La Route des épices

Jean-Pierre Depetris, avril 2017.

Quelque chose d’obscur - Des images - Sur la parole et l’histoire - Choses qui affinent la perception - Suite

Table des matières





Carnet dix-sept - Quelque chose d’obscur

À propos d’épingles et d’étoiles

Oui, j’exagère peut-être avec Ovide. Ses Métamorphoses sont certes un hymne sacré au culte de l’empire, et même à celui de l’empereur, qu’il déifie. Une telle posture ne m’est pas très sympathique, je l’avoue, cependant elle est à double tranchant, un peu comme la politique de Machiavel. D’un autre côté, Ovide divinise tout le monde, et toute chose, et l’empereur-dieu devient l’égal de n’importe quel citoyen, de n’importe quel homme, et même de n’importe quel être vivant. En divinisant, paradoxalement, il humanise et rend plus proche. C’est comme les conseils au prince de Machiavel : Rousseau avait très bien vu qu’ils étaient autant de conseils au peuple pour se débarrasser du Prince.

Dans tous les cas, on ne peut me contester que son livre soit de la poésie. Pour moi, il résonne avec la phrase d’André Breton : « Cette épingle dont chacun cherche à tirer la sienne du jeu, il me plaît d’en chercher la tête dans les étoiles. »

« Tête d’épingle », « tirer son épingle du jeu », ce sont des expressions françaises que Djanzo ignorait. C’est lui qui traduit ma phrase à nos compagnons avec qui nous discutons sous le grand hangar du chantier. Nous ne sommes pas très occupés ces temps-ci depuis que Kalinda est rentrée. Elle est là elle aussi, avec Djanzo, Ziad et Tagar.

Ziad a cherché sur le web des informations sur Ovide dont il n’avait jamais entendu parler, et il avait été choqué rétrospectivement de la place que je lui avais accordée dans notre dernière conversation. Il aurait été en effet plus conforme à mes goûts que je cite Lucrèce.

Les Italiens sont ainsi, c’est pourquoi ils demeurent si superficiellement et si indécrottablement des catholiques, ne concevant Dieu qu’à travers une Église adorée à sa place. Quand je dis « les Italiens », je pense évidemment aux lettres italiennes, sans préjuger de la façon dont elles hantent tel ou tel ressortissant en particulier.

La citation exacte du Manifeste, nous avons fini par la trouver en ligne elle aussi : « L’épingle la fameuse épingle qu’il n’arrive quand même pas à tirer du jeu, ce n’est pas l’homme d’aujourd’hui qui consentirait à en chercher la tête parmi les étoiles. »

Œnologie et culture

Non, il ne faut pas acheter du vin cher. On ne peut jamais être sûr qu’un vin bon marché sera bon, mais on peut être certain qu’un vin cher sera insatisfaisant. Le vin, c’est la terre. Il vaut donc toujours mieux choisir un vin de pays. Le vin, c’est ensuite comment on l’élève, et l’on gagnera à ignorer les crus trop connus dont les producteurs sont toujours tentés d’employer des méthodes peu avouables. Un vin, c’est enfin la façon dont il parvient sur notre table.

Un vin est une denrée qui supporte mal le voyage, et le meilleur choix est là encore le vin de pays. Évidemment, du vin de pays à Citangol, on ne risque pas d’en trouver. L’île est bien trop humide, et pas assez ensoleillé. La terre de toute façon ici ne convient pas.

Il ne faudrait pas croire que les tropiques donneraient l’ensoleillement nécessaire. La vigne n’a pas besoin d’un soleil vertical toute l’année, mais seulement des longues et chaudes journées d’été de l’Europe méridionale. Ici, l’ensoleillement varie peu selon les saisons, et le ciel est souvent couvert, ou au mieux voilé. À supposer qu’une vigne survive dans ce climat humide, elle n’aurait pas à plonger ses racines profondément dans la terre, elle en perdrait l’aptitude, et le raisin son goût.

Cependant, on cultive la vigne en Angleterre depuis la conquête par Rome, et les Romains s’en contentaient. La région de Bordeaux, pourtant si célèbre pour ses crus, n’est pas non plus une bonne terre à vin, auquel le climat atlantique convient mal. J’imagine donc que si l’on y tenait, on pourrait faire un vin acceptable dans les environs de Citagol. Il manquerait surtout des gens pour le boire, et encore de bons viticulteurs. Même alors, il serait impossible de convaincre des exportateurs d’en acheter. On ne verra donc jamais ici d’autres vins que ceux venus à grand frais des régions de l’ouest de la Chine, s’évertuant d’imiter des vins français, et rendus plus chers encore pour cela, alors que Marco Polo, dans ses journaux de voyage, les trouvait déjà fameux quand ils n’en imitaient aucun.

Si un Saint-Émilion vient d’une terre qui n’est pas des plus favorables à la vigne, pourquoi est-il si cher et si célèbre ? Parce que les vins de la région rappellent ceux d’Angleterre. Le palais anglais a un goût pour les touches subtiles, pour ne pas dire la fadeur, pour les demi-teintes, les paysages de brume et de bosquets… Ma remarque n’est pas ironique : l’insipide a aussi son charme, auquel certaines cultures sont plus sensibles que d’autres. Comme la région de Bordeaux était aussi la mieux placée pour exporter du vin en direction de l’Angleterre, ses viticulteurs devinrent riches, et ses crus renommés. La seule valeur marchande a souvent la main sur les autres, et l’on cherche volontiers des vertus à ce que l’on paie cher.

Les vins de Bordeaux s’accordent bien aux peintures de Turner. Je ne dis pas que les premiers soient insipides, ni les secondes, fades, mais ils servent bien des goûts et des tonalités qui se dérobent comme sous des brumes matinales. Ils sont dépourvus de cette pénombre de l’Espagne, du Languedoc, de la Provence et de l’Italie dont j’ai déjà parlé pendant mon premier séjour.

Je ne suis pas sûr que ce soit ce caractère qui fasse leur renommée mondiale. J’ai même l’impression que les producteurs tentent aujourd’hui de le corriger. Nous savons que de nos jours, on remastérise même les peintures ; dans tous les musées, des restaurateurs leur rajoutent de la netteté et des couleurs, à l’évidence pour favoriser le tourisme culturel. On remixe aussi les vins. On se demande pourtant quel sens il y a à rajouter de la netteté et de la couleur à un Bordeaux, de même qu’à une toile de Turner, ou de la clarté à un Monticelli ou à un Chabaud.

Quand je parle de telles choses à Kalinda, j’ai l’impression qu’elle me voit comme si je redescendais de la lune. Heureusement, le web est là, qui permet d’illustrer de quoi je parle. Les peintures que je lui montre semblent hélas avoir déjà été remastérisées. J’en ressens l’impression équivoque de lui parler d’un monde aujourd’hui disparu.

« Vois le bon côté », me répond-elle, « ça veut dire que tu lui as survécu. » Elle a raison, je survis très bien à ce monde, je me sens bien vivant à côté d’elle, marchant d’un pas assuré vers le futur et sensible à de nouvelles beautés, mais j’en ressens l’exil.

De l’empire romain

Je n’ai jamais rien lu de simple ni de clair sur la nature de l’Empire Romain. Après que Lucius Junius Brutus eut renversé la première monarchie, Rome a été une république, une cité dirigée par un sénat. Seul l’empire était sous le commandement d’un empereur. L’empire était à l’origine une alliance militaire passée entre des cités politiquement indépendantes, un pacte comparable à ce qu’est de nos jours l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Le titre d’imperator désigna d’abord une fonction militaire, celle de commandant en chef d’une vaste région. Jules César était empereur des Gaules quand il marcha sur Rome.

Il n’est jamais rien de simple ni de clair qui explique comment Rome, et derrière elle toutes les autres cités, finirent sous le commandement d’un général, dictateur unique de celle alliance, sous une dictature militaire donc ; comment, d’une part, cet empire a prévalu sur la république qui subsistait, et comment d’autre part, cet empire tout entier est devenu romain ; comment l’empire tout entier fut soumis à sa capitale Rome, et comment la République de Rome elle-même lui fut soumise.

Il n’y eut jamais d’invasion barbare, si ce n’est à la marge, car l’empire était déjà constitué de cités barbares, au sens qu’avait ce terme à l’époque. La cité de Rome les avait dominées en distribuant à n’importe qui au sein de l’empire le titre de citoyen. Il y eut bientôt de par l’empire plus de citoyens romains que la cité de Rome n’aurait jamais pu en héberger. Rome domina l’empire en disséminant partout des citoyens romains qui n’avaient évidemment aucun rapport avec son sénat, mais constituaient la caste mondiale qui dirigeait l’empire, et qui exerçait de fait un pouvoir sur les institutions de Rome comme sur celles des autres cités.

Parmi les soi-disant « envahisseurs barbares », il y eut des citoyens romains qui décidèrent du jour au lendemain de ne plus l’être, et se rappelèrent avoir été des Celtes, des Hébreux ou des Germains. Les prémices de ce tournant sont au cœur de ce qui provoqua la guerre entre Jules César et Pompée, puis entre Marc Antoine et Marcus Junius Brutus, le descendant du Brutus fondateur de la république.

Le plus étonnant est comment ces « romains » se persuadèrent d’être le parangon de la civilisation, de l’humanisme et même de la liberté, ce qui, vu du temps présent, ne nous frappe pas par son évidence. Le sénat produisit ainsi sans le dire, en contradiction même avec ce qu’il disait, et certainement sans le penser non plus, une caste aristocratique qui préfigura la civilisation moyenâgeuse de l’Europe occidentale.

Enfin, tout cela je le déduis en croisant des lectures éparses parmi les auteurs antiques, sans doute insuffisantes pour en tirer mes affirmations. Je suis aussi influencé par l’époque dans laquelle je vis, comme le fut, par exemple, Edward Gibbon. Je n’ai de toute façon jamais rien trouvé de simple ni de clair sur ce sujet.

Des cultes citangolais

Je fais sans doute des rapprochements forcés entre le polythéisme gréco-latin et celui de Citangol ? Non, en vérité je ne force rien ; j’interprète seulement l’inconnu avec ce que je connais, et je ne vois sincèrement pas comment on pourrait s’y prendre autrement : j’interprète l’inconnu à l’aide du connu, mais je ne force rien. Autant me reprocher d’utiliser les paradigmes de la langue française.

Si je préfère utiliser à propos de Kalinda le terme latin de « flamine » plutôt que celui plus exotique de « chamane », je ne force rien de plus que si je faisais l’inverse. Au contraire, je me donne des moyens de percevoir mieux les différences. La principale différence, mes amis l’ont vite perçue à travers les fragments d’Ovide que Ziad leur a montrés, est que les dieux ici, contrairement à Rome, sont ceux de l’orbi et certainement pas de l’urbi ; ceux du désert et non de la cité.

La cité est bâtie dans le monde des dieux, mais ceux-ci ne seraient en aucun cas ceux de la cité. Sur ce détail qui est loin d’en être un, mes amis, ici, ne se trompent pas. Ziad est musulman et Djanzo bouddhiste, mais leurs religions partagent bien plus avec celle de Kalinda que ces trois n’ont en commun avec l’Église Romaine ou le polythéisme gréco-latin.

C’est certainement la raison pour laquelle les lieux de culte sont ici d’un aspect plutôt modeste. Qu’ils soient dans les murs ou hors des murs, ils n’ont nul besoin d’être impressionnant, seul le site l’est éventuellement. On construit ici les lieux de culte dans des sites qui ont toujours un caractère sauvage et singulier, et naturellement la construction épouse ce caractère, s’y fond, et même s’y cache.

On se rend compte alors qu’en Europe aussi les points communs sont forts entre l’athéisme, le Catholicisme, la Réforme, l’Islam, notamment sous l’influence du Califat ottoman, l’Orthodoxie, le Judaïsme même, et avec tout ce qu’ils conservent de l’ancienne religion des Romains.

Sans doute le concept de Nature tel qu’il fut utilisé pendant la Révolution Française, largement inspiré de Spinoza et de Newton, est la tentative la plus radicale de rompre avec cette tradition. On a du mal à comprendre aujourd’hui ce qui opposa les tenants d’un culte de la Nature à ceux d’un culte de la Raison qui triompha jusqu’à effacer l’autre des mémoires. Encore une fois, on ne peut que croiser des lectures éparses.

La Pagode du Seigneur des Idées Confuses

Le Seigneur des Idées Confuses est une déité plus sympathique qu’on pourrait le croire. On ne déteste pas ici nécessairement les idées confuses. Celles-ci sont souvent fort intéressantes de par leur confusion-même.

Le Seigneur des Idées Confuses est symbolisé la plupart du temps par un cornet de dés ; parfois par un kaléidoscope. Il y a dans la confusion qu’il incarne l’idée de brasser, de battre, comme on bat des cartes à jouer avant une nouvelle donne.

Il n’est pas toujours mauvais de tout mélanger pour faire surgir du neuf et de l’inattendu. Le Seigneur des Idées Confuses est un dieu joueur. Il est aimé des enfants. Il est aussi celui des devins. On va consulter dans son temple des diseurs de bonne aventure. On y tire les baguettes. Les baguettes, ce sont de fines tiges taillées en pointe et colorées de motifs, celles-là mêmes avec lesquelles on joue au Mikado, un jeu très pratiqué dans mon enfance, mais aujourd’hui un peu passé de mode.

Le Mikado est un jeu très ancien qui s’est répandu dans le monde entier. Il semblerait que la plus ancienne mention en ait été faite dans un texte bouddhique du cinquième siècle avant notre ère. On le pratique aussi à Citangol, mais on se sert surtout de ses baguettes pour prédire l’avenir. On les range dans des boîtes cylindriques, qui évoquent encore la forme d’un cornet de dés ou d’un kaléidoscope.

Pour être exact, on cherche moins à lire l’avenir qu’à l’écrire. On lit plutôt le présent. On interprète ce que disent les baguettes au fur et à mesure qu’on les tire. Un bon tireur de baguette ne cherche ni à prédire, ni même à conseiller, mais plutôt à provoquer des libres associations, et faire surgir des idées inattendues dans l’esprit de ceux qui font appel à lui. Les baguettes sont comme un langage automatique mis à leur disposition.

La Pagode du Seigneur des Idées Confuses se trouve dans un parc de Citagol, près d’un bassin dans lequel nagent mollement des carpes, et sur lequel s’ébattent quelques canards. C’est un lieu merveilleusement ombragé et reposant. Même les enfants, que beaucoup de mères y conduisent au sortir de l’école, y jouent silencieusement.






Carnet dix-huit - Des images

Courriel sur les images qui accompagnent mon récit

[…] Je crains que placer des images dans le corps du texte comme tu m’y encourages, ne perturbe la lecture. Il y a un certain effort à faire pour se jeter dans des dizaines de pages. Je ne t’apprends rien. Puis quand on y est, tout devient plus facile. C’est comme la marche : le plus dur est de commencer. Au bout d’un moment, il suffit de mettre un pas devant l’autre.

Les images s’offrent comme des aires de repos, et elles ponctuent aussi les pages, comme je le disais. Elles sont comme des aires où l’on s’arrêterait pour regarder ; mais en lisant, on marche comme un chasseur sans cesser de regarder. On marche longtemps, et faire trop d’arrêts coupe les jambes.

Ce n’est pas grave dans une revue faite de textes relativement courts, mais pour un gros ouvrage, je juge meilleure l’idée de proposer des images dans un document annexe. C’est le choix que j’ai fait pour mes derniers écrits, mais je ne sais toujours pas si j’ai trouvé la bonne formule. Peut-être y aurait-il une meilleure façon de les présenter.

[…]

Le 02/07/2017 à 11:28, C L a écrit :

> Jean-Pierre,

> […]Je ne peux que te donner la pensée qui m’est venue en voyant tes photos de la Route des épices : « Tiens, voici les bambous, la méthode de combat des lansquenets… » J’ai vu les images et je me suis rappelé le texte, en cela, c’est un bon moyen de le fixer. Mais comme j’ai vu l’ensemble des photos après ma lecture, je ne sais si mon cerveau aurait donné l’avantage à l’image ou au texte s’ils avaient été juxtaposés :)

C’est une bonne remarque. Les images peuvent fonctionner comme un résumé du texte, et je pourrais faire des liens avec le corps de l’ouvrage.

Qui l’emporte de l’image et du texte est une autre question ; celle d’abord de l’écart que l’on décide d’introduire ou pas entre le deux. Mon souci est plutôt que des images ne perturbent pas l’attention presque hypnotique que la lecture demande. (On a le plus souvent l’intuition inverse, et c’est pourquoi l’on abreuve d’illustrations les ouvrages pour la jeunesse.)

Dernier message

Finalement, j’ai suivi mon idée pour les photos de la Route des épices.

J’ai créé des liens dans le texte accompagnant les photos, qui renvoient au corps de l’ouvrage. C’est toi qui m’en a donné l’idée. Ce fichier devient alors une sorte de table en images. Comme tu le disais, on se rappelle ce qu’on a lu, et l’on peut plus facilement naviguer dans le livre.

Je les ai seulement signalés par des numéros, ce qui me semble assez explicite. Une bulle s’affiche si l’on y passe la souris. Il me semble qu’ainsi, contre toute attente, je restitue aux photos l’intérêt qu’elles auraient cependant pour elles-mêmes.

Cornes de brume

De Kalantan, on entend bien les cornes de brume des cargos et des tankers qui entrent dans le port ou en sortent. Ces sons assourdis par la distance s’harmonisent la nuit avec le chant tout proche des crapauds, et avec les cris plus lointains des oiseaux de mer.

On entend les cornes de brume aussi pendant le jour parfois, même quand le ciel est clair. À vrai dire, on ne peut pas savoir de Kalantan s’il y a de la brume devant le port. Parfois des nappes de brouillards se lèvent quelque part sur la rade, et laissent le ciel complètement dégagé un ou deux kilomètres plus loin.

Parfois encore, les cargos et les tankers utilisent leurs cornes sans raison apparente. Je l’ai également observé.

Ils projettent leurs sons graves dans l’espace, qui résonnent sourdement et le creusent d’une profondeur singulière. Je ne suis pas sûr que ces cornes de brume aient encore une utilité de nos jours où le moindre petit voilier est équipé d’un radar précis. Oui, peut-être prévenir quelque vétuste sampan du passage imminent d’un gros navire, et l’inviter à dégager prestement les chemins qu’il a coutume d’emprunter. Qu’importe, je soupçonne les capitaines d’utiliser leurs cornes à des fins plus sublimes, comme un appel à rêver aux horizons lointains, aux vastes pénombres, au définitivement indistinct…

Les surfers de Batougal

À Batougal, des gens ne se trouvent rien de mieux à faire que surfer du matin au soir. Batougal est un port après la rade de Citagol, à une cinquantaine de kilomètres au sud.

La côte de Batougal est orientée face au grand courant du Pacifique et aux vents de mousson qui remontent de l’équateur avec leurs vagues énormes. Là, le relief sous-marin plonge très brusquement dans les abysses, mais pas immédiatement ; la pente est précédée d’une corniche sous-marine qui devait être encore émergée il y a quelques dizaines de milliers d’années, juste avant l’Holocène. Cette constitution produit des vagues exceptionnelles, qui font de Batougal un haut-lieu du surf.

À Batougal, des gens surfent du matin au soir. Ils habitent près de la mer, ne s’en éloignent jamais, partant dès le lever, leur planche sous le bras. Nul ne sait de quoi ils vivent.

La vie n’est certes pas difficile à Citangol. C’est à peine si l’on a besoin d’un toit sur sa tête. L’eau est poissonneuse, des fruits et des racines sauvages poussent un peu partout. On ne mourra ni de faim, ni de froid. Des gens habitent des cabanes ou des roulottes près de la mer, et ne se préoccupent que de chevaucher les vagues monstrueuses.

Des gens de Batougal, mais aussi des environs, et parfois d’un peu plus loin, viennent les voir surfer. C’est ce que nous avons fait, Kalinda et moi. Nous sommes venus voir les surfeurs de Batougal.

Nul ne paraît avoir jamais songé à organiser un peu et à rentabiliser tout cela. Pourtant les commerçants y trouvent leur compte. Les petits restaurants près de la mer sont toujours pleins, et beaucoup sont renommés.

Les surfeurs de Batougal se lancent parfois des défis. Ils concourent pour identifier les meilleurs, et les paris alors vont bon train. Ces tournois se pratiquent quand on attend une mer exceptionnelle. La rumeur court alors, et très loin, mais toujours sans une organisation particulière, sans affiche ni campagne publicitaire.

Il est coutume, quand on gagne un pari, de partager avec le champion. C’est une pratique à laquelle les parieurs se tiennent, mais sans obligation formelle. Les surfeurs ne demandent rien, ne s’en occupent pas, et paraissent même ne pas s’en soucier. Ils empochent en riant, avec une claque sur l’épaule en guise de remerciement.

Beaucoup de surfeurs donnent des cours à des gens qui viennent de toute l’île, et quelquefois de plus loin. Certains, évidemment, ont d’autres activités à Batougal, ne se sentant peut-être pas assez doués pour consacrer leur vie entière au surf, à moins que ce ne soit le contraire, qu’ils ne soient pas assez doués faute de s’y consacrer sans partage. Toutes ces activités fonctionnent très bien, sans organisateurs ni intermédiaires, ni beaucoup de cérémonies.

Les paris de Kalinda

Nous avons gagné une coquette somme hier en pariant lors de la compétition de surf à Batougal. Je soupçonne Kalinda d’avoir été tuyautée par la Déesse des Eaux Profondes elle-même ; et son champion, peut-être favorisé. Je ne suis pas sûr qu’une personne comme elle devrait être autorisée à parier.

Kalinda me trouve ridicule et superstitieux. Ça lui va bien de dire ça, elle qui vend la protection de la déesse à tous ceux qui sont prêts à la payer. J’ai bien vu le sourire complice de son champion quand elle lui a donné la part qui lui revenait sur nos gains.

Kalinda prétend que je n’ai rien compris aux relations que les siens entretiennent avec les nagarath. Je sais pourtant qu’elle est habitée plusieurs fois par semaine par la déesse, et je ne pense pas qu’il en faille davantage pour discerner immédiatement et à coup sûr l’intimité qu’un homme entretient avec les vagues profondes. Je ne doute pas davantage qu’elle soit capable de lui transmettre en quelques instants une relation plus secrète et plus organique avec celles-ci. Elle peut bien me répondre qu’elle me croyait plus rigoureux et plus pragmatique, je ne suis pas dupe. Elle qui ne vient presque jamais à Batougal, comment pourrait-elle gagner tous ses paris sans coup faillir ?

D’accord, j’ai accepté de parier avec elle, mais je ne me doutais pas que les jeux étaient déjà faits à ce point. Elle me rend honteux de m’être fait son complice, et d’autant plus honteux qu’elle a fait de moi un complice candide.

Elle ne sait que rire de mes scrupules et de mes reproches. « Tu es tellement candide », me dit-elle, « que te ne sais que passer d’une candeur à une autre quand tu as un soupçon. » Je ne cesse alors de me demander dans quelle nouvelle candeur j’ai pu encore tomber.

Perspectives fausses

Nous avons eu un temps merveilleux à Batougal, un temps merveilleux pour le surf, mais sinon épouvantable : vents, pluie, tornades, et des vagues monstrueuses, des masses d’eau convulsives qui se fracassaient sur la côte, faisant craindre le pire pour les fous qui les affrontaient. J’en ai fait des cauchemars toute la nuit.

Je me voyais dans des mangas d’Hokusai. Hokusai est le premier Japonais à avoir utilisé la perspective, mais sa perspective est fausse ; ses images en sont toujours empreinte d’une discrète et inquiétante étrangeté. On ne s’en aperçoit pas toujours immédiatement, car l’art d’extrême-orient est peu spectaculaire. Il ne s’offre pas en spectacle, mais plutôt à la lecture. Il demande d’y entrer comme dans un texte et de laisser les visions se dessiner dans l’esprit plus que proprement sous les yeux. C’est un art qui est d’abord décevant pour un regard occidental, sans effet saisissant, mais qui demande plutôt à être saisi à travers un minutieux parcours. Quand on lit ainsi une estampe d’Hokusai, beaucoup peuvent devenir effrayantes. Je ne pense pas ici à son célèbre Rêve de la femme du pêcheur, qui est plutôt dans une veine humoristique quand on y regarde mieux, mais à des images bien plus tranquilles au premier abord.

C’est un semblable effroi qui peuplait mes rêves de cette nuit, avec des masses liquides qui traçaient des perspectives fausses, perversement trompeuses, et froides comme des vagues.

L’art deictique

L’art d’extrême-orient est déictique, c’est à dire qu’il montre. Il nous montre ce que nous pouvons voir en levant les yeux de la page et en regardant autour de nous, ou encore dans les traces de percepts qui habitent notre mémoire. Il ne recherche pas un effet de réalité. C’est pourquoi l’image y fonctionne un peu comme le fait un texte.

Pour l’énoncer simplement à travers un proverbe asiatique, l’art déictique nous dit « le sage regarde la lune, le fou regarde le doigt ». Justement, « déictique » désigne l’action de montrer. Dans une phrase, sont des termes déictique les mots comme « ceci », « là », « ici », « moi », « eux », « celui-ci », etc.

Ce n’est certainement pas ainsi que fonctionne l’image depuis l’antiquité gréco-latine jusqu’aux effets spéciaux du cinéma hollywoodien. C’est sans doute pourquoi, en Asie, l’Islam ne s’est jamais privé d’images, ni même de représentations du Prophète.

L’art déictique n’a donc pas besoin d’une perspective qui range les objets dans un schème spatial réaliste. Hokusai l’a introduit dans l’estampe japonaise au dix-neuvième siècle influencé par les premières peintures occidentales apparues dans l’archipel, certainement impressionné par leurs effets de réalité, mais il n’en avait pas compris exactement le principe. Ses points de fuite ne convergent pas vers un même horizon.

Curieusement, il ne s’en dégage pas une impression de maladresse ni de naïveté. Ses estampes continuent à fonctionner sur le modèle japonais. Il en émane plutôt une sensation de déséquilibre de la perception, d’étrangeté familière et inquiétante, une sensation proprement onirique.

Hokusai dessine des rêves, qui ressemblent à la réalité comme le font les rêves, qui nous trompent sans jamais totalement nous tromper, sans jamais une certaine complicité de notre part. Hokusai nous enseigne même ce qu’est le rêve : proprement une relecture de notre bibliothèque de traces mnésiques de percepts ; une relecture, et une recomposition.

C’est pourquoi nous sommes toujours dédoublés quand nous rêvons. Nous sommes celui qui vit le rêve, s’hallucine dans la lecture, et y croit comme la première fois qu’il a éprouvé les perceptions qu’il ressuscite ; et celui qui écrit le rêve. Le rêveur et le rêvant, pourrait-on dire. Les deux souvent s’ignorent, mais ils ne sont jamais très loin l’un de l’autre.






Carnet dix-neuf - Sur la parole et l’histoire

Sur la route de Citagol

– Tu parles toujours d’Hokusai, comme s’il était le seul artiste d’Asie que tu connaisses.

– Mais il est le seul artiste d’Asie que je connais.

Kalinda, qui conduit la vieille camionnette du chantier pendant que nous rentrons, ne discerne pas bien si je plaisante ou si je suis sérieux. Je ne plaisante pas : Hokusai est le seul artiste d’Asie dont j’ai réussi à mémoriser le nom, dont je connais quelques éléments biographiques et dont j’ai regardé de fort près de nombreux ouvrages. J’ai même pendant un certain temps conservé sa Grande Vague comme fond d’écran sur mon portable.

Je serais pourtant bien capable, devant une peinture ou une estampe d’Asie, de situer son origine et son époque. Je saurais bien identifier les techniques, les types de papier, les méthodes de reproduction, les façons de conserver dessins, peintures ou estampes en rouleaux ou en livrets selon les temps. Je saurais bien imaginer la posture d’un artiste envers son monde. Je suis pourtant incapable d’en nommer un autre qu’Hokusai, contrairement aux poètes et aux philosophes.

– J’imagine que l’on pourrait faire une histoire de l’art sans citer le nom d’aucun artiste, me répond kalinda en faisant souffrir la boîte de vitesse à l’abord d’une côte sur l’étroite route qui nous ramène à Citagol. Une telle histoire pourrait être fort intéressante ; bien davantage que celles qui se perdent dans des détails biographiques insignifiants.

Kalinda a un problème avec la boîte de vitesse et l’embrayage de cette vieille mécanique qui marche cependant toujours fort bien. Je tente de ne pas trop lui laisser le volant dans l’espoir que le moteur dure encore le plus longtemps possible, car les plus récents véhicules ne donnent pas autant de plaisirs à les conduire. Les femmes manquent souvent de sensualité envers la mécanique ; je suppose que c’est une question d’éducation. Il est vrai que Google travaille à des voitures qui bientôt nous conduiront seules… on se demande où. Cependant sa remarque me semble fort juste, et elle me rappelle une réflexion de Paul Valéry, dans ses Carnets, où il imaginait qu’on devrait faire une histoire de la poésie qui ne parlerait d’aucun poète, seulement des textes.

Un esprit attentif pourrait voir là une certaine contradiction avec ce que j’ai écrit par ailleurs ; à savoir qu’on ne comprend pas un ouvrage si l’on n’en identifie pas l’auteur. Oui mais qu’est-ce que cela signifie ?

– Il y a quelques années, était paru en France un roman qui se prétendait le récit autobiographique d’une enfant juive abandonnée en pleine nature sous l’occupation allemande, et élevée par des loups, dis-je en préférant ne pas faire à Kalinda de remarques sur sa façon de conduire. Figure-toi qu’il y eut des gens pour se scandaliser en apprenant que ce roman était une fiction. On peut se demander ce que voit et lit quelqu’un, quand il atteint à une telle naïveté envers l’œuvre et l’auteur.

Objets historiques imaginaires

La cité de Rome n’était pas la seule dans l’antiquité à donner des titres de citoyens à des gens qui ni ne résidaient, ni n’étaient nés dans ses murs, ni dans aucune de ses colonies. Oui, les cités avaient aussi des colonies, de nouvelles cités fondées par des populations parties de la métropole, mais qui en restaient les citoyens.

En Provence, Arles, Nîmes ou Vaison étaient des colonies romaines, mais pas Nice, Cannes, ni Bandol qui étaient des colonies phocéennes dont la métropole était Massalia, Marseille. Des nations différentes étaient complètement imbriquées dans l’Empire comme une marqueterie, liées par des accords de défense, de commerce et de libre circulation.

Massalia donnaient également des titres de citoyens à des étrangers qui avaient rendu des services à la république, mais elle demeurait avare d’un tel privilège. Jules César était un citoyen massaliote, et son adversaire Pompée aussi. Ce n’était qu’un titre honorifique, et naturellement, ceux qui en bénéficiaient devaient parfaitement connaître le grec, qui était la langue commune des sciences et des humanités dans tout l’empire.

– Était-ce grâce à ces institutions que l’Empire Romain parvint à s’étendre jusqu’à l’Indus et à l’Oxus ? m’interroge Kalinda.

– Cet immense empire ne dura pas plus de quelques décennies au cours du premier siècle. Il éclata à peine unifié. À vrai dire, il n’exista jamais, si ce n’est dans les rêves de César et de Marc Antoine, et dans les projets des sénats de Rome et de Massalia. On trouve beaucoup d’objets imaginaires de cette sorte dans les livres d’histoire. Et quoique imaginaires, ils peuvent avoir encore des effets bien longtemps après l’époque où on les a cru réels.

Parler comme on rêve

« Tirer son épingle du jeu » ; cette image fait naître en moi celle du jeu de Mikado.

On peut se servir d’une baguette de Mikado comme épingle à cheveu. Dans ce cas, l’épingle n’a pas de tête, sauf celle dont elle maintient le chignon.

La tête d’épingle… « La tête dans les étoiles » est une image nécessairement parasitée par les conventions de la bande dessinée qui font représenter un personnage assommé, ou sur le point de tomber dans les pommes, par une ronde d’étoiles lui tournant autour de la tête.

Ce sont parfois des chandelles qui dansent autour de lui, ou un mélange des deux. On dit d’ailleurs « voir trente-six chandelles ».

« Tomber dans les pommes » est encore une expression curieuse. Pourquoi les pommes ? Devrait-on chercher un rapport avec « se pâmer », « tomber en pâmoison » ? Nul ne saurait l’affirmer. Pourquoi les bandes dessinées ne font-elles pas danser des pommes plutôt que des étoiles ?

Pourquoi verrait-on trente-six chandelles ? Pourquoi pas vingt-quatre ou trente-sept ? « Trente-six » est un nombre souvent employé en français pour dire tout simplement « beaucoup ». Mais pourquoi trente-six précisément, deux fois trois au carré ?

Tout ça pour dire qu’il peut paraître surprenant qu’on parvienne à tenir des propos cohérents dans une langue naturelle. On serait tenté de forger des langages plus formels et plus rigoureux, comme ceux de la logique et des mathématiques, et encore des langages de plus bas niveaux, comme ceux de la programmation, pour servir de socle aux précédents. C’est pourtant avec ces langages débiles et incohérents, qui constituent ce que l’on appelle proprement la parole, que nous savons le mieux penser. Ces langages apparemment inconsistants permettent pourtant de produire des énoncés d’une précision et d’une finesse dont on ne se serait pas cru capable.

On ne verra pas de sitôt une intelligence artificielle qui sache en faire autant. Et cela non pas parce que nous aurions besoin de processeurs plus rapides, ou de davantage d’espace de mémoire, ni même parce que nous aurions à repenser entièrement les techniques numériques, mais à cause de ce que nous entendons par « intelligence artificielle » ; par définition, disons.

Je n’ai pas traduit « parole » pour expliquer mon idée à Ziad. Il connaît l’usage que fait l’anglais de ce mot français en linguistique : language as manifested in the individual speech acts of particular speakers. Il a quand même vérifié sur son ordinateur de poche la définition qu’en donne le Collins. (From late latin parabola).

La lutte de classes à la manière tao

L’Asie me paraît avoir acquis ces derniers temps un sens particulier de la durée. Je ne sais si c’est ici une idée récente ou fort ancienne, elle est du moins bien ancrée dans les esprits. Citangol n’est certes pas au cœur de l’Asie moderne. L’archipel est excentré, et ne marche pas d’un même pas que le continent, ni que ses voisins.

Existe-t-il bien cependant une Asie moderne, je veux surtout dire une seule ? Il n’y a probablement pas d’Asie qui marche d’un seul pas. Le Japon est très différent de la Chine, qui l’est plus encore de l’Indonésie. Le produit industriel du Japon stagne un peu depuis de longues années, alors que l’Indonésie, en forte expansion, est devenue la sixième économie mondiale ; cependant le prix du travail y est faible, alors qu’il est cher au Japon. En Chine, le prix du travail ne cesse de grimper, et le produit industriel aussi, quoique plus tranquillement ces derniers temps.

À mes yeux, le prix du travail est l’indicateur le plus important de la bonne santé d’une société. Le produit industriel est souvent artificiellement gonflé par de bas salaires qui font fonction de variables d’ajustement. Bien des géants industriels reposent sur les pieds d’argile du travail mal payé, et c’est la pente fatale sur laquelle semble s’avancer le monde atlantique.

On ne peut pas gonfler artificiellement le prix du travail ; on ne peut pas le payer longtemps plus cher que les biens et l’énergie qu’il produit. On ne peut donc accroître son prix sans produire une quantité équivalente de marchandises et d’énergie avec un moindre travail ; ou supérieure avec un travail équivalent.

Augmenter le prix du travail n’est pas à mes yeux une question de justice sociale, qui récompenserait le travailleur en lui permettant de consommer davantage dans une course sans fin à la productivité. Un travail plus cher, c’est d’abord un travail qui paye la formation, l’acquisition de nouvelles aptitudes, et qui donne au plus grand nombre de meilleurs moyens d’accomplir et de contrôler ses tâches. Augmenter le prix du travail est nécessaire à une transformation des rapports de production, des rapports réels et non pas seulement des rapports formels de propriété et de statuts.

Celui qui produit des tongs en plastique à la chaîne a bien peu de possibilité d’intervenir sur le procès de production pour le modifier, voire seulement pour le saboter. Personne n’en a beaucoup plus tout au long de la chaîne hiérarchique. Si le travailleur en bout de chaîne devient un esclave cyborg, tout le monde est contraint de le devenir avec lui.

Les gains de productivité et l’accroissement du prix du travail sont destinés à être les moyens autant que les effets de cette modification des procès de production, bien plus que ses buts. Nul ne peut penser qu’elle se fasse rapidement, ni sans contradictions. Nul ne peut imaginer qu’elles ne soient pas un processus lent et tâtonnant.

Il me semble que tout ceci est fortement en jeu en Asie, peut-être pas saisi avec une conscience analytique achevée, mais avec une forte intuition, et surtout un sens de la longue durée. Il me semble qu’il y a plutôt ici dans les esprits l’idée d’une lente et patiente révolution – je dis bien révolution et pas seulement évolution, mais lente : un retournement patient et profond, qui demande de mettre le temps à son service, et qui ne permet pas de croire à la longévité de ce qui se réalise brusquement, même à l’issue de lentes maturations.

Moi-même je ne suis pas porté à donner beaucoup de crédit aux renversements violents. Quand bien même adviendraient-ils à l’issue d’une lente maturation, ils devraient alors atteindre leurs objectifs très vite ; bien trop vite pour qu’on puisse croire que ce soit possible.

Une insurrection qui traîne perd rapidement ses moyens et se corrompt dans des compromis ; toutes les révolutions l’ont montré. Nous sentons tous qu’une révolution est un processus lent, confus et trompeur, dans lequel les camps, les enjeux, les mouvements et les intentions se cachent. C’est une guerre de positions et de camouflage, qui tient du jeu d’échecs, ou de go.

Il s’agit là d’une rupture complète avec les deux siècles précédents, et la culture révolutionnaire de l’Europe. Depuis le catastrophique effondrement de l’Union Soviétique jusqu’au chaos syrien, l’insurrection, le soulèvement, le renversement de régime ne semblent plus venir du même camp. On y soupçonne davantage les dollars de la CIA que l’esprit de Guevara, de Mao, de Lénine ou de Saint-Just.

On ne reniera pas les précédents, mais l’esprit a changé. On en est à une conception plus zen de la révolution ; d’une lutte de classes à la manière plus tao.

Humour et savoir vivre

Ce que j’écrivais hier dans mon journal éclaire ce que je voulais dire dans ses premières pages, quand j’affirmais que l’homme est une énigme, et à commencer pour lui-même.

Bien sûr je n’entends pas que cette énigme doive nous rendre méfiants les uns envers les autres, au contraire. Nous devons plutôt nous reconnaître les uns envers les autres un voile d’inconnaissance, et en faire un élément important du savoir vivre. On pratique ici ce savoir vivre avec des sourires bienveillants, et assurément sincères.

Ces signes de bienveillance qui pourraient d’abord paraître hypocrites quand on vient de pays qui pratiquent le sourire commercial, nous confirment qu’on nous fait confiance ici sans nous demander de nous justifier. C’est un sourire qui vient de plus loin qu’on ne le croirait d’abord. On vous fait ici des sourires entendus.

Ce sont des sourires qui s’accommodent d’un humour particulier, plus difficile à percevoir sous la barrière des langues. Oui, l’énigme est volontiers une source de méfiance, mais elle est aussi un ressort de l’humour, quand on a trouvé quoi en faire.

L’humour repose toujours sur une forme d’éclaircissement soudain. Une telle idée n’est pas très éloignée de ce que le Bouddhisme appelle satori. C’est assurément par l’humour que le Bouddhisme a étendu sa prégnance sur toute l’Asie, quoique les vrais Bouddhistes en manquent quelquefois.

Aussi l’humour est-il sans doute ici plus sérieux qu’ailleurs, et d’autant plus drôle.






Carnet vingt - Choses qui affinent la perception

Perdre le contrôle

Il semblerait que l’empire Khmer ait perdu le contrôle ; notamment le contrôle de son complexe système d’irrigation. Les empires n’envisagent jamais qu’ils pourraient perdre le contrôle. Tôt ou tard, les situations finissent pourtant par leur échapper. C’est ainsi que finissent toutes les grandes civilisations, après qu’elles ont atteint ce stade où plus aucune autre ne les menace ; elles perdent le contrôle, elles sont emportées par les situations qu’elles ont elle-mêmes produites.

Cette idée m’est d’abord venue dans ma jeunesse, quand j’ai pris le mesure des projets nucléaires de mon pays ; de la France en particulier, et aussi de toute la civilisation contemporaine mondiale. Les centrales nucléaires qu’on éparpillait dans le pays étaient le modèle de ce qui finit par faire perdre le contrôle à une civilisation.

Je n’avais pas particulièrement peur de l’atome, contrairement à beaucoup de ceux qui partageaient mon souci. Je craignais surtout la concentration et l’organisation qu’impliquait cette source d’énergie. Les grandes organisations centralisées qui veulent tout contrôler me rendent anxieux. Elles finissent par conduire à la perte de contrôle, à devenir elles-mêmes incontrôlables.

Je sais bien ce qu’on m’objecte toujours quand j’énonce de telles idées : sans une solide administration centralisée, on multiplie les risques d’accidents. Bien sûr, c’est vrai. C’est vrai en tous domaines, mais jamais il ne se produira ainsi des catastrophes qui menaceront une civilisation entière.

Il y a toujours des catastrophes, qu’elles soient naturelles ou qu’elles soient provoquées par l’imprudence, ou par l’ignorance, mais on peut les circonscrire. Seule une parfaite administration peut provoquer une catastrophe universelle. Plus une société est parfaitement administrée, plus elle devient vulnérable. Elle est rendue vulnérable précisément parce que cette parfaite organisation finit par échapper à tout contrôle. Toutes les grandes civilisations ont produit ainsi leur propre vulnérabilité.

Je ne pense pas que nous devrions renoncer à domestiquer l’atome. Autant refuser l’invention du feu. Il a provoqué lui aussi des catastrophes. D’ailleurs si l’on y songe, le feu est bien le responsable de l’empreinte carbone de l’anthropocène.

Je ne suis pas sûr qu’on doive renoncer à jouer avec le feu, mais on doit alors savoir que l’on n’évitera pas tout incendie. C’est un risque qui doit peut-être être couru, et qui doit alors être accepté et mesuré. Les civilisations meurent de prendre des risques tout en ne les acceptant pas ; en cherchant à tout garder sous un contrôle parfaitement organisé, et en finissant par faire en sorte que cette organisation elle-même échappe à tout contrôle.

Choses émouvantes

Même ouverte aux quatre vents la maison bénéficie d’une appréciable fraîcheur qui remonte entre les interstices du plancher. Comme la plupart de ses voisines, elle est pour ainsi dire construite sur son ombre. Elle repose sur des pilotis au-dessus du sol et de la végétation rase qui le recouvre, sauf à l’aplomb d’une petite cave à laquelle on accède de l’intérieur par une trappe de bois.

Je suis souvent saisi, quand il m’arrive de rester à l’intérieur dans la journée, par la chaleur qui m’accable si je sors sur le seuil ou sur la terrasse. C’est très différent de l’appartement en ville où j’ai passé une semaine il y a un mois. Ici, nous n’avons pas besoin de ventilateurs ; le courant d’air suffit à donner une impression de relative fraîcheur. Il y a toujours du courant d’air dans la maison ; et au moins un léger vent dehors, qu’il vienne de la mer ou qu’il descende des collines.

Il m’arrive pourtant de regretter cet appartement où j’ai passé les premiers jours de l’été, le bruit de la circulation le jour ; la nuit, ceux des chasses d’eau, des pleurs de nourrissons…

Il n’est sans doute pas utile d’aller de l’autre côté du monde pour entendre cela, c’est vrai. Ici, je ne les entends plus, mais de tels bruits sont émouvants, comme celui d’une vespa la nuit sur la chaussée humide.

Ici, ce sont les crapauds et les insectes qui emplissent la nuit, et le bruit du vent quand il remonte du sud en rafales comme ce soir. Hier, c’était celui de la pluie qui frappait fort sur les bambous de la toiture et les branches des arbres. Une pluie forte mais brève, sans éclairs ni tonnerres.

Ce sont aussi des choses émouvantes.

Des lentilles

On prend quelques poignées de lentilles blondes selon le nombre des convives et leur appétit. On les rince à l’eau fraîche et on les laisse tremper quelques heures. Cette dernière étape abrège leur temps de cuisson. On épluche quelques oignons que l’on garde entiers. On défait une ou deux têtes d’ail et l’on en épluche les gousses que l’on jette dans l’eau sans les émincer. On laisse mijoter le tout pendant une demi-heure dans une marmite couverte avec trois fois son volume d’eau froide. On ne sale surtout pas ; cela ferait éclater les lentilles. On ne salera pas non plus après, les légumes sont naturellement assez salés.

On surveille la cuisson pour ajouter de l’eau si nécessaire, puis on passe les lentilles et leurs condiments. On conserve le liquide qui fait une délicieuse soupe à l’oignon.

On peut consommer chaud ou froid. On peut aussi assaisonner de quelques gouttes d’huile d’olive. Les lentilles sont riches en fibres et en glucides lents. Elles contiennent des protéines végétales, des sels minéraux, notamment du fer, et de la vitamine B.

Ce n’est pas une recette de Citangol, où les composants ne sont pas faciles à trouver, c’est une recette que j’ai fait goûter à Kalinda et à nos amis, et elle l’a particulièrement séduite.

Depuis, Kalinda s’est entichée des lentilles, et elle recherche des variantes, notamment avec des algues, de la coriandre, du gingembre…

J’ai fait pousser des tomates

Je suis enfin parvenu à faire pousser des tomates dans le jardin. Quand on détache le fruit de sa grappe, il répand un délicieux arôme, légèrement acide. Je me croirais dans le Vaucluse. (On peut certes se demander s’il est utile de faire le tour de la planète pour se croire dans le Vaucluse.) Kalinda est intéressée par mon approche culinaire, qu’on ne saurait toutefois pas dire française, mais personnelle assurément.

Elle non plus n’aime pas les compositions complexes qui mêlent des ingrédients trop nombreux au point qu’on ne saurait plus les reconnaître. On doit apprendre le goût de la tomate, entière et crue, sans rien y ajouter, pas même du poivre ou du sel. On doit apprendre le goût des fruits comme celui des légumes. Je fais découvrir à Kalinda le goût profond de la tomate.

Des tomates coupées en fine tranches s’accordent parfaitement aux lentilles. Quelques olives, peut-être un peu d’ail, les accompagnent bien aussi.

Il fait si chaud à Citangol qu’on en viendrait à ne pas aimer cuisiner. Heureusement, le four solaire est dehors, sur la terrasse.

« Manger, c’est communier avec la terre ; c’est donner un sens nouveau et bien plus large au nom Terre. Je serais tenté de dire que c’est lui donner une majuscule, c’est du moins créer une relation plus intime avec le monde. C’est en extraire les goûts, construire avec eux une syntaxe. Qui a jamais aimé manger ce qu’il sort d’une boîte venue d’on ne sait où ? Nous connaissons tous des bigots qui remercient le ciel avant de se mettre à table pour la nourriture qu’il leur envoie par wagons frigos. Le ciel nous nourrirait-il par wagons frigos ? Mais cueillir une tomate, c’est se tenir par la main avec la terre et le ciel. »

Kalinda a parfois de ces élans lyriques.

Je vérifie le chauffage du Târâgâlâ

Je vérifie le chauffage du Târâgâlâ ; le chauffage des cabines et le chauffe-eau. Jusqu’à maintenant, personne ne s’en est beaucoup soucié. Le soleil suffit bien à chauffer les pièces et l’eau de la douche.

Nous irons finalement faire un tour dans l’Océan Antarctique. Personne n’a encore testé le Târâgâlâ dans des conditions de froid extrême. C’est le cœur de l’hiver en ce moment dans l’hémisphère sud. Je n’ai pas eu à déployer des prodiges de persuasion ; les tests doivent être faits dans un océan glacial. Nul ne sait ce qu’il peut advenir si l’on ne va pas y voir.

Il serait cependant imprudent de confier le navire à un couple de sexagénaires, et qui n’ont aucune connaissance de la navigation dans ces régions. Mais qui pourrait nous accompagner qui serait mieux qualifié ?

Tagar s’y refuse catégoriquement. D’abord, il n’est pas plus qualifié que nous, il n’est guère plus jeune, et surtout il ne tient pas à « se les geler » dans l’Antarctique. Djanzo est bien trop utile à Catalga, et Ziad plus encore. Toute l’équipe est plus ou moins dans l’un ou l’autre de ces cas. Nous avons pensé à Katankir qui, lui, est jeune et vigoureux tout en sachant garder sa tête froide. Il n’est indispensable en rien ici, mais il doit n’avoir jamais connu une température inférieure à vingt degrés, et ne sait de la navigation que celle des pirogues.

Pour l’heure c’est notre problème.

Nuit étoilée

– Le ciel est étoilé ce soir, me dit Kalinda.

J’ai parfois l’impression que si nous nous sentons si bien ensemble, c’est à se noyer dans de même contemplations plus qu’à se contempler l’un l’autre.

– Oui, dis-je, je crois bien ne l’avoir jamais vu si pur d’ici.

– Honnêtement, y vois-tu autre chose qu’un chaos ?

– Certes non. C’est un chaos, un désordre sans fin et déchaîné.

– Et pourtant tu sais y reconnaître les constellations et les mouvements des astres sans avoir besoin d’un programme qui le fasse à ta place.

– C’est exact, et je n’y vois que mieux un chaos déchaîné, un merveilleux désordre.

Le cri d’une hulotte me répond. Il y en a quelques-unes dans les environs qui sont un danger pour les poulaillers. Une hulotte n’est pas un bien gros oiseau, mais sa vision nocturne et ses serres puissantes en font un prédateur pour des animaux de sa tailles qui sont aveugles la nuit. Je sais pourtant qu’il n’y a pas de hulottes en extrême-orient, mais les cris que j’entends ressemblent aux leurs. Ce doit être ceux de rapaces nocturnes plus gros ; une hulotte ne s’attaquerait quand même pas à un oiseau de la taille d’une poule, tout au plus de celle d’un pigeon.

– N’est-il pas étrange que des gens pourtant sensibles et intelligents, comme Ziad, verraient dans ce ciel une harmonie conçue par un esprit tout puissant et parfait ? continue Kalinda après un instant, comme si elle avait laissé tout son temps au rapace pour achever son cri. Car l’oiseau a bien prolongé sa suite de hululements par un dernier plus bref quelques secondes plus tard, comme le font les hulottes mâles eurasiennes.

– Rien n’est peut-être si simple. Dire que la nature a été créée selon les plans d’un Être Suprême, c’est une façon pittoresque d’énoncer qu’elle obéit aux lois des mathématiques. Cette affirmation correspond bien à des observations évidentes, mais elle n’est pas si simple elle non plus, et se heurte à l’intuition non moins évidente que rien n’obéit à rien dans la nature. Nous induisons bien plutôt la mathématique des comportements physiques des matériaux.

– Et alors ? Demande Kalinda, qui comprend les mots que j’énonce, mais ne perçois pas bien où je veux en venir.

– Personne n’est jamais arrivé à prouver l’axiome d’Euclide depuis l’antiquité. Il correspond à une certaine évidence, mais il est indémontrable. Il était donc inévitable que des esprits ingénieux creusassent d’autres hypothèses et se demandassent, si l’on supposait plusieurs parallèles passant par un point pris hors d’une droite, ou aucune, quelles conséquences il en résulterait.

– On le conçoit très bien.

– Oui, mais on comprend moins pourquoi il fallut des dizaines de siècles pour que des mathématiciens s’y missent sérieusement. Il fallut au moins attendre que l’on vît quelques applications pratiques et expérimentales à de telles hypothèses, ou, si tu préfères, que l’esprit pût prendre appui sur quelques expériences et intuitions directes. Quelques mathématiciens arabes s’étaient du moins déjà saisi de la question, comme Omar Khayyam, aux temps où il fut question de tracer des cartes planes d’une terre ronde. Sans cela, personne ne se serait engagé longtemps sur une voie qui demeurait stérile et ne laissait aucune prise à la raison.

Le rapace fait encore entendre son long cri. Ce sont ceux des mâles quand ils appellent leur femelle.

– Pour moi, la question serait d’abord de savoir quel système rend le ciel le plus beau.

– C’est une approche expérimentale intéressante, fais-je. Moi, je me demanderais plutôt pourquoi nous avons besoin d’un système ou d’un autre pour nous en servir comme d’une charpente à nos perceptions.

Nous avons peut-être trouvé deux recrues

Nous avons approché deux personnes pour accompagner notre expédition dans l’Antarctique : Aliona Galief, un ancien médecin de bord russe qui a une longue expérience de la navigation dans l’Arctique entre le Détroit de Bering et la Mer de Barents, et Aki Ito, un officier de baleinier japonais. Nous pensons les inviter quelques jours à Citagol pour discuter avec eux du projet. Ils ne viendront pas de si loin : l’un habite à Sapporo dans l’île d’Hokkaido, l’autre à Tymovskoye dans l’oblast de Sakhaline.

Il parait que des côtes de Sakhaline, on aperçoit par temps clair celles d’Hokkaido.




Carnet vingt-et-un

Table des matières








© Jean-Pierre Depétris, avril 2017

Copyleft : cette œuvre est libre, vous pouvez la redistribuer et/ou la modifier selon les termes de la Licence Art Libre. Vous trouverez un exemplaire de cette Licence sur le site CopyleftAttitude http://www.artlibre.org ainsi que sur d’autres sites.

Adresse de l’original : http://jdepetris.free.fr/Livres/journal_17/




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