut me faire penser à la peinture italienne, à des portraits de Rubens ou de Rembrandt éventuellement, à des photos de meneurs syndicalistes de la Belle Époque, à des pionniers de l’Ouest américain…

Oui, ma gueule évoque bien quelque chose, mais quel est mon rapport avec ? Quel rapport entretiennent aussi bien ceux qui portent les gueules que je croise avec ce qu’elles évoquent ? Nul ne le saura jamais.

Les principes de la magie

Si l’on traduit web par « toile », cette toile tend à se faire celle d’une araignée, dans laquelle on se prend les pattes ; ou encore, quand on programme, dans laquelle on tend à vouloir piéger l’attention des autres. Si on le traduit par « tissu », tissage », par « trame », on pense aux réseaux qui s’entrecroisent, et l’on y circule alors avec bien plus de fluidité.

Ce n’est pas de la magie, c’est le pouvoir des mots. Bien sûr, on peut dire de la magie qu’elle est précisément le pouvoir des mots, quoi que l’on pense d’un tel pouvoir ; mais pourquoi n’en dirait-on pas autant de la science ? La science définit des paradigmes, et les précise par des unités et des mesures. René Thom disait, je crois, que la science était de la magie assistée par les mathématiques.

Les mots, et les nombres sont aussi des mots, de même que les connecteurs logiques (si, alors, quelque, et, ou…), les mots constituent de puissants outils pour nous saisir des choses. On ne doit donc pas s’en étonner.

« Magie » vient du persan, dont les mages constituaient le docte clergé du dieu de Lumière Mazda. Les Latins en ont fait magisterium, « magistère », « maîtrise », d’où vient le très universitaire « master ».

La sagesse perse semble avoir eu une intelligence du langage qui faisait défaut à la philosophie grecque. Par la force des choses, la civilisation perse unifiait des peuples nombreux qui parlaient des langues diverses. Il n’est pas étonnant que la philologie y prit naissance. Les Grecs, eux, étaient trop portés à identifier la sagesse avec la syntaxe et le lexique de leur propre dialecte, peu réductible à celui des barbares.

D’ailleurs, les sages perses surent devenir des philosophes grecs avec les Séleucides, puis arabes avec les Abbassides.

Sigmund Freud a sans doute loupé sa cible en ne faisant pas de la psychanalyse une thérapie du mal dire, si tant est qu’il puisse y avoir une telle thérapie. De « mal dire » on a fait « malédiction ». C’est ainsi qu’on devrait appeler cette « crise » dont chacun parle aujourd’hui sans savoir préciser bien davantage de quoi elle serait la crise. Ce ne serait plutôt qu’une malédiction, comme le dénote déjà sa mauvaise dénomination.

Le 7 avril, le chant des grenouilles et l’espace réel

Me voilà de retour en Asie. Qu’importe où précisément.

Depuis quelques jours que je suis ici, j’ai une certaine difficulté à me situer précisément. Bien sûr, il me serait facile de le savoir avec une simple localisation par satellite. Même sans cela, il me suffirait des deux coordonnées d’une latitude et d’une longitude. Or, je connais parfaitement ces deux nombres, mais j’ai du mal à trouver un sens précis à de telles données ces jours-ci, même à celles de l’heure et du jour.

Ce sont pourtant ces mêmes chiffres que j’entre dans un programme qui me dessine une carte du ciel où que je me trouve. Lorsque ces données ne dessinent plus rien, elles me trompent, voilà l’impression que j’ai ces jours-ci ; elles me donnent une image de l’espace-temps bien trop réduite, qui masque une trame plus dense des relations de la vie dans le monde réel.

J’entends très bien d’ici le chant des grenouilles. La rue où passent des camions cache des quantités de jardins et de petits plans d’eau que leur vacarme trahit.

Le chant des grenouilles me rappelle l’année dernière à Kalantan. Curieusement, je n’en avais pas fait mention alors dans mon journal de voyage. Je n’y avais pas prêté attention. Aujourd’hui pourtant leur souvenir entraîne avec lui tous les autres. Leur chant était bruyant le jour ; la nuit, comme ici, il était assourdissant.

Des peuples et des civilisations

Plus les années passent, plus j’apprends, et plus je suis éberlué par la façon dont les grandes civilisations ont disparu, ne laissant rien derrière elles, en apparence. L’antiquité de certaines nous rassure bien quelque peu. On ignore à peu près tout de celle qui s’épanouit entre le Taklamakan et la Transoxiane ; ces noms-là eux-mêmes ne doivent pas parler beaucoup à la plupart de nos contemporains. L’empire khmer, lui, n’était pas très vieux quand il s’évanouit corps et bien dans la nature aux alentours du dix-septième siècle.

Il s’évanouit littéralement dans la nature luxuriante, comme en témoignaient les ruines d’Angkor Vat avant qu’on ne commence à les dégager des lianes et des troncs. Il y eut pourtant une immense capitale qui s’étendait dans toute la plaine autour de ce sanctuaire, entre le lac et haut dans la montagne, avec des allées larges d’une soixantaine de mètres. Il n’y reste plus aujourd’hui que de petits villages de bambou, sans électricité ni routes carrossables. Et l’empire était immense lui aussi, des contreforts himalayens à la Malaisie.

Des stèles en sanskrit, des figures de Shiva, ou de Gautama couché, si loin de la vallée de l’Indus, bien plus loin que ne l’est l’Europe occidentale de sa Terre Sainte. Je ne peux m’empêcher de me demander quelles anciennes cultures avaient été balayées par celle des Aryens ; et je me demande plus encore comment ce nouvel empire a pu si vite disparaître. Car enfin, sa capitale était probablement plus peuplée que les plus grandes capitales européennes, dénotant des capacités techniques et administratives très développées. Ravitailler, entretenir, administrer et débarrasser de ses déchets une telle concentration humaine exigeaient des moyens dont ne paraissait pas disposer l’Europe à la même époque, entre Moyen-Âge et Renaissance.

Il est probable que le haut développement d’une civilisation la fragilise, le moindre dysfonctionnement dans ses activités vitales, telles que le réseau hydraulique, provoquant à la chaîne des effets catastrophiques.

Il est possible que seul le centre se soit effondré, et que la civilisation ait continué à se développer dans des réseaux de communautés autonomes. Il semblerait qu’on en connaisse des traces. Ces communautés se sont cependant effondrées elles aussi, sans qu’on sache bien dire sous l’effet de quelle force. Probablement sous l’effet de la colonisation ; pas la leur cependant, qui ne fut jamais achevée jusqu’aux guerres révolutionnaires du vingtième siècle, mais celle des nations environnantes avec lesquelles elles ne pouvaient plus créer des synergies.

Le 8 avril, Zomia

J’ai reçu ce courriel de l’oncle H ces jours-ci, de nature à éclairer quelque peu les questions que je me pose :

Le 27/03/2017 à 10:14, h a écrit :

> As-tu eu l'occasion de lire James C. Scott, Zomia, ou l'art de ne pas être gouverné, Paris, Seuil ? Moi, non...

> http://www.laviedesidees.fr/Zomia-la-ou-l-Etat-n-est-pas.html

> <http://www.laviedesidees.fr/IMG/jpg/zomia22.jpg> JPEG - 111.9 ko

> Une contrée de fugitifs

> Pour Scott, tous les États qui se sont succédé dans la région depuis deux mille ans, qu'il s'agisse des premières dynasties chinoises jusqu'à celles des Ming et des Qing, des Birmans et des Thaïs, des colons britanniques, français ou néerlandais, des États-nations issus de la décolonisation, ont eu pour obsession de fixer les populations dans les plaines pour les mettre au travail.

> D. Graeber voit le même phénomène à Madagascar. […]

> h.

Ne pas confondre l’oncle H avec l’oncle Hô, même si les lieux évoqués peuvent y faire penser.

Le 9 avril, du progrès et de la productivité

Un préjugé voudrait que des sociétés plus étendues et plus centralisées progressent plus vite que des ensembles de communautés autonomes dépourvues de liens contraignants. Le même préjugé est plus souvent encore appliqué aux individus eux-mêmes, qui, parfaitement disciplinés, seraient plus efficaces. Je reconnais qu’un tel principe parait quelquefois valide au premier regard, mais il en cache alors de plus essentiels, et qui sont d’autant plus actifs qu’ils sont moins évidents.

Il vaudrait mieux s’interroger d’abord sur ce que nous entendons par efficacité et par progression. De quels progrès parlons-nous ? Se donner les moyens d’assurer à une forte concentration humaine l’eau courante et potable, de la nourriture saine, un gîte agréable, et tout cela sans détruire rapidement son environnement, peut bien être considéré comme un progrès, mais on devrait questionner aussi l’utilité de réaliser de toujours plus grandes concentrations humaines.

Le problème est que l’acte est premier, et que la réflexion ne vient qu’ensuite. L’espèce humaine s’est donc engagée sur la voie d’une lente et ambitieuse évolution technique. Ensuite la réflexion est venue. Et que dit-elle ? Elle se demande évidemment ce qu’est un progrès technique et ce qui n’en est pas un.

Qu’est-ce que le progrès ? Succinctement, deux choses distinctes et complémentaires : ce qui augmente la force de travail, et donc diminue le temps passé à travailler ; et ce qui accroît la connaissance des propriétés mécaniques des matériaux. (Accroître la force de travail aboutit nécessairement à accomplir le même travail en moins de temps, ou à en accomplir davantage dans le même temps.)

Stocker chaque semaine de la nourriture surgelée dans un congélateur, et y puiser pour la placer quelques secondes dans un four micro-onde, cela supprime beaucoup de temps de travail, et fait que même celui qui en a les moyens n’a plus besoin aujourd’hui d’un personnel domestique. Cela supprime-t-il autant de travail qu’il en est nécessaire pour fabriquer cette nourriture, ces congélateurs et ces fours, les distribuer, les promouvoir, entretenir routes et voies ferrées, construire trains et cargos, assurer les investissements et la comptabilité à toutes les étapes, retenir les charges, gérer les fonds de pension, contrôler les chômeurs, anticiper les forages pétroliers, que sais-je ?

Il semble difficile d’en faire la comptabilité. En fait, ce n’est pas vrai : il suffit de se demander si l’homme du congélateur passe moins de temps à travailler, à produire les conditions de sa vie, que celui de la pierre polie. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il n’y aura pas eu de gain de productivité.

On se demandera aussi si l’homme du congélateur comprend mieux les propriétés mécaniques des matériaux. On se demandera utilement encore s’il subvient mieux à ses besoins, si sa vie est plus digne d’être vécue que celle du néolithique inférieur. Là encore, les réponses paraissent difficiles à donner. Elles ne le sont pas : tout dépend pour qui.

Des gains de productivité pour produire quoi ? Il est remarquable qu’au cours de l’histoire, ils semblent avoir surtout accru l’inégalité, la misère, l’ignorance, les épidémies et les famines.

Ce qui rend parfois ces questions difficiles est que le mot travail désigne principalement la suppression du travail. Encore une malédiction.






Deuxième carnet - La sémiogéographie

Du 11 au 13 avril, psychogéographie

J’ai rencontré une équipe du Ministère de la Psychogéographie. Ce sont de jeunes chercheurs qui s’évertuent à cartographier les champs de force magiques qui traversent la ville de Citagol, et aussi bien toute l’île de Citangol et les îlots alentour. C’est moi-même qui les dis magiques, mais ce n’est pas de la magie bien sûr.

Pour dire le fond de ma pensée, la racine « psycho » dans les langues européennes me paraît des plus douteuses : une façon de ne pas trancher si l’on parle d’âme ou d’esprit, et surtout de n’oser parler ni de l’un ni de l’autre. Quand les inventeurs de la mécanique moderne ont défini tous leurs paradigmes, ils n’ont pas jugé nécessaire de forger des mots nouveaux. Ils ont simplement employés les plus justes sans en être troublés pour en renouveler radicalement le sens : force, travail, accélération, résistance, densité, puissance… Renouveler ainsi le sens du mot « âme », et indistinctement du mot « esprit », effrayait davantage au vingtième siècle, laissant craindre peut-être quelque concurrence avec une vieille métaphysique qui ne faisait plus sens.

Oui, je suis revenu à Citangol. Dois-je avouer que Kalinda me manquait ? Je suis revenu pour elle, même si je dispose d’une quantité de prétextes pour le nier. Son âme farouche et son esprit affûté me manquaient. Je note que pour dire cela, la notion de psychisme ne m’est pas d’un grand secours, à plus forte raison si elle me fait tenir les deux mots que j’ai employés pour des synonymes.

J’imagine que le polythéisme local a fortement contribué à Citangol à la prise au sérieux de la psychogéographie empruntée aux premiers travaux de l’Internationale Situationniste, de même que celle des principes de l’urbanisme unitaire. Oui, j’ai parfaitement compris que la psychogéographie n’avait rien à voir avec ces divinités, ces esprits, ces kamis qui sont le plus souvent ceux de lieux déterminés. Un tel rapprochement, qui aurait pu séduire André Breton, était totalement étranger à l’esprit de Guy Debord.

Le polythéisme citangolais n’est cependant pas sans effet sur l’organisation et l’entretien de l’espace tant urbain que sauvage, sur son arrangement tant pratique que symbolique, et même carrément sur les façons de le vivre et de s’y déplacer. Loin donc d’entraîner la psychogéographie dans de fumeuses spiritualités, leur rencontre tire au contraire les croyances et les coutumes locales dans le champ de l’observation et de l’analyse objective, sans les remettre en cause ni les dénigrer par ailleurs.

La sémiogéographie

« La sémiogéographie », m’a corrigé Kalinda. Oui, elle a raison, si quelques idées et quelques travaux ont été repris des situationnistes, c’est un autre nom qu’on a donné ici à une approche qui doit donc bien avoir aussi quelques différences. Il est vrai que j’imagine mal comment les pratiques situationnistes pussent dépendre d’un ministère

« Ne te méprends pas », me reprend Kalinda. « Il ne s’agit pas d’une sorte de ministère de l’urbanisme qui agirait par-dessus la tête des gens. » Tous les pouvoirs ont toujours assis leur domination en modelant l’espace, m’a-t-elle expliqué. Citangol n’a pas manqué de s’engager dans cette voie après la Guerre de Libération Patriotique. Des gens ont alors commencé à se demander si l’on ne s’égarait pas.

– Et pourquoi plus à Citangol qu’ailleurs, me suis-je enquis ? – Peut-être parce que la culture ici, et notamment les avant-gardes culturelles, sont sauvages. Elles sont sauvages dans le sens exactement opposé où en Europe, et notamment en France, elles sont urbaines.

Par cette réponse simple et somme toute évidente, j’ai saisi immédiatement la signification du changement de terme. Ce n’est pas d’une seule relation que les hommes entretiendraient les uns avec les autres dont témoignerait l’espace géographique, mais d’une relation que ces hommes entretiennent avec les forces de la nature. Or cette relation est avant tout la technique. Elle repose sur la connaissance des propriétés mécaniques des matériaux, et elle est guidée par l’efficace, étayée par ce qui est possible ou non selon les lois de cette nature. Cependant, elle ne s’y réduit pas. Toute la question est là. Elle ne s’y réduit pas et se prolonge non pas dans une improbable psychologie qui concernerait alors ces forces naturelles, à moins que ce ne soit celle des dieux et des esprits, mais bien plutôt dans une sémiologie, une sémiophysique.

On ne se croirait plus dans une île du Pacifique, une île de l’Asie du Sud-Est. Nous longeons depuis des heures le large torrent qui circule dans une profonde gorge, et se transforme par endroits en cascades, mêlant ses embruns glacés aux bancs de brouillard qui remontent de l’épaisse forêt bien plus bas dans la vallée. De part et d’autre du gouffre, de hauts éboulis s’élèvent jusqu’aux lointaines et vertigineuses roches que coiffent les fumées volcaniques auxquelles se mêlent les nuages et la brume.

Kalinda m’a entraîné dans une dérive sémiogéographique avec ces jeunes chercheurs du ministère. De prime abord cela ressemble à de la randonnée, en vérité, nous en sommes aussi loin qu’une dérive situationniste pouvait l’être d’une tournée des bistrots. Nous prenons beaucoup de photos, dessinons des cartes, et sommes attentifs aux multiples aspects des lieux que nous traversons.

Le 14 avril, l’en-dehors

L’Asie a connu bien avant l’Europe de grandes métropoles, mais elles n’y jouèrent pas exactement le même rôle. Bien sûr s’y développèrent des arts florissants et des centres de savoir, mais il s’en installa aussi dans les lieux les plus sauvages et les plus reculés. Si l’on peut en trouver quelques équivalents en Occident dans des monastères et quelques ermitages, ce qui y fut l’exception a plutôt été la règle en Asie. On ne trouve pas en Europe des équivalents de Li Thaï Po ou de Chomeï, si ce n’est à les chercher dans des époques plus récentes à l’extrême-occident des Amériques.

Oui, en Asie aussi la vie de l’esprit fut attirée dans les villes, mais en dédoublant cette force centripète par une autre, centrifuge, qui la faisait fuir dans des lieux sauvages où, curieusement, elle ne se dissipait pas, mais rayonnait au contraire d’une plus grande intensité.

À première vue, il semblerait que la différence tiendrait à une plus grande tolérance en Asie pour ces rayonnements hors des murs ; à moins qu’elle ne tienne à une plus grande tolérance en Europe pour ce qui se passait à l’intérieur, dans les élites courtisanes. Il est en tout cas fort possible que ce caractère de l’Asie y ait favorisé l’alphabétisation, puis la xylographie et l’imprimerie.

Au bivouac du Mont Captos

Nous avons bivouaqué près du mont Captos. Il y fait frais à cette altitude, et le ciel y est dégagé au-dessus des nuages, nous privant de leur tiédeur océanique. Il est toujours étonnant de voir quand nous circulons dans l’espace, qu’il soit sauvage ou urbain, combien nous pouvons passer rapidement d’un monde à un autre très différent. Quelques mètres parfois suffisent pour passer d’un paysage lunaire, ou martien si l’on veut, à un paisible lac entouré de prairie et de quelques bosquets.

Il importe à notre petite équipe de déterminer les limites à partir desquelles nous passons d’un monde à l’autre, de dessiner en quelque sorte leurs frontières. Ces limites sont étonnamment nettes et faciles à tracer dès qu’on s’avise de s’y rendre attentif. Une telle tâche nous impose évidemment beaucoup de marches et de fatigue.

Le 16 avril, espace et sérendipité

Nous avons été coupés du monde pendant tous ces jours. Nous avions bien sûr des ordinateurs, pour nos relevés, nos photographies, nos prises de notes, des machines spécialement adaptées à des conditions extrêmes, comme celles que fabriquent les collaborateurs de Kalinda, mais nous ne pouvions nous connecter qu’entre nous. Nous sommes restés sans courrier ni possibilité de consulter des sites en ligne. Cet exil nous confrontait plus intensément à l’espace sémiophysique. Pour autant, la noosphère, si j’ose reprendre ce concept teilhardien, ne constitue pas un espace moins réel, ni distinct en fait.

On peut faire d’heureuses découvertes en ligne. Il est vrai qu’on pouvait déjà en faire avant l’internet dans des librairies ou chez des bouquinistes. Il m’est arrivé d’acheter un livre dont je ne savais rien, sur la foi d’un titre ou de quelques lignes parcourues au hasard. Des ouvrages qui ont tenu une place importante dans la constitution de mes façons de penser, je les ai bien souvent découverts par hasard. Je n’avais, par exemple, jamais entendu parler d’Ibn Arabi, et je ne connaissais à peu près rien de l’Islam, avant d’avoir trouvé dans la rue, bien rangés près d’une porte, de vieux numéros des Cahiers du Sud. L’un contenait la critique d’une traduction que venait d’en faire Titus Burckhardt.

En général, nous faisons plutôt nos trouvailles en suivant la piste de précédents livres. Tous les livres renvoient à d’autres livres, parfois très explicitement dans leur index et leur bibliographie, parfois simplement en les évoquant dans le cours d’un récit. Je suis convaincu que lors de nos premières années, par quoi que nous ayons commencé nous aurions abouti aux mêmes ouvrages au terme de nos cheminements. Nos premières lectures nous en proposent d’autres, et nous choisissons parmi celles-ci. En suivant notre piste d’un ouvrage à l’autre, je suis convaincu que nous en serions arrivés au même point, d’où que nous fussions partis.

À tout moment, le hasard intervient pourtant, nous offrant d’improbables surprises. Le hasard est essentiel dans bien de nos trouvailles, mais il n’en est pas moins accessoire à termes. Tôt ou tard, nous aurions parcouru le même chemin par quelque autre détour ; tôt ou tard, j’aurais découvert Ibn Arabi, et je m’y serais arrêté, et cela n’est plus du hasard. Et je sais également que je ne me baisse pas pour ramasser n’importe quels livres laissés au coin d’un trottoir.

L’internet se prête aussi à de telles découvertes, aussi hasardeuses que surdéterminées. Il s’y prête malgré des dispositifs informatiques qui semblent faire l’impossible pour qu’il ne s’y prête pas.

On trouve tout ce qu’on veut en ligne. Il suffit d’avoir des critères de recherche assez fins. On en viendrait à craindre alors que cette efficacité ne rende impossible l’inattendu : pas autant qu’on pourrait le croire cependant.

De la sérendipité encore

On pourrait dire que le monde réel nous offre toujours une double perception contrastée, et même contradictoire ; comme si la réalité elle-même était double. D’un côté, nous avons une impression exhaustive : le monde nous paraît si ce n’est rangé, du moins virtuellement susceptible de l’être dans une immense base de données. Une cartographie de cette réalité nous paraît concevable, même si cette carte devait demeurer infinie à la manière d’une image fractale. Comme dans cette dernière, son infinité serait toujours réductible à quelques algorithmes simples. D’un autre côté, nous avons profusion et mouvance, définitivement réfractaires à tout ordonnancement.

D’un côté, nous avons l’impression que même ce que nous ne connaissons pas encore, et même ce que nous ne connaîtrons jamais, possède déjà sa case où il est virtuellement classable ; d’un autre nous avons celle qu’un tel ordonnancement, parmi tant d’autres possibles, ne serait lui-même qu’un élément parmi une profusion sans ordre.

Cette double impression est contredite d’un côté par la plus simple expérience, celle de la trouvaille inattendue, et de l’autre, par le minimum de réflexion qui nous permette de comprendre que la représentation du monde réel n’est pas le monde réel lui-même. Tout peut se prêter à des représentations simplifiées et réductrices pour mieux comprendre et mieux nous orienter ; mais ce sont nos représentations que nous simplifions, non la réalité du monde elle-même ; et nous pouvons toujours substituer une représentation à une autre sans que la réalité du monde cesse d’être aussi insaisissable qu’unique.

L’expérience la plus simple que nous faisons à cet égard est celle de la trouvaille inattendue ; la découverte de ce qui nous paraît avoir été placé là pour nous, car c’est bien cela l’expérience que nous en avons. J’admets qu’il ne serait pas raisonnable de croire que les numéros des Cahiers du Sud aient été placés où ils étaient pour que je les découvre. D’un autre côté, c’est pourtant l’impression que nous-inspire de telles découvertes, une impression réelle, et, à ce titre, qu’il ne serait pas non plus raisonnable de récuser – il est d’ailleurs incontestable que celui qui s’était décidé à se débarrasser de ses livres et de ses revues les avait rangés et bien mis en évidence pour qu’un passant de hasard les remarque et y trouve son bonheur. L’impression que nous ressentons témoigne du moins du caractère surdéterminé de l’événement, dont nous avons immédiatement l’intuition.

Sans en connaître les détails, il me semble que de nombreux programmes sur l’internet ne favorisent pas de telles découvertes. Leur raison d’être n’est probablement pas de les empêcher, mais plutôt de cataloguer les utilisateurs, de percevoir ce qui dans leurs comportements serait prévisibles, voire de provoquer ainsi chez eux, même sans en avoir nécessairement une intention délibérée, des comportements prédictibles. Il est donc difficile de faire en ligne des découvertes comparables à une trouvaille improbable chez un bouquiniste par exemple, du moins sans résister quelque peu aux suggestions de ces programmes.

Je n’ai toujours pas demandé à Kalinda comment elle s’était laissé entraîner dans cette dérive sémiogéographique, plutôt que de se consacrer à son navire à la fois artisanal et pas moins assisté par ordinateur. Il est assez dans l’art de vivre, ici à Citangol, de se détourner de loin en loin de son activité principale, au profit d’une autre qui semble n’avoir aucun rapport. J’imagine qu’il en résulte un puissant moyen de croiser des compétences.






Troisième carnet - De retour à Kalantan

Le Xarax

Nous sommes rentrés hier par la Palamocat, la plus grande des rivières qui rejoignent la ville de Citagol et qui traverse ses quartiers-sud. Elle était déjà très large alors qu’elle sinuait encore entre les massifs, et la faible déclivité du terrain, malgré son lit bordé de hautes pentes couvertes d’une épaisse végétation tropicale, lui donnait un cours lent et propice à la rêverie.

Elle traverse ce relief accidenté sans pourtant s’étirer en de nombreux méandres. Nous l’avons descendue dans de rudimentaires sampans de bambou, nous laissant entraîner par le courant et accélérant seulement sa poussée par de paresseux coups de pagaie.

Quand elle rejoint la mer, les eaux de la Palamocat ne sont plus très claires, mais rien n’en interdit l’accès. Des quantités d’enfants s’y baignent entre les sampans amarrés. Il est vrai qu’au sud de Citagol l’on ne trouve pas de quartiers très populeux ni beaucoup d’industrie, et que le tout-à-l’égout y est correct.

Nous sommes là à deux pas de la maison de bambou sur la plage, que Ziad avait mise à ma disposition l’an dernier. Kalinda et moi y avons débarqué, laissant le reste de l’équipe ramener la flottille de sampans à bon port.

Ziad nous attendait, apparemment heureux de nous revoir. Les nouveaux ordinateurs, les Târâgâlâs qu’il fabrique avec son équipe, ont enfin une coque en fibre de bambou. Ils sont magnifiques : on croirait du bois laqué. La coque est solide et légère. Il m’en a offert un, embarquant la toute dernière version de son système, Xarax.4.1. Il a cependant installé Ubuntu 16.4 sur une seconde partition pour que je ne me sente pas dépaysé.

Le portage en français de Xarax n’est pas encore bien finalisé. J’imagine que Ziad ne serait pas mécontent s’il me voyait y travailler, notamment à traduire le centre d’aide. Je sais qu’il a déjà un très bon francophone dans son équipe en la personne de Djonzo (ou Djanzo), mais celui-ci serait plus apte à exercer ses talents sur des lettres classiques que sur du vocabulaire technologique.

La conversation sur les améliorations du système et de son interface ne me laisse aucun doute sur ses attentes et sur le caractère quelque peu intéressé de son cadeau. Celui-ci n’en est pas moins beau, et traduire est pour moi une activité dont je me fais volontiers un jeu qui à la fois repose et stimule mon esprit

À la poursuite de mon idée

Je relisais mes notes sur cette impression qui nous saisit quelquefois, qu’aurait été placé exprès pour nous sur notre route ce que nous y trouvons par hasard.

Bien souvent, sur l’internet, de petits programmes tenteraient aussi de nous convaincre sournoisement que des liens auraient été placées exprès sur notre chemin. Ce sont généralement des applets écrits en Java Script. Une telle impression, que leur texte formule bien souvent clairement, est à la fois plus rationnelle et plus irrationnelle.

Le jeune enfant d’un couple d’amis auxquels je contais ma découverte de vieux exemplaires des Cahiers du Sud il y a bien longtemps, avait soupçonné que Jean Malrieu, dont ses parents étaient eux-mêmes des amis, les aurait placés là exprès pour moi, ou pour quelqu’un de ma sorte. C’était un bien jeune enfant, et nous lui avons répondu, amusés, que la chose était très improbable, mais que l’idée pouvait en effet, quoiqu’irrationnelle, en venir aisément à l’esprit.

C’est l’exact contraire pour les applets qui nous encouragent à cliquer sur des liens : ils ont évidemment été placés exprès pour nous, déduisant de nos précédentes navigations ce qui devrait nous intéresser, à défaut de nous paraître des découvertes étonnantes. Il n’est pas alors irrationnel de croire qu’ils nous sont personnellement destinés, seule le serait la croyance qu’ils pourraient nous intéresser vraiment plutôt que nous faire perdre notre temps en nous distrayant de notre recherche ; qu’ils nous conduiraient par quelque raccourcis vers quoi nous nous dirigions déjà sans le savoir.

Toutefois, les fonctionnements que ces applets automatisent ne sont pas fondamentalement nouveaux. Ils étaient déjà apparus dans le précédent commerce de la librairie.

De l’écriture

Nous nous piégeons avec nos technologies, nous nous piégeons en connaissance de cause, principalement pour céder à la paresse.

Les nouveaux outils informatiques ont offert à l’esprit des possibilités inattendues, des moyens d’accroître sa puissance. Il ne faudrait pas croire qu’ils aient été délibérément produits dans ce but. Même les inventeurs n’avaient rien imaginé de la sorte, quant aux promoteurs, ils n’imaginent jamais rien que des progressions quantitatives.

Non, rien n’avait été imaginé par avance : on n’a pas produit des ordinateurs pour renforcer l’esprit, mais pour continuer à exécuter à moindre effort ce qu’on faisait déjà avant eux : gestion de bases de données, longs calculs mécaniques et fastidieux… Ces nouveaux moyens, nous nous les sommes donnés sans nous en douter. Les ordinateurs n’étaient pas des machines intelligentes, ils étaient d’abord des moyens d’écrire ; d’écrire, de lire et de compter.

Les ordinateurs sont des machines à écrire, à écrire des pensées, des calculs, des inductions, des déductions et des abductions, des programmes, des équations et des algorithmes, de la prose et des vers, de la musique, des fantaisies, des chants et des récits : des machines à écrire, et qui renouvellent l’écriture, le langage et la pensée.

On sait combien la tâtonnante histoire de l’écriture a renforcé dans ses étapes successives les aptitudes de l’esprit, les capacités de l’homme à induire, déduire, imaginer, compter et conter, chanter, concevoir, percevoir… Cette vigueur que donne l’écriture à l’esprit, nous ne pouvons en prendre possession qu’en écrivant. Nous savons tous que depuis l’invention de l’écriture, tous les hommes ou presque ont dû se résoudre à apprendre à écrire, ont dû comprendre qu’ils ne pouvaient en tirer profit autrement. Nombreux aujourd’hui-même sont ceux qui semblent ne pas encore avoir saisi la nature de ce profit ; ne pas avoir compris que la raison d’être de l’écriture n’est pas de conserver, de garder trace ni d’archiver, ni davantage de calculer et de déduire à notre place.

Au temps de Leonardo Fibonacci et de son Liber abaci, on fit des remarques éclairées concernant la supériorité de l’écriture sur l’abaque. On utilisait alors des plateaux de sable en guise d’ardoise. On écrivait déjà dans de la silice ce qu’on effaçait à mesure.

Nous savons très bien tout cela, et si nous ne le savons pas, il nous est facile de l’apprendre ; pourtant nous préférons regarder des vidéos.

À propos de Cupidon

J’ai avoué à Kalinda être revenu pour elle. Ça l’a amusée. « Tu parles d’âme et d’esprit, m’a-t-elle répondu, comme si tu ne voyais pas que notre attirance n’est que physique. » Nous sommes alors partis ensemble d’un grand éclat de rire. C’est aussi pour cela qu’elle me manquait.

Elle a raison dans le fond. Ses rites étranges et ses légendes animistes la font vivre dans un monde où les prêtres et les docteurs n’avaient pas encore fait de Cupidon un démon pervers. Bien des aspects dans sa culture me rappellent celle des anciens : ce que j’aime chez les anciens, chez les Grecs et les Latins. Ma propre culture me renvoie plutôt à un monde où il ne l’est plus, celui de Brassens ou de Cohen par exemple, un monde où le désir n’est plus cochon ; maladroit et aveugle tout au plus.

Ce n’est pas la même chose cependant, même si nos deux cultures sont peut-être plus proches l’une de l’autre que de ce sexe procédurier dont on ne saurait dire s’il est occidental ou global. Ce n’est pas la même chose, et rien n’y suffirait à nous attirer l’un vers l’autre.

De l’agilité des doigts et de la tranquillité de l’âme

Nous avons recommencé à cuisiner à tour de rôle depuis que je suis retourné chez Kalinda, et continué à nous faire connaître nos cuisines. Sa maison est à quelques minutes à pied de la mer, dans les hauteurs de cette petite banlieue de Kalantan, ce village rattaché à Citagol par un mince ruban urbanisé sur le front de mer. Cuisiner est une façon de communiquer, ou d’échanger… je n’aime pas trop ces mots qui traduisent mal ma pensée : je veux dire qu’il y a là quelque chose qui n’est pas étranger au langage.

Chez elle, il n’y a pas de surgelés à mettre dans un four à micro-ondes, ni de couverts à prendre dans le lave-vaisselle. C’est bien parfois un peu contraignant quand on a autre chose à faire.

Quoi qu’on fasse, on aura toujours des corvées à accomplir : passer une serpillière, changer une prise, repeindre les volets… On peut toujours faire de ces corvées des moments de plaisir, en les accomplissant avec goût notamment, des moments de détente nous distrayant agréablement de tâches qui nous tiennent plus à cœur et qui finiraient par nous épuiser si nous ne trouvions pas des occasions de nous en détacher ; mais nous n’en finirons probablement jamais avec les menues corvées.

Les anciens avaient trouvé un moyen ingénieux pour s’en libérer : l’esclavage. Si l’on abolit l’esclavage, on a encore le recours au servage, mais si on l’abolit aussi, il ne reste plus que le salariat. Le salariat a un inconvénient : il tend à devenir contagieux.

Le rapport de maître à esclave tend à terme à faire de l’esclave un homme libre, à l’affranchir, lui ou au moins sa descendance. Le rapport de seigneur à serf est plus stable. Celui d’employeur à salarié tend au contraire à entraîner l’employeur irrésistiblement à devenir lui aussi un salarié, lui ou sa descendance. Quand on fait un pas vers le salariat, il se généralise.

Une bien meilleure solution consisterait à se partager le plus équitablement possible les corvées. Elle n’offrirait que des avantages, et apporterait même des solutions aux problèmes qu’on n’aurait pas cherché à lui faire résoudre. Elle nous encouragerait par exemple à réduire avec plus d’efficacité la part de temps et d’efforts qu’on leur consacre, et stimulerait la technique.

Les petites corvées peuvent devenir des exercices profitables, et même agréables, nous conduisant à nous livrer à des activités sans lesquelles nous perdrions notre habileté. Il est toujours bon de conserver l’aptitude à manier un marteau, une pince, un tournevis ou un pinceau. On en conservera aussi bien l’agilité des doigts que la tranquillité de l’âme. Accomplir ainsi de menues tâches peut être une bénédiction, mais à la condition qu’on n’y passe pas un temps trop considérable. Une vie humaine doit pouvoir trouver bien d’autres objets auxquels se consacrer. Toutefois, si quelqu’un ne songeait qu’à paresser le plus clair de sa vie, ce serait bien aussi légitime.

Je parlais de Malrieu l’autre jour. Qui était-il ? Un poète du Sud qui disait « si ta vie s’endort, risque la » ; un poète surréaliste. Il a participé aux Cahiers du Sud et à la fondation de la revue Sud. Il est resté peu connu mais mérite de l’être. Voilà ce que je pourrais dire de Jean Malrieu ; mais je pourrais préciser encore qu’il était instituteur à Marseille. Je n’énoncerais pas un mensonge ni ne trahirais un secret, mais je donnerais une information peu pertinente. À moins peut-être que je veuille parler des ateliers d’écriture qu’il mena avec ses élèves, incontestablement précurseurs, mais qu’il ne chercha pas à faire connaître de son vivant, et qui demeurent inédits.

Qu’est-ce qu’il nous importe de savoir afin de pouvoir dire que nous connaissons quelqu’un, que nous savons qui il est ? Les mœurs bourgeoises nous ont accoutumés à identifier chacun à la façon dont il gagne sa vie. Ce n’est pas si simple dans une société où l’activité salariée s’est généralisée, et où elle ne crée plus de réelles relations sociales entre quiconque.

La fonction de directeur finirait même par se voir ramenée à un statut similaire. Il y a quelques années, la réception en Chine de Bill Gates par les plus hautes autorités comme s’il avait été un chef d’état, avait suscité des critiques. La justification qui fut donnée était que Gates n’était pas seulement un chef d’entreprise, mais d’abord un ingénieur pionnier qui avait produit le premier système d’exploitation utilisable sur tous les ordinateurs personnels. Dans le même ordre d’idée, Steve Jobs était aussi un ingénieur pionnier, mais il n’en fut pas moins viré de l’entreprise qu’il avait fondée, par celui-là même qu’il avait recruté pour ses capacités commerciales. Certes il fut rappelé quelques années plus tard pour sauver la société des impasses technologiques dans lesquelles elle s’était engagée.

Nous pouvons tous nous consacrer à de menues corvées, et même en retirer plaisir, passer des serpillières ou gérer des sociétés commerciales. Nous pouvons nous y consacrer avec art, nous pouvons en faire une ascèse ; mais ce que nous ne pouvons pas, c’est nous identifier à elles, nous y aliéner au point d’en faire notre ultime identité. Voilà au fond ce que nous aura enseigné le salariat : nos affaires ne sont pas nos affaires. Nos affaires nous ont été définitivement dérobées, ramenées à une simple activité subordonnée. Nos amitiés, nos amours, nos parentés n’y trouveront aucune substance à laquelle s’accrocher. Ce que nous ferions pour les nôtres dans le cadre de nos activités salariées nous serait d’ailleurs reproché.

Voilà donc le résumé de l’histoire récente des hommes : à vouloir se débarrasser de leurs corvées, ils ont inventé l’esclavage, puis le salariat et sa généralisation ; ils sont devenus salariés et se sont identifiés à ces mêmes corvées, en ont fait leur raison d’être. Il serait plus avantageux de se les partager le plus équitablement possible et de ne pas leur donner plus d’importance qu’une accessoire activité privée, dans le meilleur des cas un plaisir, comme cultiver son jardin par exemple.






Quatrième carnet - Chez Kalinda

Vu de loin

Après avoir été privé pendant tous ces jours de nouvelles du monde, je me suis informé, notamment sur les élections en France. J’ai été un peu surpris que l’on s’attende à beaucoup d’abstentions. Le choix ne manque pas pourtant, me semble-t-il. L’enjeu est d’autant plus intéressant que quatre candidats sont toujours favoris, plafonnant chacun autour des vingt-pour-cent. Le principe du « vote utile » en est désamorcé, qui prétend éliminer sans attendre un second tour, ruinant quelque peu l’intérêt de la consultation. Quatre candidats susceptibles d’être qualifiés, et peut-être un cinquième, voilà qui est plus intéressant que les deux habituels (et peut-être un troisième pour créer la surprise).

Il y a cependant, et cela m’a sauté aux yeux dans ce que j’ai lu et entendu en ligne ces deux derniers jours, quelque chose de décevant dans la campagne. Il ne s’agit pas d’une faiblesse qui toucherait chaque candidat séparément, mais d’une lacune partagée dans laquelle ils s’entraînent mutuellement. Il leur manque un concept.

Ils possèdent le mot – travail – et ils en abusent, mais ils n’en ont pas le concept. Ils veulent tous « donner du travail ». Rien n’est plus idiot que se donner du travail, car travailler, ce serait plutôt le contraire ; chacun le sait intuitivement.

Trouver de nouvelles ressources énergétiques serait supposé donner du travail. Mais l’énergie ne sert pas à donner du travail, elle sert à en produire. Si l’on tient vraiment à se donner du travail, autant revenir à la brouette.

Redistribuer de la richesse pour relancer la croissance, c’est ce qu’on appelle une politique Keynésienne, oui, un gouvernement peut le faire, mais ce n’est pas la panacée. Un peuple doit produire et reproduire les biens qu’il consomme, et en produire quelques-uns en surnombre pour les échanger contre ceux qu’il ne produit pas. C’est aussi simple que ça. Si nous produisons ce dont nous avons besoin, nous finirons bien tous par nous le redistribuer.

C’est à cela qu’on travaille en principe, à produire ce dont on a besoin, ou envie ; pas pour des valeurs morales, magiques ou symboliques qui n’ont jamais nourri leur homme. Ce dont on a besoin, et envie surtout, car il est important de produire et de consommer ce que l’on désire, et de contrôler aussi bien la production que le produit.

Au lieu de cela, les candidats préfèrent nous parler de vieilles lunes, de fantaisies et d’insaisissables confusions. Je reconnais que ce n’est sans doute pas à un gouvernement, à un État, d’organiser le travail. Selon moi, l’organisation du travail devrait plutôt revenir aux travailleurs.

Il y a bien quelques candidats qui songent au pouvoir des travailleurs, et même parmi les mieux placés pour le second tour, ce qui est encourageant. Je trouve cependant leurs propos un peu courts, et les travailleurs bien trop désorganisés de toute façon.

Le travail lui-même est trop désorganisé et hiérarchisé. Le développement technique atteint par l’humanité ne permet plus de travailler ainsi.

Chez Kalinda

Pas d’étage, beaucoup de bois et de bambou, dont la toiture est entièrement faite. Peu de tables ; des tatamis plutôt, sur lesquels Kalinda préfère s’asseoir en tailleurs pour écrire. Une large terrasse partiellement recouverte face à la mer à dix minutes en contrebas, et de l’autre côté, une sorte de garage qui tient lieu d’atelier. Une courte allée y conduit à une rue bordée de jardins plus que de murs et de façades. Les fenêtres sont larges, et des parois extérieures s’ouvrent par panneaux.

Sous ce climat, l’isolation n’a pas grande importance. Kalinda aime les rideaux et les tentures, qui rendent plus intimes les intérieurs, et elle s’en sert habilement à provoquer les courants d’air.

Des objets et des hommes

Il y a toujours quelque chose d’émouvant dans les vieilles affaires, les ustensiles, les vêtements et les objets qui durent longtemps. Il semble que la vie aujourd’hui ne s’inscrive plus dans la durée à travers ses objets, comme elle le faisait encore dans mon enfance.

Les affaires prenaient le temps de se patiner. Elles se chargeaient d’une histoire, d’une histoire toute personnelle. Elles passaient aisément d’une génération à l’autre. Sans doute étaient-elles plus chères qu’aujourd’hui, mais en quoi la solidité et le prix seraient-ils liés ? Il n’est pas dit qu’on ne gaspille pas davantage de travail pour une obsolescence programmée, alors que jamais nulle chimie n’avait offert tant de matériaux aux propriétés les plus diverses.

Pourquoi construire solide après tout si l’on doit suivre des modes qui changent tous les ans, ou si l’on change perpétuellement des programmes et du code, de sorte qu’ils nécessitent plus de ressources sur de nouvelles machines ? Je parle peut-être comme un vieux nostalgique, mais ce qui me chagrine dans ces temps nouveaux, c’est que les objets n’aient plus d’histoire, ou plutôt, que notre histoire n’ait plus d’objets.

Je ne me suis pas immédiatement rendu compte qu’il y avait chez Kalinda autant de vieilles affaires, et qui avaient très bien survécu au passage du temps. Je le sentais pourtant confusément, dans ses meubles, ses tissus, sa vaisselle… On y sent du temps et de l’humain, et c’est très émouvant. J’avais déjà noté lors de mon précédent voyage, qu’on aimait ici les affaires qui résistent aux attaques des ans.

Pour les outils, les techniques et les matériaux surtout, l’obsolescence rapide est irritante. On ne parvient jamais à les prendre complètement en main. Quand vous commencez à bien savoir vous servir d’une colle, ou d’une peinture, vous ne la retrouvez plus dans le commerce, et les nouvelles n’ont plus les mêmes propriétés. Bien sûr, cela se justifierait si les nouveaux produits avaient de réelles qualités innovantes, comme la fibre de bambou par exemple. C’est rarement le cas.

L’époque résiste pourtant aux changements, aux changements définitifs et non pas perpétuels, et cela sans raisons valables. Observons l’ordre des lettres sur un clavier, différent pour chaque langue. Cet ordre n’est pas le plus pratique, il n’a pas été pensé pour accorder aux doigts les lettres les plus ou les moins utilisées. Il fut d’abord conçu pour que les tiges qui frappent les caractères ne se chevauchent pas. Aujourd’hui que les claviers ne sont plus mécaniques, cet arrangement qui ralentit le mouvement des doigts n’a plus de raison d’être. Il serait alors judicieux de le modifier une fois pour toutes. Personne d’ailleurs ne serait contraint de changer ses habitudes ; il est facile de configurer un clavier numérique, clavier qu’il est devenu possible d’afficher sur un écran tactile. Il est sinon plus simple encore de brancher un autre clavier sur un ordinateur de bureau ; et pour les portables, on trouve sans peine des étiquettes auto-collantes, en attendant des solutions plus commodes encore. Dans de tels cas, nous voyons bien que notre époque a peut-être plus peur du changement que toute autre.

Les affaires de Kalinda m’émeuvent. Elles ne sont pas précieuses, ce ne sont pas des objets de luxe. Elles ne sont pas davantage sans valeur, sans esthétique ni cachet. En les achetant, nul ne leur a certainement donné une grande importance, n’a fait de recherches passionnées dans les magasins, ni, bien après leur production, chez des antiquaires. Non, elles seraient plutôt insignifiantes, et même intemporelles, si elles ne se chargeaient de leur histoire.

Lu sur le site de la Belle Inutile

« Au contraire de la plupart des gens qui utilisent le mot technocratique, il me semble avoir consacré une part notable de ma vie à la technique, de sorte que j’avoue ne pas très bien comprendre en quoi le “technocratique” pourrait bien être de nature technique. En revanche ayant pour l’essentiel pratiqué à d’assez bas niveaux hiérarchiques, je comprends fort bien en quoi il est en effet “cratique”. De sorte que, dans l’espoir de rendre la langue française un peu plus raisonnablement propre à l’exercice de l’intelligence, je propose que le mot “technocratique” désigne désormais le pouvoir exercé sur la technique et non pas le pouvoir exercé par la technique. » (Pensée et Pensée Rationnelle... – Pierre Petiot – Mars 2017, note 9)

Cette note illustre bien le sens de ma pensée, et surtout l’enjeu d’un pouvoir ouvrier. Il paraît quelque peu évident que le pouvoir exercé par la technique doit d’abord être contrôlé par celui qui connaît et emploie cette technique. Pour le dire simplement, le boulanger est le mieux placé pour savoir comment on fait le pain. Bien sûr, celui qui le mange a son mot à dire, mais c’est au boulanger encore qu’il doit s’adresser pour que ses critiques aient un sens.

Des objets techniques

J’ai un appareil photo numérique, un petit bridge japonais d’entrée de gamme qui possède bien des limites, mais dont pourtant les performances, entre autres le zoom puissant, excèdent celles des meilleurs et des plus chers appareils argentiques du siècle dernier. J’en ai lu le manuel et quelques conseils donnés sur le site du fabriquant, mais j’en ai découvert les secrets à l’usage.

En apprenant à m’en servir, il me semble que j’entrais dans une intimité avec ceux qui l’avaient conçu, et qui avaient conjugué des quantités de compétences : optique, électronique, numérique…, et bien d’autres, incluant l’esthétique. Tout ce que j’avais lu sur le site du vendeur, du fabriquant, et même sur des sites d’évaluations et de comparaisons, étaient bien en deça de ce que me « disait » l’outil lui-même.

L’impression qui pourrait en résulter au premier abord, est celle de vivre dans un monde où les objets seraient plus intelligents que les hommes. La seconde impression que donnerait ensuite l’apprentissage, est que ces objets seraient les seuls liens entre les hommes qui les conçoivent et ceux qui les utilisent, un passage dérobé. Tout ce qui fait fonction d’assurer cette relation entre les marchandises et les clients, et qu’on appelle la distribution, ou la communication, me semble plutôt faire barrage entre ceux qui les conçoivent et les fabriquent, et les utilisateurs.

On ne trouve sans doute que dans le monde des logiciels, une relation qui fasse l’économie de tout intermédiaire, brouillant les lignes entre producteur et utilisateur. Il m’est arrivé d’avoir des échanges fructueux avec les programmeurs de logiciels, pas nécessairement libres, pour en démasquer et corriger des bogues, ou pour en améliorer les fonctionnalités.

Il est clair que je sous-emploie mon appareil photo, dont je suis loin de savoir utiliser toutes les fonctions, même celles dont j’aurais l’usage, et je pense qu’un nombre significatif de ses utilisateurs n’est probablement jamais parvenu à s’en servir autrement qu’en mode automatique, voire semi-automatique.

Les épices

« Une épice est un produit agricole, issu de cultures, ou de cueillettes dans la nature. Les épices peuvent être issues d’écorces (cannelle), de fleurs (safran, clou de girofle), de feuilles (thé), de fruits (poivre, aneth, moutarde), de bulbes (ail, oignon, gingembre) ou de graines (fenouil, coriandre). » Voilà ce que Wikipédia nous apprend des épices.

« Elles contiennent des substances organiques ou minérales, volatiles, souvent appelées arômes. Ces substances organiques appartiennent à des groupes chimiques tels que les alcools ou les aldéhydes et stimulent les perceptions olfactives et gustatives. Elles sont donc responsables des odeurs, des arômes et des saveurs et sont utilisées en petite quantité en cuisine, comme conservateur, assaisonnement ou colorant. Les épices sont à différencier d’autres produits utilisés pour parfumer les plats, comme les herbes aromatiques ou les fruits. »

Ceci ne m’explique pas comment les épices s’en distinguent. Voilà ce que l’on trouve à l’entrée « Plantes aromatiques » :

« Les plantes aromatiques comprennent les plantes utilisées comme épices, aromates ou condiments, parfois combinées en mélanges aromatiques. La distinction entre ces trois groupes est confuse et dépend surtout de l’utilisation que l’on va faire de la plante. »

Le Grand Jeu

« Ce sont pour la plupart des produits exotiques, » précise encore Wikipédia, « ce qui explique que les épices étaient parmi les produits commerciaux les plus coûteux, durant l’Antiquité et le Moyen-Âge. Un grand nombre d’épices étaient employées autrefois en médecine. »

Tout cela me semble bien confus en effet. Je retiens surtout que les épices furent à la source d’un commerce mondial dès la plus haute antiquité, c’est-à-dire antérieur à la civilisation gréco-latine. Ce commerce reliait les rives de la Méditerranée à celles de la Chine, et s’étendait probablement jusqu’aux principaux pays producteurs, de la péninsule malaise à la région des Moluques (de l’arabe Al Jazirat al Molouk, « l’Île des rois »).

Je retiens aussi que ce commerce engendrait des fortunes, et qu’il semble s’être donné largement pour pharmaceutique, et donc avoir probablement utilisé mages et savants pour justifier ses prix. Très vite, semble-t-il, des ports, des puissances régionales, en ont contrôlé les routes, donnant naissance à un système impérialiste qui semble s’être poursuivi jusqu’à ce que nous appelons de nos jours pudiquement : « Globalisation ».

Ceci me renvoie encore à des questions que je me suis souvent posées : Pourquoi la Chine, qui fut, dans le plus clair des temps historiques, la première puissance mondiale, s’est-elle brutalement retirée de ce « Grand Jeu » au quinzième siècle, après les explorations de l’amiral Zheng He ? Comment, moins d’un siècle plus tard, à la suite de Magellan, les Espagnols et les Portugais du Saint Empire, puis plus tard encore les Hollandais et les Britanniques, sont-ils parvenus à s’y insérer, et finalement à le dominer ?

Je sais bien que ce qu’on appelle « Le Grand Jeu » est plutôt la rivalité qui opposa les empires Russe et Britannique aux dépens de la Turquie en Asie Centrale. Je sais aussi qu’on accorde plus de cas ces temps-ci à la route de la soie qu’à celle des épices. Qu’importe, j’ai le sentiment que cette dernière fut l’objet du véritable Grand Jeu.




Cinquième carnet

Table des matières








© Jean-Pierre Depétris, avril 2017

Copyleft : cette œuvre est libre, vous pouvez la redistribuer et/ou la modifier selon les termes de la Licence Art Libre. Vous trouverez un exemplaire de cette Licence sur le site CopyleftAttitude http://www.artlibre.org ainsi que sur d’autres sites.

Adresse de l’original : http://jdepetris.free.fr/Livres/journal_17/




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