La Route des épices

Jean-Pierre Depetris, avril 2017.

Vers le cinquième parallèle - Après le cinquième parallèle - - Suite

Table des matières





Carnet trente-trois - Vers le cinquième parallèle

Aliona et Aki sont revenus

Aliona et Aki sont revenus. Ils multiplient les occasions d’être ensemble depuis notre navigation dans les mers australes. Ils sont revenus, et nous étions contents de nous revoir.

Dès que j’ai connu Aki, je l’ai trouvé discret et peu loquace. Je l’attribuais en partie à des difficultés en anglais, en partie à l’âme nippone. Je crois qu’il n’en est rien.

Aki parle toujours avec difficulté, il reconstruit ses phrases à plusieurs reprises, parfois il ne les termine pas. Il fait des gestes en parlant comme celui qui essaierait d’attraper des poissons à la main ; comme s’il tentait de saisir des idées sous l’eau, ou encore, de nous montrer des choses précises, mais aussi invisibles qu’insaisissables.

Pour manipuler un peu le japonais, je sais que cette langue est plus fluide que celles d’Occident, que les idées y tracent comme seules leurs cours, et que les énoncés semblent toujours y garder une courte avance sur la conscience. Cela tient aux grammaires d’Extrême-orient, qui ont peu de déterminations grammaticales, rendant la parole plus allusive.

Aki n’est pourtant pas particulièrement allusif : il est embarrassé. Il m’embarrasse aussi quand je l’écoute. Il paraît s’engager dans l’énonciation de remarques intéressantes, mais il trébuche, échoue, balbutie des phrases qui demeurent incomplètes.

Aki est plus à l’aise quand il écrit. On a alors une idée de comment il tente de parler. J’imagine qu’il cherche à porter dans la parole les même retouches qu’il effectue probablement sans peine en écrivant. Ce qu’il dit paraît alors souvent décevant, et la déception qu’on tente, embarrassé, de lui cacher, ne l’aide pas non plus bien sûr. Sans doute ne sait-on pas l’écouter.

Peut-être a-t-on désappris à entendre quelqu’un de plus soucieux de ce qu’il dit que de ses auditeurs. Bien des sages, dit-on, étaient de mauvais parleurs, hésitants ou même bègues, mais ils furent entendus. L’énoncé des Quatre Nobles Vérités, tel que l’avait prononcé le Bouddha Gautama dans son premier sermon, le sutra de la Mise en mouvement de la roue du dharma, conserve cette impression agaçante, bien que la forme dût en être lissée à travers la transmission orale et les diverses traductions. Les multiples écoles préfèrent d’ailleurs le paraphraser et le commenter abondamment. Il était ainsi devenu difficile d’en trouver le texte original, tant celui-ci nous inspirerait au premier abord un irrépressible : « Et alors ? »

Aki n’est pas de ceux qui cherchent à vous en imposer, vous séduire ou vous donner le change. Il n’a rien de ces débatteurs qui éblouissent ; il n’est pas un vendeur, un orateur, un communiquant. Ce qu’il a à vous dire, il le veut exact, précis, même quand il se contente de répondre à une question à laquelle vous ne donnez pourtant pas une grande importance.

Bien sûr, je ne sous-entends pas qu’il serait un bodhisattva.

Le vent hurle comme je ne l’ai jamais entendu

Le vent hurle comme je ne l’ai jamais entendu. C’est bien simple, il me tient éveillé, moi qui ne dors jamais mieux que lorsqu’il berce mon sommeil. Il donne aussi un inquiétant mariage de tangage et de roulis à la dernière version du Târâgâlâ.

Ni tangage ni roulis ne m’empêchent de dormir d’habitude. Ils me bercent au contraire. J’ai aussi une entière confiance en Aki et en Kalinda, qui doivent bavarder en ce moment sur la passerelle.

Il vaut mieux être deux éveillés avec un tel typhon. Il n’est pas nécessaire de resteer ensemble aux commandes, mais au moins à portée d’appel, et prêts à intervenir quoiqu’il se passe. Savoir que Kalinda et Aki veillent sur mon sommeil me rassure, mais ne m’aide pas à dormir.

Nous avons modifié les ballasts du Târâgâla. Ils devaient stabiliser son assiette, mais dans une telle tempête, il est dur de sentir une différence.

À la poupe du Târâgâlâ

« Je crois que tu es injuste avec la distribution Xubuntu que tu as installée », insiste Kalinda en forçant la voix pour couvrir le vacarme des flots. Depuis quelques jours, elle me voit m’en servir, et elle l’a même un peu explorée.

« Tu as parfaitement raison », dis-je en levant la tête de l’écran. « Le système est très bien en lui-même. Il est compact, robuste, ergonomique et très personnalisable. Je suis certes affligé par la question du clavier complet en français et du correcteur grammatical, mais elles ne font pas la spécificité de cette distribution. »

« Alors pourquoi dis-tu le contraire ? » Les éléments ne se sont pas calmés et la cabine bouge toujours beaucoup. Nous nous sommes retrouvés à la poupe du Târâgâlâ. Elle a été profondément modifiée dans sa nouvelle refonte. Il s’y trouve maintenant une cabine prolongée d’un balcon au-dessus des flots, qui n’est pas sans évoquer le château des anciens galions. Nous aimons nous y retrouver tous les deux, et avec d’autant plus de plaisir qu’Aliona et Aki n’y mettent presque jamais les pieds.

Oui, je suis injuste envers Xubuntu, qui répond parfaitement à mes demandes. Il donne une nouvelle jeunesse à ma machine qui commence à vieillir. Pour tout dire, j’en suis impressionné. Bien sûr, il faut quelques heures, et même quelques jours, et peut-être davantage pour s’en rendre bien compte. Il n’est pas inutile non plus de lire quelques documentations. « Alors pourquoi disais-tu le contraire ? » insiste Kalinda.

Dehors, la tempête ne faiblit pas. Je ne sais pas pourquoi je la dis « dehors », car c’est un fait que nous, et le Târâgâlâ, y somme « dedans ». On ne vit certainement pas l’expérience que la tempête serait « dehors ». Dans cette nouvelle cabine de proue, d’autant plus qu’elle est fort étroite, on a une excellente vue des trois côtés à travers des fenêtres carrées. Alors, avec le roulis et le vacarme, on se sent vraiment au cœur des éléments.

« Tout n’est pas faux, reconnais-le, dans les critiques inspirées par ma première impression. Admets qu’elles sont au moins symptomatiques. » Je détaille à Kalinda quelques aberrations dans les préférences par défaut. (Je ne souhaitais pas simplement copier tous les dossiers de mon ancien système, car des fichiers me semblaient corrompus ; je voulais tout reprendre au propre.)

Je lui donne pour exemple les préférences de la messagerie, qui sont réglées comme une insulte au bon sens : La rédaction des messages est par défaut en HTML ; la réponse est placée par défaut devant le message, et non après, comme il serait plus logique et plus correct ; les binettes sont affichées par défaut au format graphique plutôt qu’en caractères comme des signes de ponctuation, etc. « On peut se dire que ce n’est pas si grave, certes. Tout ceci n’enlève rien aux qualités du système, et il n’est pas difficile d’y remédier ; mais on y perd du temps, on y perd de l’attention, on y perd son calme, on y perd même tout sérieux si l’on envoie des courriers avant d’avoir modifié tous ses paramètres ; et après plusieurs applications, on commence à ne plus savoir ce qu’on fait. Peux-tu me dire à quoi tout cela rime ? »

Je dois moi aussi forcer la voix. Mon écran tangue, et la surface du thé se balance dans les bols de bambou. Le vent hurle comme une horde de loups, et le ciel est si sombre que l’on en perd la notion de l’heure.

De délicieuses et minuscules chenilles

Je viens de goûter de délicieuses et minuscules chenilles au déjeuner. Nous les avons achetées dans une île, loin au nord-ouest des Moluques, autour du cinquième parallèle. Je ne sais s’il s’agissait de chenilles ou de vers ; de larves en tout cas. Elles étaient minuscules et blanches, à peine grillées, et elles avaient un léger goût de petits-pois quand ils sont crus et encore craquants, comme lorsqu’on vient de les ramasser et de les détacher des cosses.

Kalinda les avait achetées, et à mon grand regret, elle n’avait pas songé à en apprendre davantage.

L’extrême complexité des relations humaines à Citangol

Je commence à me rendre compte de l’extrême complexité des relations humaines à Citangol. Je ne me suis jamais beaucoup occupé de sciences humaines (dont la dénomination seule ne me paraît pas être très éloignée de l’oxymore), aussi mes remarques seront probablement incomplètes et maladroites. Elles seront du moins fondées sur mes seules observations.

Le modèle de la famille élargie, oncles, cousins, tantes, neveux…, domine les rapports humains à Citangol, mais pas exclusivement. Les mariages y sont fréquents entre communautés, notamment religieuses, contrairement à ce qu’il en est dans les sociétés fondées sur le même modèle. Ils sont aussi fréquents, d’après Kalinda, que dans les sociétés à familles nucléaires. Les religions sont elles aussi un élément structurant des rapports humains, notamment à travers les fraternités qui prennent en charge bien plus que l’organisation des cultes et l’entretien de leurs lieux.

Le travail enfin, à travers syndicats et coopératives, est un autre élément de cohésion sociale. Ceci fait beaucoup de liens, auxquels il faut ajouter celui du voisinage, avec ses divers conseils locaux. Les Citangolais sont donc, si l’on peut dire, bien encordés ; or précisément ces cordages se croisent, se trament et, loin de finir par contraindre les comportements, ils semblent contre toute attente générer de l’indépendance et de la diversité.

Il est fréquent dans les couples que chacun conserve sa religion, voire que chaque conjoint épouse aussi celle de l’autre sans renoncer à la sienne. Beaucoup de Citangolais sont à la croisée de plusieurs communautés religieuses, de plusieurs fraternités, comme ils le sont de plusieurs familles. Dans l’activité professionnelle elle-même, il est courant aussi qu’on exerce plusieurs métiers, qu’on collabore à plusieurs coopératives et qu’on participe à plusieurs syndicats, comme mes amis du Târâgâlâ en sont un exemple.

Ces relations sont si intriquées et si complexes, ou encore si peu pensées, qu’on ne les voit pas tout de suite. On les perçoit d’autant moins qu’on n’est pas très enclin ici à la réunionite. Nul ne sait comment on se tient au courant des problèmes qu’on résout pourtant ensemble. Nul ne sait comment on communique : listes de diffusion, téléphone arabe, propos de comptoirs, repas de famille…

De la notion imprécise d’individu

On est surpris tout d’abord par une société soudée par de si puissants liens, mais où paradoxalement s’épanouissent tant d’originalités et de différences personnelles. Elle ferait alors davantage penser à l’individualisme du modèle de la famille nucléaire. Cependant, contrairement à une idée reçue, un tel individualisme engendre plutôt le mimétisme et des comportements moutonniers. Il entraîne de fortes prégnances administratives, ou encore policières et judiciaires. On ne ressent rien de tel à Citangol.

Oui, ce que je viens de dire paraît quelque peu confus : c’est à cause de l’ambiguïté de la notion-même d’individu qui veut dire une chose et son contraire. On ne dispose pourtant pas de beaucoup d’autres termes.

« Individu » a des significations sensiblement différentes selon les discipline. Sa stricte dénotation désigne ce qui n’est pas divisible, c’est-à-dire la plus petite partie d’un ensemble dont il serait l’élément. L’individu se définit alors par l’ensemble dont il fait partie, et sur lequel rien ne précise qu’il ait la moindre action ni qu’il en soit autonome.

Dans de nombreux cas, il aurait plutôt l’acception de « monade », pour souligner alors son autonomie. « Monade » n’est pas un terme si courant que l’on pourrait employer aisément pour connoter cette liberté envers un ensemble dans lequel l’individu serait inclus. Si l’on cherche un terme qui la supposerait, on pourrait choisir « automate », comme l’avaient fait les philosophes anciens et les premiers modernes, mais on voit tout de suite que ce n’est plus le terme qui convient. L’idée n’est donc pas si simple qu’elle le paraît d’abord.

La société citangolaise est diverse ; elle est aussi égalitaire et solidaire. Chacun semble y agir à sa tête, tout en étant attentif à ses pairs, et impliqué dans son entourage. Dans ce treillis de liens, la singularité de chacun trouve tout ce qui lui est nécessaire pour se nourrir. On y remarque des détails qui ne trompent pas : le caractère anarchique de l’habitat, le peu d’espace qu’occupent bâtiments publics et administratifs, la relative modestie de tous les bâtiments privés, en comparaison de ceux communautaires ou associatifs.

Sur le château

« Le choix de privilégier les coopératives sur les entreprises privées et nationales a profondément stimulé le développement de Citangol », me dit Aki.

Nous n’avions pas besoin de l’expérience des eaux froides d’Aki et d’Aliona pour manœuvrer le Târâgâlâ dans des régions tropicales, mais ils avaient manifestement envie de naviguer encore avec nous. Ils avaient aussi envie de naviguer ensemble.

Aki a raison, les esprits les plus ingénieux de l’île n’ont pas à craindre que leur travail ne contribue à supprimer leurs propres fonctions. Ils gardent, quoi qu’il arrive, leur place dans la coopérative.

« C’est un peu à quoi étaient parvenus les ingénieurs californiens du vingtième siècle avec les nouvelles technologies », ajoute-t-il, « mais en utilisant alors l’actionnariat. Il semble que l’époque en soit révolue, et l’invention s’est déplacée vers l’Asie. »

Le temps s’est calmé depuis hier. Nous sommes accoudés au bastingage de l’étroit château à la poupe du navire, qui lui donne un style si particulier : quelque chose du galion. Un vent tiède venu par l’est de l’équateur nous décoiffe.






Carnet trente-quatre - Après le cinquième parallèle

Nouvelle lune

Pas de lune. Pas de nuages non plus, et la légère nébulosité ne voile presque plus un ciel étoilé. Pas de vent. L’eau est agitée d’une ample respiration, si lente qu’on la perçoit à peine. Les étoiles se reflètent à sa surface et la rendent légèrement lumineuse.

Les turbines du Târâgâlâ tournent sans bruit. Nous aurions tôt fait d’épuiser toute notre énergie en les forçant davantage. Je maintiens le cap sur la Couronne Boréale.

Djanzo fait ces temps-ci des recherches sur la philosophie de Whitehead et sur son approche de la relativité. Il a partagé avec moi une part de ses réflexions et de sa documentation.

Pourquoi avec moi ? Parce que j’ai un peu traduit Alfred North Whitehead, et parce que je me suis attaché d’assez près à sa philosophie. Je ne savais pourtant pas qu’il s’était, semble-t-il, autant intéressé à la relativité. Je ne m’étais pas soucié non plus de lire son The Principle of Relativity with applications to Physical Science, publié en 1922, et qui me paraissait une œuvre marginale, peut-être un travail de commande.

Je découvre dans mes échanges avec Djanzo que Whitehead avait abordé la mécanique quantique et la relativité dans un grand nombre de ses ouvrages, et notamment dans ceux que je croyais mieux connaître. Pendant que je le les lisais, il m’avait semblé que Whitehead y cherchait surtout des illustrations à sa propre cosmogonie, plutôt qu’il ne proposait une théorie originale et bien élaborée. Y aurait-il une théorie whiteheadienne de la relativité ?

La théorie whiteheadienne de la relativité

Non, il n’y a pas à proprement parler une théorie whiteheadienne de la relativité, concurrente de celle d’Albert Einstein. Pourtant Whitehead critique bien cette dernière ; il en montre les contradictions et les insuffisances. Il ne dit pas cependant qu’elle serait fausse. Non, elle marche, elle décrit bien la nature ; elle prend seulement quelques libertés avec la consistance philosophique. Les critiques de Whitehead se révèlent alors fort intéressantes à double titre.

D’abord elles prennent de front cette véritable schizophrénie qui s’est introduite dans la culture contemporaine, tellement bloquée aux Lumière, qu’elle ne sait penser qu’en s’appuyant sur les sciences du dix-huitième siècle. Elle demeure incapable d’incorporer les nouvelles conceptions apparues à travers les découvertes des siècles suivants, pas plus qu’elle ne sait les expliquer ni les décrire dans la langue de l’expérience privée. La pomme qui obéit aux lois de Newton est bien la même que nous cueillons et goûtons, pourrait-on dire, mais le chat de Schrödinger, nous ne sommes pas sûr de le reconnaître dans celui que nous caressons.

Ensuite, Whitehead ébauche une nouvelle métaphysique et une nouvelle cosmogonie qui rendent les sciences physiques bien plus intuitives que l’état actuel des théories nous les font paraître. En somme, il fait du ménage, il range la maison, et même si les équations de Schrödinger, de Maxwell et de Planck, ne deviennent pas forcément plus faciles, ce qu’elles signifient pour l’expérience réelle commence à être mieux perceptible.

Voilà à peu près ce que m’a expliqué Djanzo. Il a paru surpris que je sois passé à côté de ces aspects en lisant, et même en traduisant Whitehead. « Parfois certaines de tes remarques semblent pourtant directement s’en inspirer, et nous savons que tu l’as lu attentivement », m’a-t-il dit.

« Ce que tu m’as expliqué du temps », a-t-il encore ajouté, « de ses impressions troublantes qui nous trompent, son aspect flottant et moiré qui nous empêche d’accommoder sa réalité objective, celle de la trame des causes et des effets, et sa réalité subjective, celle de la perception des causes selon qu’elles soient toujours agissantes ou que leurs effets directs aient cessé, quels que soient leurs éloignements dans la durée, et qui nous font paraître proches des événements lointains, ou lointains des événements plus récents ; ce que tu m’en disais me semblait en être une référence explicite. »

Peut-être n’aurais-je jamais pensé cela en effet sans avoir lu Whitehead, mais tout ce travail a dû se faire dans mon esprit en tâche de fond.

Reprendre le contrôle

Alfred North Whitehead est réputé difficile, mais je ne crois pas qu’il le soit. Il est surtout facile de mal le comprendre. Il est également fort mal traduit. Moi-même je n’y ai pas si bien réussi, souhaitant ne pas m’éloigner des choix déjà faits par la majorité des autres traducteurs. « Immédiateté de présentation » sonne comme un barbarisme en français, mais pas presentationnal immediacy en anglais. L’expression anglaise sonne bien avec causal efficiency, et elle a été construite pour cela, mais pas le français avec « causalité efficiente ». Bien traduire, ce n’est pas coller au plus près de la littéralité, c’est d’abord bien comprendre dans la langue source, puis le dire le plus simplement possible dans la langue cible. Ce n’est pas facile, et notamment avec Whitehead qui ne cesse d’alterner entre deux plumes. Il enchaîne de courts passages dans un style vivant et imagé, employant des mots simples dans des figures aussi variées que limpides, et d’autres, rigoureux et arides, définissant une nouvelle grammaire philosophique. Avant même de trop chercher à comprendre, on doit s’y abandonner et saisir d’abord le sens d’un tel balancement.

Je ne trouve pas Whitehead difficile, je le trouve très clair au contraire, ou bien confus. Whitehead devient confus quand il aborde des questions où l’on ne peut manquer de l’être : quand il parle de la matière d’abord, qu’il considère comme une abstraction. Évidemment que la matière est une abstraction, comme « la couleur », « le nombre », ou « l’homme ». Il n’existe que des couleurs particulières, comme il l’écrivait lui-même ; des nombres particuliers : 3, 4/5, π, 100101101… ; des hommes et des femmes particuliers : moi, Djanzo, Kalinda… La matière, de même, est une abstraction générique des matériaux et de leurs propriétés mécaniques : ceux de la table de Mendeleïev et de leurs composés.

Il est confus encore quand il parle de Dieu. On comprendrait qu’il soit tenté de trouver un chemin, et même de le forcer, pour concilier sa nouvelle métaphysique avec la religion de sa nourrice, pour reprendre la formule de Montaigne, et même avec l’ensemble des religions, car il est ainsi, mais il brasse inévitablement de la confusion. Pour le moins, il inverse le sens de la création dans sa philosophie du processus. On y voit bien que c’est l’évolution de la profuse diversité des existences particulières qui produit l’abstraction d’un Dieu de miséricorde, et qui demeure une abstraction ailleurs que dans l’existence réelle de ses créateurs. (Pour ainsi dire.)

Comment parler de tout cela sans se retrouver dans les parages d’une pensée New-Age ? Ce serait une erreur d’y réduire Whitehead. Cet esprit New-age a lui-même plutôt été le symptôme d’un manque d’intuitivité des sciences de la nature, qui prive la pensée philosophique de prises solide sur le réel pour lui éviter de divaguer. L’intérêt de son œuvre n’est certainement pas de préparer dès aujourd’hui la religion de nos enfants, pour reprendre la formule des situationnistes, il est plutôt de réconcilier science et pensée, et d’en reprendre le contrôle.

On ne doit pas négliger une certaine filiation de maître à élève entre Whitehead, Russell et Wittgenstein, quelque masquée qu’elle paraisse par une évidente différence de caractères, et même par une utilisation différente du langage. Ils ne se transmettent pas moins l’héritage de certains questionnements et de réponses inévitables.

Premier quartier

Les nuages sont revenus et cachent le plus souvent la lune qui est déjà dans son premier quartier. J’ai pu expérimenter encore une fois combien, si l’on s’en sert bien, il est plus commode de communiquer à distance avec l’internet, que de se retrouver nez à nez. Plutôt que se répéter, on a tout loisir de se relire. Souvent, en lisant attentivement et en relisant une simple phrases on comprend ce qui aurait nécessité de nombreuses répétitions et de nombreuses explications en parlant. Encore cette phrase doit-elle être bien tournée dans une langue soutenue. En prenant le temps de bien écrire et de bien lire, on se déplace plus rapidement dans la pensée. Or, comme je l’ai déjà noté, la vitesse de la pensée n’est pas sans rapport avec sa puissance, laissant soupçonner qu’elle ne serait pas si indépendante des lois de la physique.

On peut encore incorporer dans ses courriels de nombreux liens et des pièces jointes, en copier des citations, les commenter et les expliquer à loisir. On peut à chaque instant entraîner de nouveaux interlocuteur dans une discussion, faire appel à leurs lumières et leur demander des suppléments d’information. On est toujours surpris de voir combien ensemble l’on déblaie ainsi de terrain, et combien l’on peut élargir et éprouver ses connaissances. En une lunaison, j’ai dû assimiler l’équivalent de mois de cours, sans qu’aucun de nous ne se soit jamais fixé dans le rôle d’élève ni de maître.

Les nuages font des aubes bouleversantes, surtout lorsqu’ils se déchirent sur un ciel lumineux. Je tente de n’en louper aucune, toujours renouvelées, quitte à retourner dormir quand le jour a pointé. La théorie de l’espace-temps ajoute une touche certaine à leur beauté.

Kalinda et Aliona

Kalinda et Aliona sont devenues les meilleures amies du monde. Elles se ressembleraient à force d’être différentes. L’une est tropicale jusque dans le choix des couleurs de ses paréos, ses chemisiers ou ses bustiers, à la fois sombres et éclatantes, et l’obscure intensité de son regard ; l’autre boréale, dans ses tissus flottants aux couleurs neigeuses, et les tons glacés de ses yeux de nacre. La peau de Kalinda évoque l’ébène autant que celle d’Aliona, l’ivoire.

Aliona est nettement plus jeune aussi, et pourtant elles ont comme un air de famille, elles sont comme deux sœurs. Elles rient ensemble, elles se prennent par les épaules, par la taille ; elles s’embrassent. Aki et moi nous nous entendons bien aussi, mais elles seraient surprises si nous nous comportions comme elles.

Idées fantômes

Le monde est traversé d’idées fantômes, d’idées qui passent à travers les têtes comme elles traverseraient des murailles, mais n’en habitent aucune. Elles ne sont les idées de personnes, mais elles circulent, s’installent dans des consciences et les hantent. Elles sont confuses et imprécises ; ce sont des idées sans vie, des ombres flottantes, des spectres errants.

Elles sont là depuis toujours, changeantes, irisées et informes. Elles ont toujours hanté les communautés humaines sans qu’elles soient celles d’aucun homme, d’aucune communauté, ni d’aucune faction. Elles hantent l’espèce humaine depuis toujours, mais elles ont pris plus de force encore avec les si fameuses nouvelles technologies de la communication. Comme elles hantaient les vieux murs, les comptoirs de bistrots et les trop vastes demeures, elles hantent les routeurs et les cartes-mères. Mieux que jamais, elles entrent ainsi dans l’intimité de chacun. Elles s’insinuent dans les fictions, les débats, les réclames.

Elles pénètrent ainsi nos tanières, elles en font des maisons plus hantées que des manoirs d’Écosse. Des esprits forts nient l’existence de tels fantômes. D’autres tentent de la prouver, se servant d’équipement technomécaniques et conceptuels. Les deux se trompent : ni elles n’existent ni elles n’existent pas. Elles ne sont que des spectres débiles, des ombres fuyantes. Elles s’installent dans les coins sombres, et les assombrissent encore.

Ainsi parlait Kalinda.

« Certains croient que ce sont les idées des morts qui hanteraient encore le monde des vivants. »

« C’est idiot », continue-t-elle rêveuse, « les idées, comme les hommes, vivent et meurent ; ils sont vivants ou ils sont morts, ou encore oubliés, mais il n’est pas commun que les unes ou les autres deviennent des morts-vivants. Ces idées fantômes n’ont jamais été vivantes. Elles ne se transforment même pas, faute d’avoir assez de forme ; tout au plus, elles se colorent. Elles ne sont que des spectres débiles. »

Nous recevons

– Ce dont tu parles ici, l’interroge Aliona, aurait-il à voir avec ce qu’on appelle l’idéologie ?

– Si Kalinda voulait parler d’idéologie, elle dirait « idéologie », lui répond Aki. Crois-moi, quand elle dit fantômes, elle sait de quoi elle parle.

Aki vient lui aussi d’une culture où l’on connaît bien les créatures errantes et informes, et nous savons chacun qu’une des fonctions de flamina qu’exerce Kalinda est de tenir de tels démons à distance. Nous déjeunons à la poupe du Târâgâlâ, dans la cabine qu’elle et moi affectionnons, et c’est un peu comme si nous y avions invités nos amis.

Nous ne sommes pas loin de la cambuse attenante à la cuisine, et plus proche encore de la passerelle. Chacun de nous peut tour à tour se lever pour aller y voir si le navire tient bien son cap, ou si aucun obstacle ne se trouve sur notre route. En fait, nous nous en assurons aussi bien à l’aide d’un simple ordinateur de poche. Aliona, qui est en principe de quart, tient le sien allumé à côté de son Purēsumatto.

Nous avons pris l’habitude d’appeler ainsi, en japonais, ou le plus souvent sous sa forme abrégée matto, ce que la langue française nomme curieusement un set de table, terme dont je n’ai aucune idée de l’origine : set n’est pas un anglicisme, puisqu’on dit en anglais placemat, ou mat simplement, emprunté au japonais. L’usage en aurait été introduit en Europe dès le quinzième siècle à partir de Venise, mais les Italiens disent tovaglietta americana (napperon américain).

Moi, je n’ai pas d’ordinateur de poche. Je déteste ces objets hantés par des fantômes débiles, et ouverts à tous les passe-murailles. J’attends qu’ils puissent embarquer un bon Linux.

Chacun est civilement assis en tailleurs sur son tatami ; moi seul ai allongé les jambes comme un Gréco-latin.






carnet - …

En cours



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© Jean-Pierre Depétris, avril 2017

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Adresse de l’original : http://jdepetris.free.fr/Livres/journal_17/




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