Târâgâlâ

Jean-Pierre Depetris, avril 2016.

Au sud de Citangol - Sur les hauts plateaux - À Balingtan - Retour à Kalantan - Suite

Table des matières





Cahier neuf - Au sud de Citangol

Retrouvailles avec Kalinda

« Alors, tu as vu la Grande Déesse ? » me demande Kalinda en montant la coupée. Elle est venue m’attendre au port de Sacatonc, à l’extrême-sud de l’île, déjà informée par mes rapports quotidiens. « J’ai bien vu la vague qu’elle m’a envoyée d’après toi. »

Kalinda ne relève pas ma pointe de scepticisme, mais elle me reprend en riant : « Qu’elle t’a envoyée ? Qu’elle t’a envoyée ? N’as-tu pas vu qu’elle était la Déesse elle-même ? » Kalinda m’ennuie un peu. Je n’aime pas imaginer des entités surnaturelles peupler le monde que j’habite.

« N’as-tu donc rien senti ? » continue-t-elle en m’accompagnant sur la passerelle après que nous nous soyons embrassés. « Ne t’es-tu pas senti soulevé ? – J’ai bien senti la coque du Târâgâlâ soulevée. »

Retrouvailles avec Djanzo

Comme la vague dans sa fraîcheur saisit dans sa pénombre ton corps à l’aube des premières lueurs, tu hésites à plonger encore. Te ferait-elle peur ?

Je montre à Djazo mes dernières traductions de Kalinda. Lui aussi est venu à Sacatonc. « Tu as bien pris le coup », conclut-il.

Kalinda m’a donné un dossier avec un fichier texte en langue source – en revenant pour une fois à la ligne après la rime – un autre avec la traduction en anglais, et un fichier son où elle lit en s’accompagnant de son kambo électronique. J’ai donc le rythme et le sens, et je n’ai qu’à me laisser porter par l’un et l’autre sans avoir à compter de syllabe. Ça se fait comme seul ; j’en suis presque étonné.

– Kalinda et toi avez en somme programmé vous-mêmes les commandes que tu exécutes. Rien d’étonnant à ce que ta volonté et ton attention n’y jouent pas un grand rôle.

– Oui, mais imagines-tu la quantité de déterminations que mon esprit doit calculer pour transcrire à la fois la métrique, le sens et la mélodie ? Je me demande si un véritable programme en serait capable ; il n’est qu’à voir ce que donnent les traducteurs automatiques. Tu sais pourtant combien un processeur est plus rapide qu’un cerveau humain.

– Tu te dis cela car tu penses que cette grande quantité de déterminations réduit les possibles et contraint ton esprit à un lourd travail pour les trouver à travers de multiples voies. En réalité, elle les démultiplie plutôt. Je suis sûr que tes traductions portent ta marque, et ressemblent à ce que tu écris d’habitude ; et si je traduisais aussi, elles porteraient la mienne ; et de même pour un autre. On ne le verrait peut-être pas sur un seul ten-gaï, mais assurément sur une suite, et cela bien plus nettement que si l’on ne respectait pas la métrique, ou même si l’on ne traduisait pas, mais se laissait librement inspirer. C’est ce qui fait les limites des programmes linguistiques.

– Tu crois que tout peut ainsi se laisser réduire à du numérique et du calculable ?

– Voilà bien une question caractéristique de quelqu’un qui n’est pas mathématicien. Oui, tu peux tout réduire à du numérique ; mais sitôt poses-tu cette affirmation que tu dis dans un même temps son contraire, car, dès que tu as construit un modèle algorithmique pour saisir un aspect du réel, tu vois que tu pourrais en construire de nouveaux à profusion pour en saisir d’autres.

– C’est infini…

– C’est plus qu’infini, plus qu’indéfini. C’est comme lorsque tu rêves : le rêve t’offre des sensations à profusion. C’est ce que les anciens Indiens appelaient la Maya. Les Européens comprennent mal un tel concept, car ils s’imaginent que le rêve est confus et fragile. C’est le contraire ; il a toute la consistance du réel, et sa profusion. Il est même très précisément la profusion du réel, la profusion de la consistance.

– Je comprends.

– Alors j’ai dû mal m’expliquer.

Quand on le connaît mieux, on voit que Djanzo est tout de même très bouddhiste. On voit aussi que le Bouddhisme, quand on creuse un peu, est bien une réforme de l’Hindouisme. Les concepts fondamentaux du Bouddhisme sont enracinés dans le sanskrit.

J’ai en vérité très bien compris ce que m’a expliqué Djanzo, et cela, non parce que j’ai lu des traductions des Védas, du Tipitaka, de la Sutra du Diamant, des textes du Téravada, les patriarches du Tchan ou même les poètes zen. J’ai surtout compris pour avoir lu Roger Caillois : l’Incertitude qui vient des rêves.

Quelque-chose de sombre

Je ne sais comment dire : il est quelque-chose de sombre sous les tropiques. J’observe que toutes les photos dont j’ai illustré mon journal sont sombres. Ce n’est pourtant pas le jour qui manque ici. Peut-être y en a-t-il trop, et il incite à rechercher la pénombre, les heures crépusculaires ; à la produire aussi. Peut-être l’excès de jour génère-t-il lui-même son obscurité, faisant pousser une végétation si dense. Le bois et le bambou sont également plus sombres que la pierre avec laquelle on bâtit dans les pays plus froids. Les toits en tuiles de bambou paraissent presque noirs, trempés de pluie.

Je soupçonne cependant quelque-chose de plus puissant et de plus prégnant, qui fait que les couleurs vives et saturées dont on aime teindre les tissus ici, ne sont ni claires, ni lumineuses. Gauguin en fut certainement fasciné sous les tropiques : la vivacité des couleurs sans la clarté.

Il est vrai aussi que les cieux sont souvent couverts. Les peintures tahitiennes de Gauguin sont moins lumineuses que ses peintures bretonnes. Elles s’étaient déjà assombries en Provence. Dans la culture occidentale, on trouve incontestablement en Provence, en Espagne, en Italie, déjà de cette pénombre, si l’on y est suffisamment sensible.

De natura rerum

Oui, j’éprouve une certaine répulsion pour le surnaturel, dont la culture geek aime tant encombrer son folklore. Le monde est bien plus beau sans elfes, sans trolls, sans magiciens ni autres djinns. Les dieux et les anges m’ennuient, les asouras et les deavas. « Pourquoi mettre au-dessus des êtres des fantômes ? Les clartés, les éthers ne sont pas des royaumes », disait le père Hugo si je me souviens bien. Il a tant contribué à donner à mon phrasé un certain balancement qui me rend la traduction de Kalinda quelquefois difficile. La mesure paire qui m’habite vient faire tituber la rythmique impaire de ses vers.

L’ondoiement, plutôt que le balancement : on peut bien écouter des quantités de thèmes musicaux ici, on ne trouvera rien pour faire une chanson de marche ; peut-être pour accompagner des ondulations de hanches sur des pieds nus.

Si je suis honnête, je dois bien dire pourtant que Kalinda ne peuple pas le monde de surnaturel, mais de naturel toujours.

Bien sûr je me suis senti soulevé avec la lourde coque du Târâgâlâ, et pas par une image. Amplitude des vagues, résonance d’ondes, Dame des Eaux Profondes, ne sont que des images. (Pourtant que saisirait l’esprit sans elles, sans leur profusion ?)

Je devrais peut-être m’entraîner moi aussi, comme le fait Djanzo, à regarder monter et retomber les vagues des images. Si je suis tout à fait honnête, je dois bien dire que, l’autre jour, en ébranlant la coque, la vague a aussi secoué les portes de la perception.

De la différence des écoles spirituelles

On se tromperait à opposer les religions ; j’entends les écoles de sagesse. Les pratiques, elles, ne m’intéressent pas. Je ne méprise pas les rites, mais ils ne me concernent pas. Les écrits, si ; et pas seulement eux, les pratiques aussi dont ils témoignent ; j’entends cette fois les pratiques dans le sens où elles renvoient à des techniques, et non plus à des rites. La pratique de la méditation bouddhique ne me laisse pas indifférent quand elle est développée profondément, quoique énigmatiquement, par les patriarches de la Chine des Yuan.

Que pourrait-on cependant opposer de ces écrits de l’époque Yuan, à ceux des soufis d’Anatolie et de Transoxiane du troisième au cinquième siècle de l’Hégire, par exemple ? Ils n’ont rien de commun ; ils ne se croisent pas.

Quoique si, on pourrait y trouver quelques influences lointaines, ou pas si lointaines que ça, mais ils ne parlent pas de la même chose. Ils n’enseignent rien qui se compléterait ou s’opposerait. Tout au plus pourrait-on me dire que toutes les écoles de sagesse, les voies spirituelles, ont servi à un moment ou à un autre de béquilles à des oppressions. Mais l’oppression est capable d’utiliser n’importe quoi comme béquille. À quoi nous avance-t-il de le dire ?

Sur la route des plateaux

« Ton propos a d’abord l’apparence d’une sympathique ouverture d’esprit », commente Kalinda quand j’interromps mes réflexions sur la différence entre les écoles de sagesse. « En vérité, il relativise seulement les voies spirituelles. Tu les présentes comme si chacune n’était qu’un corps de vérités particulières, un domaine spécialisé de l’esprit, l’équivalent d’une discipline universitaire. Elles se donnent en réalité une valeur plus universelle, et elles l’affirment. »

« Je ne suis pas d’accord, ce n’est pas ce qu’a dit notre ami », intervient Ziad, assis à côté de Djanzo qui tient le volant pour nous conduire vers les hauts plateaux du sud de l’île. « Tu me sembles toi-même vouloir dire que chaque école prétendrait qu’elle détient seule la vérité, et donc que les autres se trompent ? Je ne le pense pas. Le Coran énonce que chaque peuple a reçu un livre dans sa langue, et que la liberté est totale en matière de religion. Si l’on veut être littéral, on doit s’en tenir à la lettre, et comprendre ce qu’elle veut dire. »

« Ziad a raison », le coupe Djanzo, « Une doctrine peut être dite vraie et complète, sans supposer qu’elle serait la seule. La table de Pythagore est vraie et complète. Pourtant Pythagore ignorait même le zéro. Peut-être un jour dans les écoles, les enfants apprendront la table de multiplication hexadécimale, pourtant la table de Pythagore n’en demeurera pas moins vraie et complète. Elle n’en sera ni affaiblie, ni abolie. »

Nous allons chez lui, chez Djanzo. Il nous invite pour quelques jours dans son village natal. Kalinda, qui tient à son idée, lui renvoie que ce dont nous parlons, justement, ne se réduit pas à une simple table de multiplication. « Il s’agit plutôt de ce sur quoi cette table repose », insiste-t-elle. « Le Pythagorisme était une des plus profondes écoles initiatiques. »

« Pendant des dizaines de siècles », continue Djanzo imperturbable, mais ne paraissant pas comprendre mieux que moi la distinction que fait Kalinda, « la chimie et la mécanique étaient inconciliables, sans que leurs lois respectives ne se soient jamais contredites. Elles ne communiquaient tout simplement pas. Bien des progrès ont été nécessaires, et bien d’autres découvertes, comme la force électromagnétique, avant qu’on ne les synthétise, si tant est qu’on y soit parvenu. »

Les plateaux du sud de l’île ont une haute altitude, comparable à celle du massif du Târâgâlâ. Bien que nous en soyons à plus de cinq degrés de latitude au sud, la température fraîchit considérablement quand nous montons. Déjà la mer ici n’adoucit plus le climat. Les journées peuvent être torrides et les nuits glaciales, m’a prévenu Djanzo en me recommandant de prendre de quoi me couvrir.

« Le Bouddhisme a toujours cherché à embrasser d’une même intelligence des écoles distinctes », continue-t-il encore. « Voyez comme il y est bien parvenu avec le Taoïsme et le Confucianisme, ou avec le Shintoïsme. »

« Certes », dis-je amusé, « la voie du Bouddha est assurément la meilleure. » Djanzo sourit : « Ce n’est pas ce que je voulais dire… mais tu as raison, je le pense. »

Avant d’arriver à Balingtan

Ce dont nous parlons est plutôt indécidable et confus ; on peut en juger à l’imprécision du vocabulaire : religion, voie, école, sagesse, spiritualité… Beaucoup de mots prennent un sens très précis dans un contexte qui l’est d’abord, mais n’en conservent quasiment plus si l’on cherche à en faire des concepts généraux. « Spiritualité » ou « religion » sont comme le mot « jeu », par exemple, dont nul ne saurait donner une définition générale. Pourtant, si quelqu’un me suggère d’apprendre des jeux à des enfants, je saurais immédiatement et précisément à quelle collection de jeux il pense, sans devoir l’interroger davantage. Par exemple, je ne leur apprendrai probablement pas à jouer au tiercé.

Il n’existe aucune définition exhaustive du mot jeu ; aucune commune mesure entre jouer à la poupée, aux échecs, aux courses, à colin-maillard, à Battle for Wesnoth (dont les éléments surnaturels que prise la culture geek ne me plaisent pas), etc. La plupart du temps, ce qu’on appelle une opinion consiste à donner un avis sur le sens précis d’un tel mot dans un contexte défini, et à l’étendre sans bien s’en rendre compte à un introuvable concept général.

Voilà à peu près la conclusion à laquelle notre conversation nous a conduits peu avant que nous arrivions en vue de Balingtan à la nuit tombante. La nuit tombe plus brusquement ici qu’en bord de mer.






Cahier dix - Sur les hauts plateaux

21 mai

Le monde atlantique paraît affecté d’une grave perte du sens de la durée. On s’en rend mieux compte en le voyant de l’extérieur, bien que ce monde-là ne se reconnaisse pas vraiment d’extérieur, et que les résidents des jungles les plus reculées ou des hauts plateaux les plus inaccessibles s’y sentent dedans. Dans quoi justement ? Dans un point du temps qui saute rapidement à un autre sans jamais construire une durée. Même le passé n’en est plus un ; seulement un point, mais de l’espace cette fois, muséifié, sans contact avec d’autres points de l’espace-temps.

Il me semble qu’on a conservé ici plus de sens de la lente évolution, de la maturation, de l’histoire, du progrès ; de la progression plutôt que de la tradition. Progression et tradition ne se sont jamais opposées en réalité. Ces concepts contiennent étymologiquement l’idée de marche, et toute marche relie un temps à un autre, un espace à un autre. Une tradition immobile est une contradiction dans les termes, un oxymore, comme une progression sans passé. Celui qui est atteint de la maladie d’Alzheimer oublie son futur en même temps que son passé.

La brillante civilisation est redevenue un monde de « petites gens », ceux pour qui il n’est qu’un « aujourd’hui » et un « ancien temps ». Les « petites gens » sont en réalité des prétentieux, si on les connaît bien. Ce sont des prétentieux de l’aujourd’hui. (« Aujourd’hui » qu’on doit entendre alors, étymologiquement aussi, comme le jour qu’on voit de son huis, de sa porte.) Du jour de leur porte, les petites gens voient le monde de haut ; ils y voient tout ce qui est enraciné dans la durée comme attaché irrémédiablement à l’ancien temps.

Il en est bien parfois qui, vieillissant et s’aigrissant, s’attachent à un ancien temps qu’ils ont vécu ; ils l’opposent alors au présent. Ils demeurent du même acabit.

La littérature française paraît très atteinte. Ce ne sont pas nécessairement les auteurs qui sont d’abord touchés. Par exemple, Patrick Modiano, qui a selon moi un rapport très salubre à l’espace-temps, notamment à l’espace-temps littéraire, a reçu un Prix Nobel mérité sans doute, mais on peut soupçonner qu’on le lui a décerné pour de mauvaises raisons : pour avoir cru y lire une présentation touristique et muséificatrice de la capitale française ; pour les même raisons par exemple que le cinéma couronna le fabuleux destin d’Amélie Poulain. Ce n’est pas la faute de Patrick Modiano, bien sûr. Après tout, on peut bien lire dans Proust une description minutieuse de la bourgeoisie française à la Belle Époque, ou admirer en Duchamp un peintre du culot. Si de tels retours finissent par rendre les auteurs plus bêtes, on aurait mauvaise grâce à le leur reprocher et l’on est plutôt porté à les plaindre.

L’Asie me semble moins affectée profondément par une telle maladie. J’avais lu dans le Quotidien du Peuple une remarquable présentation de l’exposition de Magritte à Pékin il y a quelques années. C’était une présentation toute simple, qui se voulait intelligible à n’importe quel Chinois ignorant des avant-gardes françaises du siècle dernier, et qui réussissait pourtant l’exploit de replacer l’œuvre non seulement dans sa mouvance et son temps, mais aussi de la rattacher à la longue histoire des arts et des idées en Chine ; mettre en regard Tchang-Tseu et le Surréalisme n’avait assurément rien de forcé. J’en avais été très impressionné.

Naturellement, je ne tiens pas le Quotidien du Peuple pour une référence en matière de critique artistique et littéraire, ni ne crois qu’il y prétende ; raison de plus, justement.

Les hauts plateaux

Balingtan se situe à peu près à la même altitude que Catalga, un peu plus de cinq degrés au sud, pourtant le climat y paraît plus alpin. Il est surtout plus sec, comme si les nuages remontant de l’équateur contournaient le massif qui se dresse trop brutalement sur leur route. Ce n’est pas non plus la Californie ; on y trouve même des rizières. Ne manquent ici que ces hauts massifs du nord, qui déversent leurs torrents dans les vallées.

Des prairies, des prairies d’où s’élèvent par endroits des massifs plus rocheux, moins hauts que la distance ne les fait paraître ; des prairies parfois rompues de bois, aux essences variées, principalement composées de conifères dont beaucoup de mélèzes.

Dans la bourgade et ses environs autour du lac, on voit partout des stupas. Je ne saurais en évaluer l’âge, mais ils paraissent très vieux. La région est un sanctuaire du Bouddhisme citangolais.

Les écoles citangolaises

Ici, les enfants commencent à apprendre le chinois dès l’âge de onze ans, comme au vingtième siècle on apprenait le latin dans les écoles d’Europe. Oui, le chinois, pas le sanskrit, ni le pâli.

« Le patriarche Teng-Tö avait fondé son école à Balingtan après avoir reçu son illumination dans un temple près de Shanghai. Il revint à Citagol où il était né, et partit vers le sud pour y trouver un lieu propice et retiré. Il s’installa dans un ermitage près du lac de Balingtan avant qu’un village n’y fût construit », m’a expliqué Djanzo.

Un koan du deuxième patriarche

Des chroniques content qu’un jour Tilanta ramena un coquillage de la côte, dans lequel on entendait la mer. Gantong en le voyant, voulut le briser pour savoir ce qui produisait ce son. Tilanta s’y refusa. Tengtsen suggéra qu’il était préférable de méditer d’abord sur cette chose singulière, puis de chercher ensuite ce qui en était la cause en l’ouvrant.

Gantong alors brisa le coquillage avec son bâton en disant : « Nous perdons notre temps ». Les autres en furent si fâchés qu’ils levèrent le leur contre lui. Mais Gantong leur cria : « Voyez ! il est vide ; il n’y a rien. Il est vide comme le moyeu de la roue des métamorphoses. »

Gantong, qui devint le second patriarche de l’école de Balingtan, disait aussi : « Le Kambo a seize cordes, mais son corps vide produit le son ».

Gantong citait souvent la parole du maître chinois qui avait formé le sien : « Nulle part la Voie n’est dissimulée. »

Dialogues avec Djanzo

J’ai demandé à Djanzo s’il n’y avait pas des traductions en français des patriarches citangolais. – Non, m’a-t-il répondu, même pas en anglais. – Pourquoi ne t’y essayes-tu pas ? – Je ne maîtrise pas assez la langue française. – Moi si. – Toi ? Mais tu ne connais pas les subtilités de la langue locale et tu n’es même pas bouddhiste. – Toi si. – Tu me proposes que nous les traduisions ensemble ? – Qui serait mieux placé que nous pour le faire ? – Kalinda va te chasser de chez elle. – On verra bien.

– La langue française a des mots merveilleux, me dit Djanzo. Ne l’est-il pas que le mot « évidence » contienne celui de « vide ». – Il ne vient pourtant pas du mot « vide », mais du latin « videre », voir. – Il n’en contient pas moins le mot vide.

Beaucoup d’Européens et de Japonais ont tort de chercher des correspondances entre la philosophie de Dōgen et celle de Pascal ou de Heidegger, dit encore Djenzo. On peut trouver de plus réelles affinités avec celles de Descartes et de Wittgenstein. Ils ont au moins en commun une pensée de l’expérience et de l’évidence ; et c’est une évidence aussi.

Le koan du bernard-l’ermite

« Il y a un mot aussi en français qui me plaît beaucoup » dit Djanzo, « celui de “bernard-l’ermite”. Gantong a parlé de ce crustacé dans un sermon. Il ne l’appelait évidemment pas ainsi. Gantong disait que le bernard-l’ermite était le seul animal qui, comme l’homme sage, s’intéressait d’abord au vide de ce dont il faisait son objet. Mais à ce moment-là, il ne voyait rien d’autre à en faire que sa propre coquille. Au moment même où le pauvre animal aurait pu s’émanciper du corps et de l’esprit, il emplissait le vide de sa coquille qui alors n’en avait plus, et échouait. »

« Gantong critiquait ainsi les ermites qui renoncent aux vaines manifestations du monde pour une doctrine qui n’en est qu’une autre. N’est-il pas merveilleux que la langue française appelle ce crustacé un bernard-l’ermite ? »

Avec Djanzo

– Il est paradoxal que l’on s’instruise souvent dans l’espoir de se rapprocher les uns des autres. Le français a encore un mot étonnant à ce propos : « intégration ». On intègre des connaissances pour s’intégrer à un groupe. En réalité, le résultat est tout différent, tout opposé. Plus nous apprenons, plus nous expérimentons, et plus nous devenons différents les uns des autres.

– Ziad te dirait qu’on peut se rapprocher par le travail et la coopération.

– Oui, bien sûr, nous pouvons nous rapprocher par nos actes. Ce que nous avons appris cependant ne nous rapproche en rien ; ce que nous avons acquis nous éloigne, au contraire ; nous rend du moins toujours plus différents les uns des autres, et, somme toute, plus seuls. Mais, tu as raison, un monde réel nous unit.

– Ce que tu dis me rappelle un koan du patriarche Quine.

Le lac

Je suis toujours plus convaincu que la façon d’occuper l’espace est le caractère le plus saillant d’une culture, et autour duquel s’articulent et se donnent le plus intuitivement ses subtilités. Le lac de Balingtan n’est pas très grand, bien qu’assez profond en son centre m’a-t-on dit. Sa surface immobile reflète la prairie et les mélèzes qui l’entourent. Quelques hauts stupas s’y mirent aussi.

La présence toute proche du bourg paraît n’avoir rien changé au lieu tel qu’a dû le trouver Teng-Tö quelque neuf siècles plus tôt. On y voit encore sa cabane, reconstruite plus d’une fois j’imagine, avec son toit aux hautes extrémités recourbées, caractéristique de bien des îles du Pacifique.

On ne se tremperait pas dans le lac comme aux Indes ; on n’y ferait pas du pédalo comme en Europe. Tout cela est calme et immobile ; même le bourg qu’on devine à peine d’ici à ses quelques toits qui dépassent les branches. On doit s’y rendre attentif pour remarquer quelques personnes qui circulent paisiblement, sont assises immobiles dans la prairie, des pèlerins peut-être, ou des gens d’ici, se livrant à quelque méditation ; s’exerçant à aplanir les vagues des représentations pour les rendre aussi lisses que le miroir du lac.

De l’élégance féminine

Les paréos dont les femmes se ceignent les hanches, moulant leurs jambes jusqu’aux mollets, sont d’une élégance exquise, avec leurs vestes courtes, leurs tongs qui laissent à la marche sa légèreté naturelle, et leurs chapeaux plats qui soulignent le port de leur tête. C’est ce que j’observe avant de reconnaître Kalinda qui marche dans ma direction.

Les papillons

Ce serait une erreur de chercher un progrès dans les mœurs. Les mœurs n’ont pas beaucoup évolué depuis les premiers primates, si l’on veut les regarder froidement. Ou bien ils n’ont changé qu’en surface pour s’adapter ponctuellement à des rapports de production, et cela tantôt dans un sens, tantôt en sens contraire.

Je me demande si beaucoup de gens se rendent compte que, presque partout dans le monde, durant le seul cours d’une vie d’homme, on est passé de la criminalisation de l’homosexualité à celle, quasiment, de l’homophobie. D’aucun y verront le sens du progrès, et ne douteront pas que ceux qui sont en retard rejoindront le mouvement. Soit, mais qu’avait donc fait ce progrès depuis les débuts de l’histoire, voire de la préhistoire ? Quel heureux hasard fait que nous vivrions à ce moment précis où le monde deviendrait plus sain et plus juste ? Pour moi, ces rapides changements prouvent davantage que ces choses-là sont sans fondement et varient perpétuellement. Ce qui se construit vite n’est pas fait pour durer. Il n’y a aucun progrès en de tels domaines.

J’ai bien mon idée sur les choses de l’amour, que je pourrais résumer ainsi : ne venez pas opposer vos morales de prétoire à des forces qui vous dépassent autant qu’elles vous traversent. Vous en deviendriez davantage les jouets de celles les plus obscures.

Le progrès, c’est autre chose ; c’est comme l’évolution ; non pas une évolution qui convergerait d’elle-même vers l’homme, comme l’avait imaginée Lamarck, au motif que l’homme serait à l’image de Dieu probablement. Qu’on songe plutôt aux bactéries. Ces organismes vivants, bien moins sensibles qu’une plante, sont presque indestructibles. Certains ont pu voyager dans l’espace entraînés par une météorite, ont survécu des milliers d’années et probablement davantage, plus que l’espèce humaine, sans souffrir de l’obscurité, de la faim ni du froid, ont résisté aux températures extrêmes, aux pressions et aux rayonnements. Ne possèdent-elles pas ce que promettaient les quatre nobles vérités de Gautama ? Ne devrait-on pas les reconnaître au sommet de l’évolution pour leur succès à survivre et à se reproduire, selon Darwin ?

Pourquoi ces formes de vie presque indestructibles, ont-elles évolué vers des organismes plus fragiles et plus précaires, et non l’inverse, si leurs pulsions étaient seulement de survivre et de se reproduire ? La vie est tendue vers la sensation et la clairvoyance au prix de la mort, de la douleur et de l’angoisse. Voilà le sens de l’évolution, non pas la mort, la douleur et l’angoisse, mais l’acuité des sensations et de la pénétration.

Mais nous les humains, ne sommes peut-être pas le sommet définitif de l’évolution sur cette planète. Nous ne savons pas comment d’autres espèces évoluent, les papillons par exemple.






Cahier onze - À Balingtan

Des papillons

Les papillons prolifèrent sous les tropiques. Ils doivent se sentir d’autant plus heureux à Citangol, où les insecticides sont prohibés. Ces jolis animaux n’existent pas depuis très longtemps. Comme les premières fleurs, ils ont dû apparaître à la fin du tertiaire. Les papillons vivent généralement en symbiose avec une forme végétale qui les abrite lorsqu’ils sont sous la forme de chenilles et de chrysalides, et dont ils contribuent à la pollinisation au terme de leur existence.

La forme achevée de papillon, sous laquelle on les désigne, n’est que la part la plus brève de leur vie. Peu de chenilles l’atteignent. Elle ne dure que quelques jours à quelques mois selon les espèces, pendant lesquels les papillons s’empressent de se reproduire.

La plupart des chenilles ne deviennent jamais des papillons, tant des oiseaux s’en repaissent, et des hommes aussi sur toute l’île de Citangol. On les négocie en boîtes de conserves, ou encore en bocaux, avec de somptueuses étiquettes aux couleurs vives mais pas claires. Pas ici, sur les hauts plateaux, où ces insectes jouissent d’un respect particulier.

On trouve beaux les papillons, mais les chenilles sont belles aussi, quand elles vont en procession comme de longs colliers aux couleurs vives, saturées, mais rarement claires. Rien dans leurs teintes, pas plus que dans leurs formes, ne laisse imaginer le papillon qu’elles vont devenir.

Ces animaux vivent sur un autre temps que le nôtre. Ils sont sensibles à des mouvements si rapides qu’ils sont imperceptibles pour nous. Adultes, ils sont capables d’identifier un arôme sur plusieurs kilomètres. Ils n’ont pas de cerveau, mais leur corps tout entier en est un. Les connexions électriques qu’utilise leur système nerveux sont redoublées chez le papillon comme chez les autres insectes, par des connexions chimiques, qui seraient bien trop lentes pour des corps de la taille du nôtre, mais pas pour le leur, où les fonctions sont intelligemment réparties : la perception pour la tête, la locomotion pour le thorax tout proche qui doit réagir vite, la respiration et l’alimentation pour l’abdomen. Comme leur vie, leurs perceptions et leurs mouvements sont accélérés. Ils doivent bien vivre en un an l’équivalent d’une vie humaine. Leurs mutations en sont aussi plus rapides en proportion.

Aussi différents qu’ils soient de nous, ils sont capables de nous reconnaître. Le même papillon que j’avais vu hier près du lac, est revenu vers moi ce matin. Je lui avais tendu la fleur dont je mâchonnais la tige ; aujourd’hui, il s’est posé sur mon doigt. Naturellement, il a dû m’identifier grâce à son odorat ; mais qui sait comment un papillon perçoit grâce à son odorat ? La gamme des senteurs que j’exhale lui offre sans doute une image de moi plus précise et plus riche que celle que mes yeux me donnent de lui si petit.

Comment puis-je savoir qu’il était le même papillon ? Tous les être vivant, dès qu’on les regarde assez bien, différent les uns des autres parmi tous ceux de leur espèce. On ne saurait dire exactement en quoi ; la façon dont un papillon bat des ailes, se déplace dans l’air… Dès qu’on se regarde assez bien, on se reconnaît. Cette sensibilité étrange est difficile à expliquer, car il ne s’agit pas de diriger son attention sur des détails particuliers, mais plutôt de la laisser flottante, comme un papillon en somme.

Quelques jours de détente

Nous sommes tous très satisfaits de la façon dont le Târâgâlâ s’est comporté en pleine mer entre mes mains. Je serais tenté de dire sous mes doigts, tant pour la première fois j’ai pu le diriger presque exclusivement au clavier. J’ai cependant prévenu mes amis que j’ai une forme d’intelligence particulière qui me permet d’appréhender rapidement des systèmes complexes, mais que je paye par une difficulté à en conserver les acquis : je désapprends.

Jean Paulhan disait avoir le même problème dans ses entretiens où il racontait qu’il avait si vite appris à conduire les camions militaires lorsqu’il avait été mobilisé en quatorze, qu’on lui avait confié la formation des nouveaux conducteurs. Il s’était mis alors à désapprendre aussi vite au point qu’on lui retira sa fonction avant qu’il ne cassât trop de boîtes de vitesse. J’imagine que son esprit était mu par la curiosité, et que son intérêt retombait inexorablement dès qu’il n’avait plus rien à apprendre. Il se pourrait donc qu’un autre que moi ait besoin de plus de temps pour prendre en main les commandes du Târâgâlâ.

Je dis cela sans m’en convaincre pleinement, car je sais que nous sommes tous friands de nous trouver des caractères singuliers. En réalité, nous sommes plus semblables que nous le pensons. J’ai souvent remarqué que la plupart des gens deviennent vite virtuoses dès qu’ils apprennent une chose nouvelle. Ils le deviennent d’autant plus que l’apprentissage a été intensif ; mais ils perdent tout aussi rapidement cette virtuosité pour devenir médiocres, avant qu’une longue pratique, peut-être, ne la leur rende.

Quoi qu’il en soit, le prototype du Târâgâlâ nous a donné une entière satisfaction. C’est pourquoi nous nous sommes octroyés quelques jours de détente à Balingtan. Ziad et Kalinda en ont profité pour inviter aussi le représentant d’investisseurs chinois.

L’hôte

Je me rends compte que je suis le seul ici à m’être vu octroyer quelques jours de détente. Les autres travaillent à leur façon, en étudiant la réalisation en série du Târâgâlâ avec leur hôte chinois. Ils ne me tiennent pourtant pas à l’écart. Ils poursuivent leurs conversations pendant les repas que nous partageons. Je ne leur suis pas davantage invisible, et personne ne s’étonne si l’idée me vient de donner un avis.

J’imagine que, compte tenu des enjeux, Kalinda ne m’a pas invité pour profiter seulement de ma présence, ni non plus pour m’éviter de remonter seul à Citagol et d’y nourrir le chat. Je dois bien être, d’une façon ou d’une autre, un pion dans leur jeu, mais j’ai quelque peine à comprendre lequel. Peut-être ai-je la fonction de trianguler la relation, d’en briser la symétrie. On n’aime pas la symétrie à Citangol, qui nuit au mouvement. Peut-être ai-je encore la fonction d’un candide qui parle librement, et prouve à leur hôte que mes amis ne lui cachent rien, et l’aide peut-être à mieux les comprendre.

Je reste donc souvent seul avec Djanzo, qui est moins impliqué que Kalinda et Ziad dans ces négociations, et fait principalement fonction d’hôte. « Oui », lui ai-je d’ailleurs expliqué, « “hôte” en français désigne aussi bien la personne invitée que celle qui la reçoit. Cependant le féminin “hôtesse” désigne seulement la seconde. »

« Tu veux dire que lorsque tu habites chez Kalinda, elle est ton hôtesse, mais que si tu l’invitais chez toi, elle deviendrait ton hôte ? », s’étonne-t-il.

À propos de son hôte justement, d’après ce que j’ai pu apprendre de ses affaires, je me demande si le projet du Târâgâlâ n’entre pas en contradiction avec elles.

« Raison de plus pour lui de jouer avec nous plutôt que contre », m’explique Djanzo. « On accroît les chances en diversifiant les mises.

« Non », oppose-t-il à mes doutes, « Nos partenaires ne se serviront pas de leurs capitaux pour nous bloquer. Ce n’est pas leur stratégie ; d’ailleurs leur but n’est pas de gagner de l’argent. »

« Mais non », répond-il à ma surprise, « gagner de l’argent n’est le principe du jeu pour personne. À partir d’une certaine somme, l’argent est du pouvoir, et la seule question qui se pose est à quoi tu veux le faire servir. C’est de cela que nous discutons ici. Crois-tu que Steve Jobs avait besoin de tant d’actions Apple pour s’acheter plus de Coca-Cola qu’il ne pouvait en boire, ou de polos Lacoste qu’il ne pouvait en porter ? Il voulait le pouvoir de transformer son système Mac OS en un Unix, et de faire accepter pour cela plusieurs années de pertes. L’argent est un mauvais maître et il n’est même pas un bon serviteur, car il ne te sert pas longtemps et n’hésite pas à te trahir. Il doit être utilisé intelligemment et très vite. Vois donc ce que deviennent les gros mastodontes capitalistes dès qu’ils ont rempli leur fonction. »

« Ils deviennent seulement de gros mastodontes capitalistes, et rien de plus » me répond-il encore. « La plupart des dirigeants d’ailleurs, s’ils sont intelligents, passent la main avant d’en arriver là. »

« Je te l’accorde, cela fonctionnerait mieux avec des conseils ouvriers », conclut-il, « plutôt qu’avec des conseils financiers qui ne comprennent rien aux techniques de production ; quoique… De toute façon, nous n’avons pas vraiment le choix. Mais rassure-toi, notre hôte a une formation de chercheur et d’ingénieur. Il sait ce qu’il fait, et nous ne l’avons pas contacté par hasard. »

Une façon d’écouter

Je disais que personne ne s’étonnait quand l’idée me venait de donner un avis. On a ici une façon d’écouter bien particulière. En fait, tout simplement, on vous écoute. Il n’est pas dit qu’en vous écoutant on vous comprenne mieux qu’on le ferait en France ou partout ailleurs. Non, ce n’est pas dit, mais on vous écoute réellement.

On vous écoute non pas comme si l’on cherchait à vous évaluer, comme si l’on cherchait à reconnaître et à classer ce que vous dites parmi ce qu’on a déjà entendu. On vous écoute comme si vous aviez à dire quelque-chose qu’on n’ait pas encore saisi, conçu, imaginé. On vous en accorde le crédit.

Si l’on ne vous comprend pas, pas immédiatement, on vous laisse le bénéfice du doute. Si l’on ne vous comprend pas, ce qui est fréquent ici autant qu’ailleurs, on ne sait quoi vous répondre, mais on semble penser qu’il n’est jamais vain de parler, qu’en s’énonçant, les idées parfois se précisent. Ceux qui vous entendent sans vous comprendre, semblent se dire que même si le sens de vos paroles leur échappe momentanément, elles pourraient très bien révéler finalement leur pertinence en temps utiles.

J’apprécie pleinement une telle façon d’écouter, et je m’efforce de l’apprendre à leur contact. La plupart du temps, je ne suis même pas capable de m’entendre moi-même ainsi.

Comprendre et entendre

Qu’importe d’être compris, si vous êtes entendu. Aujourd’hui, Ziad et notre hôte ont répondu à ce que je disais avant-hier.

Ziad a même répondu ce matin à une remarque que j’avais faite il y a deux mois en arrivant : « Ce que tu disais le mois dernier sur les peuples et les langues est profond… » Il était resté silencieux sur l’instant. Il aurait pu, le connaissant mal encore, me laisser croire qu’il ne m’écoutait même pas.

Je les observe et j’apprends, j’apprends.

Sous les bois

Les conifères sont apparus bien avant les arbres à feuilles caduques, au Carbonifère. Ils furent les arbres les plus nombreux dès le Permien et jusqu'au Crétacé, croit-on savoir. Ils dominaient le règne végétal, et sont beaucoup moins nombreux aujourd’hui ; pas en tout cas sur les hauts plateaux du sud de Citangol.

Nous avons tous appris que les conifères n’ont pas de feuilles caduques, mais des aiguilles qu’ils conservent pendant les quatre saisons, les renouvelant sans doute, mais pas toutes en même temps. Pas tous les conifères cependant, notamment parmi les cèdres : ici certaines espèces perdent leurs aiguilles en hiver, après qu’elles se soient colorées de teintes cuivrées de paille sèche ou de rotin au cours de l’automne. Dans ce milieu de printemps, ceux-là ont des aiguilles toutes neuves d’un vert lumineux.

Kalinda me l’a appris. Elle s’échappe parfois l’après-midi, et nous partons ensemble faire une promenade dans les bois.

Les environs de Balingtan et du lac sont très boisés. Le bourg lui-même est quasiment bâti dans la forêt ; rues et futaies s’entre-pénètrent.

Les gens ici n’aiment guère les clôtures. N’est-il pas préférable de profiter tous ensemble de sentiers boisés, plutôt que de posséder chacun son petit terrain à soi seul ? À sinuer ainsi dans des sous-bois que l’on croit encore dans l’espace urbain, on se trouve surpris de déboucher sur de vastes prairies, désertes à l’heure de la sieste.

L’élégante Kalinda se déchausse pour descendre des gazons en pente, couverts d’aiguilles qui forment un tapis glissant. Je l’imite et nous nous tenons par la main pour éviter de tomber.

Ces forêts de résineux sont parcourues par endroits de fleurs superbes qui s’accrochent le long des troncs. Et sous les branches à contre-jour, on distingue des nuées d’insectes qui sont comme autant d’étoiles plus brillantes sous les rais de soleil que celles de la nuit.






Cahier douze - Retour à Kalantan

Culture et éducation des sentiments

Avant d’avoir vingt ans, je ne regardais pas les femmes qui en avaient plus de trente. Je ne les voyais même pas, même pas comme des femmes. La littérature bourgeoise atteste que bien des hommes des générations précédentes demeuraient ainsi toute leur vie.

On pourrait être tenté de rationaliser une évolution des mœurs toute récente par un accroissement de l’espérance de vie. On pourrait se dire que si celle-ci se limitait au dix-neuvième siècle à une cinquantaine d’années, on vieillissait peut-être à une vitesse proportionnelle ; qu’à trente ans on devait en paraître presque le double. C’est oublier un peu vite la mortalité infantile. Passé la petite enfance, l’espérance de vie bondissait, et l’on n’était plus très loin alors des normes contemporaines.

Avant les antibiotiques, beaucoup d’accidents étaient mortels dont aujourd’hui l’on se remettrait vite. Passé l’âge casse-cou, et celui où l’on part à la guerre, l’espérance de vie bondissait encore, et pour peu qu’on ne soit pas dans la misère ni ne vive dans des conditions trop insalubres, on avait davantage de chance de devenir centenaire en possession de ses moyens qu’on n’en a aujourd’hui. Les hommes étaient simplement davantage attirés par la jeunesse, comme la plupart le demeurent encore.

Pourtant j’ai changé. Ce sont les femmes de moins de trente ans qui ne m’intéressent plus. Oui, j’entends d’ici l’ironie : ce sont elles qui ne sont plus intéressées. Je n’en sais rien et je m’en moque. En avançant dans l’âge, quelque-chose dans la jeunesse des traits a cessé de me plaire.

Comment dire ? Un visage jeune, un corps jeune, me semblent inachevés. Je songe aux sculptures de Michel-Ange pour les tombeaux des Médicis ; on ne trouve pas une telle beauté dans un jeune corps.

J’étais encore loin de percevoir cette beauté dans mon jeune âge. Je la reconnaissais tout au plus chez les hommes, mon regard éduqué là encore par les beaux-arts, qui ont toujours été plus portées à représenter l’âge mûr chez les hommes que chez les femmes. J’en ai été longtemps persuadé que nous, les hommes, supportions mieux les effets du temps. Pas si sûr.

Les jeunes femmes doivent bien pressentir ce que je ressens ; aussi recourent-elles à la cosmétique pour souligner leurs traits qui ne sont pas encore assez marqués, alors qu’elles sont pourtant si belles. Nous, les hommes, qui n’employons pas de tels expédients, le pressentons bien cependant dans notre jeunesse en nous voyant dans une glace, et en sentant que nos aînés auraient plus de charme que nous.

Curieusement, je ne le percevais pas aussi nettement dans mes jeunes années, où j’étais bouleversé par des visages d’anges qui me laissent aujourd’hui indifférents. Du moins je dois les fréquenter longtemps avant d’en deviner sous le mascara et le fard, la beauté non encore pleinement éclose.

Il est fascinant de voir combien au fil des ans nos traits et ceux de nos proches se modifient. C’est comme si chacun de nous devenait toujours plus lui-même. Mais hélas, dans le mêmes temps, nous vieillissons.

Voilà ce que je ressens aujourd’hui, et je mentirais cependant si je disais que je ne donnerais pas tout pour avoir à nouveau vingt ans, un corps et un visage de page florentin.

Le koan des buissons taillés

Djanzo m’a parlé du Koan des Buissons taillés de Teng-Tö. Maître Teng-Tö disait que l’enseignement commun donnait à ceux qui le reçoivent l’apparence identique de buissons taillés, mais qu’ils demeuraient sous celle-ci aussi profondément différents les uns des autres que des buissons sauvages.

Ce koan me fait penser à un autre de Quine. – Tu penses que Quine s’en serait inspiré ? me demande Djanzo.

– C’est improbable si tu m’assures que ces textes n’ont jamais été traduits. Et l’inverse l’est plus encore. – Tu songes donc à une inspiration commune ? – À moins que chacun ait conçu cette image en suivant sa propre voie de son côté.

– Je crois peu à la génération spontanée des idées, me répond Djanzo. Je penserais plutôt à une inspiration chinoise. D’ailleurs qui d’autre, à part des Français, songerait à tailler des buissons à l’identique ?

Tout droit par le large

Nous allons rentrer tous les quatre à Citangol à bord du Târâgâlâ. Nous nous éloignerons suffisamment des côtes pour profiter des courants Sud-Nord du Pacifique. Nous pourrons effectuer le trajet dans la journée. Nous y trouverons l’occasion de tester les performances du navire lorsqu’elles sont poussées à fond.

Les Chinois furent d’excellents navigateurs et des constructeurs navals remarquables, grâce au bambou, à la boussole et au gouvernail d’étambot qui réduisait sensiblement l’espace de manœuvre. Les peuples océaniens, d’apparence plus primitifs, inventèrent pourtant la coque à balancier qui démontre encore aujourd’hui son efficacité. Ils peuplèrent ainsi toutes les îles du Pacifique quand les Européens ne savaient que caboter entre les rives de la Méditerranée, de la Manche et de la Mer du Nord.

On se demande encore comment ils retrouvaient leur route dans la poussière des îles du grand océan, totalement invisibles du bord d’une petite embarcation à plus de huit ou dix milles nautiques. L’astrolabe ne permettait pas des mesures si précises avant que les Anglais n’inventassent au dix-neuvième siècle des horloges que ne déréglaient pas les mouvements d’un navire.

Je n’ai jamais entendu dire que les peuples du Pacifique connaissaient la boussole. Si des Phéniciens ou des Grecs antiques avaient décidé de couper droit à travers la Méditerranée, ils pouvaient être sûrs d’arriver tôt ou tard de l’autre côté en maintenant un cap à peu près perpendiculaire au mouvement du soleil et des étoiles. C’est une autre histoire d’atteindre l’île de Futuna, au sud des Nouvelles Hébrides.

Peut-être toutes ces îles ne furent-elles peuplées que par des naufragés ; il aurait fallu en ce cas qu’ils fussent des naufragés des deux sexes. Peut-être ceux qui prirent la mer n’avaient-ils pas d’autre choix que fuir avec les leurs. Les histoires qui forment l’histoire sont aussi incalculables que toutes les îles et rochers qui émergent de l’océan. On les croirait parfois flotter à sa surface, oubliant que, sous les eaux, elles reposent toutes sur le même fond.

Pluie nocturne

Le soir tombait déjà pendant que Kalinda et moi rentrions jusque chez elle en poussant nos vélos. La côte n’est pas bien forte, et d’habitude nous la grimpons sans peine, mais le temps est si chaud et si lourd depuis que nous sommes arrivés dans la rade de Citagol, que je transpirais trop en pédalant.

Nous avions accosté quelques heures plus tôt sous un beau soleil qui s’est d’abord voilé de petits passages nuageux ; des nuages de faible altitude qui remontaient du sud-est, blancs et vaporeux, des nuages de brume. Puis ils sont devenus très sombres pendant que le soleil baissait ; et la chaleur, humide et étouffante.

Le temps est resté très lourd jusqu’à tard dans la nuit, puis la pluie est tombée, dense mais sans tonnerres ni éclairs, avec un bruit continu, un crépitement sourd sur les tuiles de bambou. Je me suis interrompu et j’ai éteint la lampe pour la regarder, car je ne ferme pas les volets quand je travaille tard.

Les lumières alors se sont éteintes. Tout le quartier est tombé dans l’obscurité. Kalinda n’était pas encore partie se coucher et elle m’a rejoint pour regarder la nuit. La pluie était moins forte, les nuages se déchiraient, et, par instants, laissaient voir la lune qui n’est pas encore dans son dernier quartier. Ses faibles éclats suffisaient, quand nos yeux s’étaient suffisamment accommodés à l’obscurité, pour distinguer la rade, la surface de la mer, les reflets trempés des toits et des feuillages.

Nous sommes sortis sous la pluie, comme attirés par la forte odeur d’herbe et de terre humides. Nous avons descendu les sentiers qui traversent les jardins. Les jardins ne sont pas clôturés ici. Nous étions plus trempés par les feuillages que par la pluie qui était devenue légère.

Nous avons continué jusqu’à la mer. Comme nous étions déjà ruisselants quand nous nous sommes retrouvés sur la petite plage de galets de l’autre côté de la route, nous sommes entrés dans l’eau et nous avons nagé.

La mer était agitée de longues vagues, pas très fortes mais qui se couronnaient d’écume en approchant du rivage, et que nous traversions avec une volupté féroce. Elles s’affalaient ensuite sur la plage, et produisaient un bruit de tonnerre en faisant rouler les galets.

Saisir le jour

La pluie a cessé dans la nuit, et le ciel du matin était superbe. De gros nuages encore continuaient leur route vers le nord sous un ciel bleu immaculé et lumineux. Ils paraissaient surnaturels tant leurs formes étaient précises, et passaient d’un blanc pur à des gris sombres et profonds, avec, par endroits des tons d’ocre, de vert de gris, et d’un roux de lueur de braises qui se dissipait en même temps que le soleil montait. L’odeur des jardins était encore prégnante, mêlée à celle des algues que les vagues avaient laissées sur le rivage dans la nuit.

Si j’avais photographié la scène, mais je n’avais pas emporté mon appareil et je n’avais pas voulu rentrer, ou mieux, si je l’avais dessinée, personne n’aurait voulu croire que je n’avais pas profondément modifié la balance des couleurs et les contrastes, ni retouché les formes.

Peindre, dessiner, photographier, et surtout retoucher des photos nous apprend à mieux voir. Je m’en suis bien rendu compte, d’abord enfant dans les cours de sciences naturelles. Le dessin minutieux me faisait découvrir des aspects des choses de la nature qui me seraient sinon passées totalement inaperçues. Je l’ai observé encore dans l’adolescence en apprenant sérieusement à peindre et à dessiner, puis, plus mûr, en me formant à la photographie et à l’optique. Ce fut encore un pas quand j’ai appris l’image numérique, et notamment à modeler des paysages en trois dimensions. J’ai découvert que je n’avais encore jamais vraiment vu la nébulosité d’un ciel au matin.

Curieusement, chaque fois que j’ai travaillé mon regard pour le rendre plus sensible à la réalité du monde, il me semble que j’opérais en même temps un retour qui me la faisait redécouvrir telle qu’elle m’était apparue immédiatement dans mes premières années, quand je n’avais pas encore appris à bien me servir de mes organes de perception et de préhension ; comme si j’ôtais laborieusement les filtres que mes divers apprentissages avaient malgré tout dressés entre le monde et ma perception.

Le ciel était superbe le lendemain matin, et, peut-être mieux porté par l’air encore humide, le chant des oiseaux, particulièrement sonore. Qui a ironisé sur les matins qui chantent ? Je les ai toujours entendus chanter, et j’en ai toujours ressenti une gratitude pour les combats qu’avaient livrés mes parents.

Seule la dissipation est durable

L’oxygène, que les chimistes pour faire les malins se plaisent à appeler dioxyde, est un gaz très dangereux. Il constitue 86 % de la masse des océans sous la forme d’eau ; 46,4 % de la masse de l’écorce terrestre, en particulier sous forme d’oxydes et de silicates ; 23,1 % de la masse de l’air, sous forme de dioxygène ou d’ozone, soit près de 21 % du volume total de l'atmosphère ; 62,5 % de la masse du corps humain ; jusqu’à 88 % de la masse de certains animaux marins.

L’oxygène est toxique et très inflammable au-delà d’une certaine concentration. Les corps avec lesquels il se compose sont toujours proches de la combustion, d’une combustion lente. Oxygène a la même racine qu’occire. Son autre racine est proche de générer. Comme si le mot lui-même nous enseignait une étrange sagesse : seule la dissipation est durable.

La Terre était à l’origine dépourvue d’oxygène. Il a été formé par la photosynthèse opérée par les végétaux, les algues et les cyanobactéries apparues il y a peut-être un peu moins de trois milliards d’années. L’oxygène (O2) est toxique pour les organismes anaérobies dont faisaient partie les premières formes de vie apparues sur Terre ; en réalité, il le demeure pour tous les organismes, qui ne survivent jamais bien longtemps à sa surface.

Il n’est jamais facile de contrôler son anxiété sur une planète si riche en dioxyde.




Cahier treize

Table des matières








© Jean-Pierre Depétris, avril 2016

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