La Route des épices

Jean-Pierre Depetris, avril 2017.

Aliona et Aki - ... - Suite

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Carnet vingt-et-un - Aliona et Aki

Aliona Galief et Aki Ito

Nous recevons Aliona Galief et Aki Ito chez Kalinda. Si nous devons passer un certain temps ensemble confinés à bord du Târâgâlâ, il vaut mieux que nous sachions au plus vite si nous nous entendons bien.

Malgré ses un mètre soixante-dix et sa virile salopette blanche, Aliona Galief est une femme. Nul ne s’y tromperait, même si elle ne maquillait pas à l’excès ses yeux d’un gris métallique , ni ne nouait ses cheveux en une large tresse gainée dans une curieuse voilette émaillée de points d’argent. Nous ne nous y attendions pas. Personne ne s’était avisé qu’Aliona est un prénom féminin somme-toute courant en Russie. La langue anglaise, dans laquelle nous avions communiqué, laisse souvent planer le doute sur le genre, et la fonction de médecin de bord est rarement dévolue à une femme, du moins ailleurs qu’en Russie, si l’on en croit Aliona.

Elle est relativement jeune, la trentaine bien passée, et Aki Ito ne doit guère être plus âgé, même si un début de calvitie le vieillit sans doute un peu. Ils ont fait le voyage de Sapporo ensemble en voilier, et paraissent déjà partager une certaine intimité. Aliona est aussi expansive et directe qu’Aki et retenu et discret, mais ce sont sans doute des caractères plus culturels que personnels.

Du point de vue physique, l’île d’Hokkaido et celle de Sakhaline partagent de nombreux points communs. Elles sont d’abord dans le prolongement géologique de l’archipel nippon, elles étaient originellement habitées par les mêmes peuples aïnous, elles possèdent encore aujourd’hui une faible densité de population, très faible pour Sakhaline, et la mer y gèle tous les hivers. Les similitudes s’arrêtent là. Du point de vue humain, Hokkaido a depuis des temps immémoriaux dépendu du Japon, alors que l’île de Sakhaline fit très tôt partie de l’empire chinois, avant de devenir un territoire disputé par le Japon et la Russie à partir du dix-neuvième siècle, puis être finalement conquis par l’Armée Rouge en quarante-cinq.

Aliona

Aliona a de discrets traits eurasiens si l’on y regarde bien ; peut-être a-t-elle des parents aïnous, ou peut-être tatares, car on trouve dans son île une part de la populations venue plus récemment d’Asie Centrale. Son nom pourrait faire pencher pour cette seconde éventualité.

Aliona a une singulière façon de se déplacer. Elle paraît glisser, comme aérienne, légère du moins, comme si son corps ne pesait pas. Elle parle de la même façon, paraissant ne jamais réfléchir, même pour tenir des propos qui ne manquent pas de réflexion ni de profondeur, ni même de conviction. Elle marche et elle parle, volubile, comme on danse, avec son agréable accent russe.

Aliona a compris qu’une salopette n’est pas une tenue appropriée pour la région, même si l’on ne porte rien dessous. Kalinda lui a prêté un paréo en lui promettant de l’amener au marché le lendemain pour qu’elles en choisissent ensemble de mieux accordés à son teint, clair malgré ses cheveux de jais. Aliona et Kalinda s’entendent très bien.

Elles s’entendent si bien qu’après le repas, il nous est devenu impossible, Aki et moi, de placer un seul mot. Je lui propose donc d’aller boire un verre du délicieux saké qu’il nous a amené, et parler plus sérieusement entre hommes sur la terrasse, plutôt que de les écouter discourir tissus.

Aki Ito

Aki Ito est un homme discret. Quand nous nous retrouvons seuls face aux feux de la rade, il trouve encore le moyen de me parler d’Aliona.

– Moi aussi, je m’attendais à rencontrer un homme, me confie-t-il, un homme plus âgé, selon l’idée qu’on se fait d’un médecin, et à plus forte raison, de bord. Je n’ai jamais rencontré que des médecins de bord qui étaient de vieux messieurs.

Aki porte une courte barbe noire légèrement clairsemée, et des épis donnent à ses cheveux un air un peu hirsute. Ses épaules larges et sa façon de toujours incliner la tête en signe de politesse, le font paraître trapu dans son ample et légère chemise de lin écru, mais on remarque vite que son ventre est plat.

– Aliona, m’apprend-il, pratique un peu le japonais. Elle connaît bien la littérature japonaise. Ce fut aussi une surprise.

– Ce n’est pas tellement surprenant d’apprendre la langue d’un pays si voisin.

– Bien sûr, elle se complaît surtout dans la littérature russe, et elle écrit de la poésie. Elle connaît aussi les poètes mystiques persans et ouïgours

– Tiens donc ?

– Oui, une part de sa famille est originaire du Tatarstan.

– Serait-elle musulmane ?

– Sa famille tatare l’était probablement, mais elle, ce n’est pas du tout son genre. Elle voyage avec un portrait de Lénine.

– Un portrait de Lénine ?

– Oui, elle l’accroche dans sa cabine. Elle dit qu’elle aime l’avoir sous les yeux. Elle dit qu’elle s’entend bien avec lui,

Un chat passe silencieusement sur la terrasse. Aki lui adresse quelques mots en japonais et l’animal vient se faire caresser. Les chats du voisinage rodent souvent autour de la maison la nuit, mais ils ne s’approchent jamais de nous, même si nous les appelons.

– Il faut le faire en japonais, me dit Aki. Tous les chats entendent naturellement le japonais.

Understand natively, dit-il. Aki a donc le sens de l’humour, et je songe que j’en ai peut-être loupé quelques touches dans tout ce qu’il m’a déjà dit. Lui aurais-je fait craindre que j’en sois dépourvu ? Mais mon sourire spontané le rassure.

Danse orientale

Aliona pratique aussi la danse orientale. Elle en explique les mouvements à Kalinda quand nous rentrons.

« Le buste doit être dégagé et les épaules en extension pour donner aux bras la plus grande amplitude de mouvements », explique-t-elle. « On ne penche pas la tête, on ne l’incline pas. On la déplace latéralement et furtivement autour de l’axe du cou. »

Kalinda qui expérimente la leçon ne se débrouille pas mal du tout. Elle a sorti son kambo électronique. Nous l’entendions depuis un moment sur la terrasse. Il permet d’enregistrer un morceau en même temps qu’on le joue, et de le refaire exécuter par l’instrument.

« Les yeux », dit Aliona, « pense au mouvement du regard et prends appui sur lui. » Elle lui montre comment le déplacement des yeux dirige ceux du corps tout entier, et articule la danse. Kalinda est douée, mais elle n’a pas la technique d’Aliona. Elle ne sait pas, comme elle, faire danser ses hanches. Aliona est passionnée et didactique, et l’on sent qu’elle aime transmettre et expliquer. Je comprends l’effet qu’elle a eu sur Aki s’il l’a déjà vue danser.

Aliona et la Russie

Aliona trouve que l’idée de disloquer l’Union Soviétique était morbide. Tôt ou tard, sous ce nom ou un autre, elle se reconstituera par la volonté des peuples qui la composent.

« Imagine que les Français plutôt que les Russes aient accompli une révolution communiste en 1917. Ils auraient instauré des conseils ouvrier. Naturellement, tout l’empire colonial, de l’Afrique Occidentale Française à l’Indochine, se serait insurgé aussi, et aurait constitué autant de républiques populaires. Ces républiques auraient eu toutes les raisons de s’unir, autant pour résister aux autres puissances coloniales, qu’aux territoires et aux armées qui continuaient à lutter pour rétablir l’ordre ancien. Elles se seraient alors probablement donné un nom comme “Union des Conseils”. »

« On peut imaginer le même scénario pour l’Empire Britannique, ou encore le monde austro-prussien qui aurait fédéré l’Europe Centrale. Pour autant qu’une révolution communiste fût possible en France, et moins probablement encore en Grande-Bretagne, elle ne passa pas loin en Allemagne et en Autriche. Si l’on imagine de telles révolutions, le même raisonnement tient. Mais pourrait-on imaginer que cette union prît un nom tel que “Fédération Française”, ou Britannique, ou Germanique ? »

« À l’évidence, la constitution de telles unions ne se serait pas accomplie plus paisiblement que celle de l’Union Soviétique, dans les affres de la Guerre Civile Mondiale qui était de toute façon engagée. La résistance de ces empires contre les pouvoirs populaires et l’internationalisme s’accompagna d’ailleurs de bien pires horreurs. »

« Quatre-vingts ans plus tard, profitant du renversement d’une bureaucratie devenue sénile, on a disloqué l’Union Soviétique, donnant naissance à de nouveaux états indépendants qui n’ont jusqu’alors rien gagné à la nouvelle situation, c’est le moins que l’on puisse dire, et l’on a fait une Fédération de Russie de ce qui restait, alors qu’une part encore considérable de la population n’y est pas russe. On n’aurait rien trouvé de mieux si l’on souhaitait provoquer des guerres civiles, comme en Yougoslavie par exemple. »

« On peut, à la rigueur, effacer les mémoires », dit Aliona, « mais il n’existe pas de gomme à effacer l’histoire, celle des événements accomplis. »

Sur le fond, je partage ses analyses. On ne se débarrasse pas de l’histoire avec son souvenir. Le monde a d’ailleurs bien changé depuis le début du siècle. Ce sont devant des chars de l’Otan, ou soutenu par lui, que des photos et des vidéos montrent aujourd’hui des civils qui se dressent désarmés. Aliona m’a confirmé que beaucoup de travailleurs ukrainiens fortement qualifiés se sont réfugiés à Sakhaline.

Histoire et mémoire

Aliona est bien russe. Il est peu probable qu’elle doive ses discrets traits eurasiens à des ascendants Tatares. La plupart des Tatares sont de type caucasien, et la République du Tatarstan est bien à l’ouest de l’Oural.

En réalité, le nom de Tatare est mal défini quand il ne désigne pas seulement une langue et une république de Russie. Il a plutôt servi au cours des temps à dénommer l’Asie-Centrale dans son ensemble, un territoire imprécis, bien à l’est de la République Tatare actuelle et de sa capitale Kazan, avec des populations disparates parlant des langues turco-mongoles, tibétaines ou altaïques. De vieilles cartes en témoignent.

Ce territoire immense et mal défini, qui constitue la part majeure de la Fédération de Russie, et déborde sur les états voisins, n’a apparemment pas d’histoire. Du moins il ne paraît pas en avoir conservé la mémoire. Ou bien il en a trop : histoires des Turcs, des Russes, des Chinois, des Perses, des Tibétains, des Mongols, des Parthes, des Grecs, des Iraniens, des Chinois…

Ce sont autant d’histoires différentes, qui se recoupent avec celles du Bouddhisme, de l’Islam, du Judéo-christianisme, du Taoïsme, du Zoroastrisme, du Brahmanisme, de l’Hellénisme, du Manichéisme, du Socialisme… Elles se recoupent mal, avec des angles morts et des contradictions.

Chez la fille de Tagart

Pourquoi suis-je venu si loin de chez moi ? J’aime vivre comme je le fais ici, au sein d’un groupe resserré de familiers. Pourtant, je demeure un étranger, et je n’ai nul désir de cesser de l’être.

Tagart m’a invité à déjeuner chez sa fille. (Oui, son nom prend un t à la fin, mais qui ne se prononce pas, c’est pourquoi je ne l’avais pas noté jusqu’ici.)

« Tu viens déjeuner avec moi chez Amida ? » m’a-t-il proposé sans manières, sachant que Kalinda était partie en ville pour la journée avec Aliona. « Viens donc avec Aki s’il se retrouve seul », a-t-il ajouté.

Chez Amida, j’ai vu un bureau d’enfant que j’ai pris d’abord pour une grosse maison de poupée. C’est le bureau de la petite-fille de Tagart. Elle mange à la cantine de son école et nous ne la verrons donc pas.

Le bureau a un toit pentu dont les extrémités sont effilées et redressées à la manière des pagodes et des monuments tatares. L’écritoire est comme un balcon, ou une large terrasse devant la maison. Le meuble est fait dans un bois clair, apparemment peu précieux, du sapin peut-être, ou du merisier plus compact, légèrement satiné à l’huile de lin.

Les étagères pour les livres et les dossiers sont découpées comme autant de pièces. La plupart se ferment par de larges fenêtres vitrées à deux battants. L’écritoire se rabat. Quand on le referme, on voit les éléments d’une façade en bas-reliefs gravés dans le bois : fenêtres, corniches, et large porche carré, qui abrite une plus petite porte en ogive. Elle est si petite dans cet espace qu’elle paraît éloignée.

Amida, qui a remarqué ma fascination, a fermé et ouvert le bureau devant nous pour que je puisse l’admirer. De part et d’autre de l’écritoire, deux avancées imitent des balcons aux balustres faites de croisillons en fines lamelles de bois, pour retenir stylos et crayons.

Comment une petite fille pourrait ne pas être une bonne élève en faisant ses devoir sur un si beau bureau ? En effet, elle obtient à l’école de bonnes notes.

Aki paraissait plus fasciné encore que moi. Je devrais peut-être dire, ému.






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© Jean-Pierre Depétris, avril 2017

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Adresse de l’original : http://jdepetris.free.fr/Livres/journal_17/




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