Onzième Cahier

 

 

 

Jeu et voyance. - Une prédiction ne peut être que probabiliste ou divinatoire. - Nous cherchons de bonnes images et de bonnes décisions. - Rien ne « se révèle juste » mais « se révèle » tout simplement.

 

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Le 23 novembre

La figure alchimique. Le Tarot, le Yi king.

La littérature alchimique se présente sous la forme d'une nomenclature de figures. L'alchimie a tous les couverts d'une chimie, au sens moderne : une chimie du sens et de la figure.

 

Dans la Bhagavad Gîtâ, ou dans le dialogue de Phèdre de Platon, on retrouve une même figure : celle du char. Sur cette figure s'articule un même propos : l'homme doit subjuguer ses passions, les faire aller au même pas et dans la même direction, comme fait le conducteur du char avec son attelage ; il n'y a ni bonnes ni mauvaises impulsions, il n'y a ni à les libérer ni à les retenir : seulement à les conduire ensemble, à les régler. Cette figure constitue la sixième lame du Tarot de Marseille - Le Chariot.

 

L'alchimie ressemble à une nomenclature de toutes les figures de l'esprit : la tentative de condenser la pensée universelle sous la forme d'une nomenclature finie de figures.

Peut-on concevoir une suite finie de toutes ces figures ? - Peut-être pas finie dans le sens ou l'on ne pourrait plus en faire de nouvelles ; mais finie parce qu'elle rassemblerait toutes les figures qui ont été utilisées dans les écoles de philosophie au cours de l'histoire ?

 

Cela est dur à concevoir. Cependant, on doit bien reconnaître une certaine récurrence.

La figure du mur, comme pur objet de perception, on pourrait en poursuive la piste de Bodhidharma et de Huike jusqu'à Whitehead et Wittgenstein, en passant par Guillaume d'Ockham, Oriol et Léonard de Vinci.

 

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Ce journal, lui aussi, est ponctué de figures récurrentes. L'arbre (le cèdre au soleil couchant), la lunette, la poutre jetée sur l'abîme, la lune (son coucher et la terre ronde), le pigeonnier, le visage dans la tapisserie...

Je pourrais très bien écrire un traité que j'articulerais sur ces figures dûment numérotées. Je pourrais condenser et structurer le contenu de ces cahiers sur une nomenclature de leurs figures. C'est ce que j'ai fait avec Les Trente-deux clefs.

Ou plutôt, j'ai fait le cheminement inverse. Je suis parti, non pas même des figures, mais des noms des figures. J'ai inventé des noms étranges : Le Panier Gardé, Le Ver à Soie, La Truite dans le Courant...

Le nom de la figure est la figure même.

 

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Le 25 novembre

J'ai inventé des noms, et j'ai « déliré » (comme disent les jeunes) sur ces noms. (1)

Les figures, les images, je les ai construites en associant arbitrairement des mots : La Cigale du Cuivre, L'Enclume de Vacuité, Les Dents de l'Oursin… En réalité, la plupart étaient déjà dans mon esprit, elles me tournaient en tête, parfois depuis longtemps, et l'on peut en trouver les traces récurrentes dans d'autres écrits : Le Sourire du Lézard, Le Phare Chymique... Quelques une ne sont même pas de moi : La Nuit du Chasseur...

Tout était déjà contenu dans l'association de ces deux, trois ou quatre mots, il ne me restait qu'à jouer avec.

Je laissais venir ce qui venait, et venaient des images, pas des idées. L'image se dessinait d'elle-même, à peine était-elle évoquée, invoquée, par le choc des deux trois ou quatre mots. Évoqués ou invoqués : de la voix, d'une vocation, l'image d'abord naissait et entraînait la pensée.

 

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Les Trente-deux Clefs font penser aux vingt-deux lames du Tarot de Marseille, et plus encore aux Douze Clefs de la Philosophie de Basile Valentin.

Le Tarot de Marseille n'est pas accompagné de textes. Les Trente-deux Clefs ne sont pas accompagnées d'illustrations. Les Douze Clefs de la Philosophie sont des images accompagnées de commentaires, à moins qu'elles ne soient des textes illustrés. Cette dernière forme est courante entre le quinzième et le dix-septième siècles : Les Prognostigations de Paracelse, la Toison d'Or de Salomon Trimosin...

Ces livres sont construits et fonctionnent sur les noms des figures, jouent sur les noms, et sur leur nombre aussi. Le nombre des figures est essentiel, il est la clé du rapport qu'elles entretiennent entre elles.

 

 

Ainsi DOUZE est trois fois quatre et suppose une construction circulaire. (2)

1 à 12

Il propose trois relations en carré :

carré 1,4,7,10

et quatre en triangle :

triangles 1,5,9

VINGT-DEUX qui est le nombre des lettres arabes et hébraïques, suppose une relation symétrique, où les lames s'interprètent deux à deux (peut-être en relation avec les lettres solaires et les lettres lunaires dans la langue arabe). (3)

1-11//12-22

TRENTE DEUX, le nombre des dents et des vertèbres, suppose une structure carrée, une relation par reflets.

(((((1) -> (2)) -> (3, 4)) -> (5, 6, 7, 8)) -> (9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16)) -> (17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32)

 

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Inutile de s'embarquer trop loin dans les inférences relatives à ces structures. Il importe seulement que les figures soient en nombre fini, et que ce nombre fini sous-tende une structure combinatoire.

Une telle structure donne aux figures leur autonomie. Elles ne sont plus les paragraphes d'un livre, enchaînés linéairement : elles forment un jeu. Elles sont jeu et pourtant demeurent livre, comme le Yi King. (4)

Le Yi King entre parfaitement dans cette catégorie de livre-jeu, mais aux noms, qui constituent proprement les figures (Le Soleil, La Montagne...), ne correspondent ni du texte, quoique le commentaire existe et même le commentaire à tiroir, ni des illustrations, mais des signes abstraits, faits d'une combinatoire de lignes pleines (-) et de lignes coupées (--), groupées par six en soixante-quatre figures.

 

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Livre renvoie à lire, mais aussi à lier - enchaîner dans une suite. Jeu renvoie aussi à lier, dans le sens de « trousseau » (trousseau de clés, Les Douze Clefs de la Philosophie). Il s'agit dans tous les cas de jeux, au sens de structure combinatoire finie. Mais on peut voir facilement, avec l'exemple du tarot combien cette combinatoire finie se prête au dispositif ludique - au jeu de société.

Entre le jeu de société (le dispositif ludique) et le jeu de clés, se place le jeu divinatoire.

Le dispositif a dans tous les cas la fonction de faire surgir une représentation, une figuration, une vision. Il est tentant de l'utiliser à faire surgir une vision de l'avenir.

 

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La divination.

La prédiction par des jeux divinatoires a toujours soulevé des polémiques que les prédictions par induction ou déduction logiques ne soulèvent pas. Cela donne à réfléchir.

Je veux dire que tout ce qui nous semble fonder cette polémique cède dès qu'on s'y arrête. Plus précisément, tout y est fondé sur la croyance que l'inférence logique est fiable pour prédire des faits. Mais cette croyance, sur quoi est-elle fondée ? Certainement pas sur l'expérience. Nous pouvons aussi bien nous tromper dans nos raisonnements que dans nos intuitions.

 

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Nous nous trompons aussi bien lorsque nous tentons de prédire l'avenir par inférence logique, mais du moins savons-nous expliquer pourquoi.

A vrai dire, nous cherchons très rarement à expliquer ; nous nous contentons de considérer l'erreur comme explicable.

L'intuitions nous semble moins facilement explicable, mais nous cherchons davantage à expliquer.

Inexplicable, cela peut vouloir dire : ne demandant aucune explication - mieux : n'acceptant aucune explication.

 

« J'ai vu ses yeux tristes, et j'ai conclus que x. »

x peut être vrai ou faux. En tous cas tu peux justifier pourquoi tu infères x. Mais si je te demande pourquoi tu lui vois des yeux tristes, tu seras bien embarrassé. Tu auras bien du mal à m'expliquer à quoi l'on reconnaît que des yeux sont tristes. « Si tu ne le vois pas de toi-même, que pourrais-je te dire de plus ? »

Il est à noter que si je te demande de dessiner des yeux tristes, il se peut que tu saches le faire, mais tu ne pourras toujours pas m'expliquer, me dire comment on fait.

 

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La cartomancienne tire une carte et dit qu'elle « voit » un accident.

Le voit-elle ? Peut-être ne fait-elle que donner le change, mais peut-être le voit-elle bien : comme tu vois, par exemple, de la tristesse ou du doute dans un regard.

Que signifie dans ce cas « voir » ? Peut-être « voir » alors ne signifie-t-il rien. Peut-être signifie-t-il : « je ne sais pas comment je le sais ».

 

Que la « voyance » se révèle vraie ou fausse, ce n'est pas cela qui est ici en question. La question est celle-ci : Peut-on dire « je le vois (je le sais, je le devine, je le pressens,...) sans savoir comment (ni pourquoi) » ?

Que la prédiction (voyance ou inférence) soit vraie ou fausse est une toute autre question.

 

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On se trompe généralement de problème. On croit que le problème principal est celui de la vérité ou de l'erreur dans nos jugements ou dans nos prédiction. Le problème est d'abord celui de formuler (donner forme, formule ; concevoir) des jugements ou des prédictions.

Les faits viendront ou non les confirmer. Sans cette vérification par les faits, nous n'aurons de toute façon aucune certitude. Nous n'aurons pas de certitude, non seulement sur la vérité ou l'erreur, mais sur la signification même de ce que nous formulons.

Sur cela aussi il faudra revenir.

 

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Comment puis-je être certain que le train arrivera à l'heure ? Tant que le train n'est pas arrivé, je ne peux être certain qu'il arrivera à l'heure.

Mais pourquoi ai-je besoin de savoir si le train arrivera à l'heure ? Si je n'ai d'autre souci qu'une recherche gratuite de la vérité, pourquoi ne me contenté-je pas d'attendre ? Nous saurons bien la vérité quand le train arrivera. Nous ne pourrons de toute façon pas la savoir avant.

 

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Quand le train arrivera, qu'il soit à l'heure ou non, cela ne sera pas proprement une vérité, mais un fait. Je veux dire que lorsque vient le moment de la vérification, il n'y a plus proprement de vérité, mais de la réalité.

Quand je me demande si le train arrivera à l'heure, mes conclusion relèvent moins de la vérité que de la vraisemblance : c'est à dire d'une vérité probable (susceptible d'être prouvée, recherchée à l'aide de preuves et d'inférences) ; de probabilité.

La notion de vérité n'entend rien d'autre que l'adéquation entre probabilité et réalité.

 

Cette notion est trompeuse, car elle sous-entend une intemporalité de cette adéquation. De plus, elle la sous-entend mais ne la spécifie pas, ce qui la rend imperceptiblement trompeuse.

 

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Je prédis que le train arrivera à l'heure, et le train arrive à l'heure. Ma prédiction était donc vraie.

- Mais quand était-elle vrai ? L'était-elle déjà avant que le train n'arrive ? Et en quoi demeurerait-elle, après son arrivée, une prédiction ?

- Tu oublies un détail important. Je n'ai pas seulement prédit l'arrivée du train à l'heure, mais je peux l'expliquer. J'ai envisagé toutes les possibilités. J'ai entièrement saisi le phénomène dans l'ensemble de ses propensions.

- Non. Cet ensemble est infini. Tout aurait pu arriver. Tu n'as fait qu'inférer des probabilités. Ce que tu as prévu était seulement probable, et s'est révélé vrai.

 

Mais « révélé » que j'emploie ici est encore un terme trompeur, car l'arrivée du train à l'heure n'a rien révélé du tout concernant la prédiction. Plutôt l'a-t-elle « faite » vraie.

Les données auraient pu être plus complètes, les inférences plus rigoureuses et tu aurais pu te tromper ; comme tu aurais pu prévoir juste par un pur hasard.

 

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Je prédis que l'eau va se mettre à bouillir dès qu'elle atteindra cent degrés.

- Et si c'est bien ce qui a lieu, qu'auras-tu vérifié ? La pureté de ton eau, l'exactitude de tes instruments de mesure...

Dire que l'eau bout à cent degré n'est pas une prédiction ; c'est une règle. Vérifier une règle, ce n'est pas vérifier des faits.

 

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Le 27 novembre

Je sais que j'ai rejoint la bonne route, mais je ne sais pas dans quelle direction je dois emprunter cette route. J'en choisis une et, quelques centaines de mètres plus loin, une borne m'apprend que je marche dans la mauvaise direction. J'ai donc fait tout ce trajet pour rien.

- Non, puisque maintenant je sais quelle est la bonne direction. En réalité je me suis rapproché de mon but : tout à l'heure, j'avais encore ces centaines de mètres à parcourir avant de connaître le bon chemin.

Il est vrai que j'aurais pu tout de suite tourner dans l'autre direction, et j'aurais économisé de la marche. Certes je n'ai pas choisi le chemin le plus court, mais j'ai quand même avancé.

 

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Imaginons que quelqu'un n'ait jamais appris qu'une route ait deux directions ; ou bien qu'il l'ait oublié. Cela peut très bien arriver : distrait, il marche, rejoint la bonne route, la prend dans le mauvais sens et, quelques centaines de mètres plus loin, il découvre qu'il s'éloigne du but de son trajet. Mais il ne parvient pas à penser que la route ait deux directions.

Le voilà troublé, ne sachant plus de quoi il doit douter. Ne lui vient pas à l'esprit qu'il ait pu prendre la bonne route dans le mauvais sens.

 

Ne croyons pas cette histoire invraisemblable. Souvent il nous arrive de nous égarer dans des problèmes aussi simples. Peut-être sont ils nos principales sources d'erreur.

Songeons aussi au noeud Gordien, à l'oeuf de Colomb.

 

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Comment pouvons-nous oublier, ne serait-ce qu'une fraction de seconde, qu'un chemin ait deux directions ? Ou quelque chose de ce genre ?

Cette question en soulève une autre : si nous pouvons l'oublier, alors comment nous en souvenons-nous ? Comment nous souvenons-nous de choses beaucoup plus complexes ?

Mais avons-nous besoin de nous souvenir qu'une route a deux directions ? L'avons-nous appris ? Et à quoi cela pourrait-il bien ressembler de l'apprendre ?

Dirions-nous plutôt que nous le « savons » ? appellerions-nous cela un « savoir » ?

Oublierions-nous qu'une route a deux directions comme nous oublierions, par exemple, la formule pour résoudre des équations du second degré ? Ou la place des fous et des chevaux sur un échiquier ?

 

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La poursuite de la vérité, la prise de décision et l'image que l'on se fait des choses.

La poursuite de la vérité connaît un terme : la prise de décision.

Elle connaît aussi un autre terme : l'image que non nous faisons des choses.

Ce que nous cherchons, ce sont soit de bonne décisions, soit de bonne images. Et nul doute que les unes nous servent à forger les autres.

 

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Le 30 novembre

Comparons une formule mathématique avec une notation musicale.

Par exemple :p ou q, alors r. Cette formule en Français peut se prononcer : Si, soit p, soit q, alors r. Ou plus explicitement et phonétiquement : Si nous avons soit "pet", soit "cul", alors nous avons "aire".

Elle peut se dire et se prononcer différemment dans toutes les langues du mondes et cependant garder absolument la même signification.

Par contre la suiteré, mi, solpourrait se noter très différemment, mais s'interpréterait toujours avec des sons de la même hauteur et de la même durée.

Bref, la première notation est exclusivement sémantique, la seconde n'a aucune valeur sémantique mais seulement sonore.

Ces deux aspects isolés ici dans deux exemples précis sont ensemble en oeuvre dans l'écriture des langues naturelles.

(Le 16 juillet)

 

On a craint que l'audio-visuel ne détrône l'écrit. A la longue, c'est le danger contraire qui menace la langue : l'écriture est partout.

Imaginons une civilisation qui en vienne à réduire la musique à la seule écriture musicale. On n'écouterait ni ne jouerait plus de la musique, mais on la lirait. On n'apprendrait plus à chanter ou à jouer, mais à écrire des partitions. Les enregistrements ne seraient plus utilisés que pour s'éviter la peine de lire ou d'écrire.

(Le 15 juillet)

 

Autant les fondateurs de la théorie, dans un premier temps, ont dû travailler avec ces équations étranges et compliquées, et faire de longs calculs avant de savoir ce qu'elles pouvaient donner, autant les générations suivantes acquièrent une telle compréhension des concepts sous-jacents que les physiciens peuvent désormais, grosso modo, deviner quelle sera la nature des solutions d'un problème avant de faire le calcul détaillé. Une réelle intuition se forme. A titre analogique pour cette intériorisation d'un formalisme élaboré, considérez le cas de la musique. Quand je vois une partition, moi qui ne connais pas le solfège et encore moins l'harmonie, je n'entends rien. Le musicien professionnel, cependant, voit une partition et l'entends ipso facto. Il n'entends pas exactement la musique telle qu'elle sera jouée, mais il en a déjà une idée fidèle et précise. Il possède une représentation intuitive et fondée sur l'intériorisation de l'écriture musicale.

Jean Marc Lévy-Leblond, La science c'est raconter des histoires. (5)

 

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Le premier décembre

Le probable : ce que nous pouvons prouver - et le visible.

« Je l'ai vu : je sais que c'est vrai. »

« Je peux le prouver ; c'est donc vrai. »

 

« J'ai vu le soleil se lever à un point de l'horizon et je l'ai vu se coucher à un point opposé : je sais qu'il tourne autour de la terre. »

« Je sais que la terre tourne autour du soleil ; je peux le prouver. »

On peut observer que ces deux propositions sont interchangeables : « j'ai vu le soleil se lever à un point de l'horizon et je l'ai vu se coucher à un point opposé... », cela peut être considéré comme une preuve.

Je peux « voir » aussi la terre tourner. (Comme je peux voir - peut être jusqu'au vertige - se déplacer le quai d'où je regarde le bateau partir.)

 

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« J'ai vu la terre tourner, et je sais que c'est vrai. - Où l'as-tu vue tourner ? - En rêve. »

Et pourquoi pas ? Qui nous dit que Galilée n'a pas vu d'abord la terre tourner en rêve ?

Descartes a bien eu l'intuition des coordonnées en se réveillant le matin dans son lit.

 

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« Je n'ai pas vu que la route avait deux directions. - Comment as-tu fait pour ne pas le voir ? »

« Prouve-moi que la route a deux directions. - Que serais-tu prêt à considérer comme une telle preuve ? »

Ou bien : - veux-tu dire que le fait que la route ait deux directions est pour toi de l'ordre du probable ?

(Mais je pourrais répondre à un gendarme : « montrez-moi le panneau de sens unique ».)

 

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Au départ du bateau, je vois, je sens le quai où je me tiens, se déplacer. C'est moi qui bouge, et le bateau semble immobile.

Ceci est-il une illusion ?

Cela dépend : est-ce que je crois vraiment que le bateau reste immobile et que c'est moi qui pars avec le quai ? Non, je sens que le quai se déplace en même temps que je sais qu'il est immobile, et c'est de là que vient l'impression de vertige.

L'impression de vertige : le choc de deux impressions contradictoires.

 

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Je vais « tirer les cartes ». Comment ai-je appris à le faire ? Je ne l'ai peut-être pas appris.

On peut trouver des manuels nous enseignant quelle signification on peut donner à chaque carte, et comment en interpréter les combinaisons ; mais chacun serait tout aussi bien capable d'inventer ses propres règles.

Telle carte veut dire ceci, telle autre cela, et leur rencontre veut dire ceci de plus précis.

 

Jusqu'à quel point puis-je saisir spontanément une signification dans la rencontre de quelques cartes ? C'est à dire « voir » - voir une naissance, un héritage, une rencontre...?

Jusqu'à quel point puis-je dire que l'habitude provoque une vision spontanée dans un ensemble de carte, une boule de cristal, une carte du ciel...?

Que la vision « se révèle » vraie ou fausse n'a ici aucune importance. C'est la « capacité de voyance » qui seule m'intéresse - comme la capacité de saisir la musique à la seule vue d'une partition.

 

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Cette question en appelle irrésistiblement une autre : quel rapport entretient cette capacité de voyance avec un processus d'apprentissage ?

 

A force de tirer des cartes je commence d'abord par ne plus avoir à consulter le manuel (ou à repenser au code que je me suis moi-même donné), puis je finis par « voir » ipso facto ce que les cartes « veulent dire ».

Est-ce vraiment ainsi que les choses se passent ? Je n'en suis pas si sûr.

 

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On finit en lisant par oublier la page, les lettres, les mots ; on entre dans l'histoire. Le bon auteur nous fait vivre les impressions, les émotions ; il nous donne accès à tout un monde sensible… On peut dire des choses de ce genre. Pour moi, elles sonnent faux.

 

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En quoi la lecture de poèmes spatialistes de Pierre Garnier requiert-elle un apprentissage ?

l'oiseau

Il se peut que celui-ci ne dise rien immédiatement, mais à la longue.

 

Pierre Garnier écrit dans Journal de composition du jardin japonais :

 

?-06-1972 : deux mots - deux lettres - disposées sur un plan déterminent un espace linguistique.

 

soleil, tigre

 

un réseau de relations s'établit : d'abord les deux objets - tigre et soleil - sont perçus, ils soulèvent quelques images des tropiques, des souvenirs d'aventures vécues ou lues ; mais bientôt ces images s'effacent ; on sent alors plus qu'on ne voit ; entre les deux noms quelque chose commence à fonctionner - on perçoit plus qu'on entend - quelque chose qui va et vient, un mouvement sans objet qui fait vibrer comme le mouvement d'un bateau sans bateau sur la mer...

 

Mais comment cela se joue-t-il ? Peut-on saisir là, en action, quelque chose de l'ordre de l'apprentissage ?

Et qu'appellerait-on alors « apprentissage ?

 

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Le 2 décembre

Apprentissage et révélation.

« Mes déductions se sont révélées justes. - Non. Plutôt sont-elles tombées justes. »

Des faits ne « révèlent » rien en ce qui concerne des déductions.

 

- J'ai pris de l'eau pure, je l'ai portée à cent degrés en mesurant exactement la température et elle a bien bouilli à cent degrés. - Soit. Mais qu'as-tu vérifié ainsi ? Et si l'eau n'avait pas bouilli, qu'est-ce que cela aurait révélé ? Que ton eau n'était pas pure, ou que ton thermomètre était défectueux, que tes méthodes pour purifier l'eau, pour vérifier cette pureté ou pour mesurer la température ne sont pas fiables ? Ou que l'eau ne bout pas toujours à cent degrés ?

Qu'à cent degrés l'eau soit portée à ébullition, cela se prête-t-il à vérification ?

- Cela aurait quand même bien « révélé » l'impureté de l'eau ; ou la défectuosité de mon thermomètre.

- Bien sûr. C'est cela qui aurait été révélé ; rendu visible. Mais quelle place cela tenait dans tes inférences ? Même pas celle de majeure, moins encore de conclusion, mais de mineure.

L'eau bout à cent degrés

majeure

Ceci est de l'eau

mineure

Donc elle bouillira à cent degrés

conclusion

L'eau bout à cent degrés

majeure

Cette eau va être portée à cent degrés

mineure

Donc elle va bouillir

conclusion

*

 

Le 2 décembre

On peut pourtant dire que l'inférence logique sert ici à révéler quelque chose d'une réalité singulière ; quelque chose qui autrement n'apparaîtrait pas : en l'occurrence, l'impureté de l'eau. Mais elle ne révèle rien de l'ordre de la prédiction.

Elle ne révèle que ce qui était, et non ce qui attendait encore d'être. (6)

Je veux dire aussi que, en ce sens, elle n'est pas « fertile ».

 

*

 

Majeure, mineure et conclusion ; lorsque le syllogisme est confronté aux faits, c'est la mineure et non la conclusion qui est mise en cause.

En cela, la critique du pragmatisme, que fait par exemple Herbert Marcuse, est peut-être fondée, mais elle tombe à côté.

 

Aucune expérience ne nous apprendra si un syllogisme est vrai. Mais un syllogisme peut nous révéler beaucoup d'une expérience (par exemple que ce qui boue peut à juste titre être reconnu comme de l'eau).

Et d'abord le syllogisme peut induire l'expérience. Il peut même déterminer l'expérience que nous avons de l'expérience.(7)

 

Certes, l'expérience ne vérifie, ne révèle, ne confirme, n'explique rien du syllogisme ; mais le syllogisme ne garantit rien non plus de l'ordre du réel, de l'effectif, de la chose (to pragma).

Rien dans l'ordre du rationnel ne garantit son adéquation au réel. Ni l'inverse. C'est cette adéquation justement qui est en question ; en jeu.

 

*

 

Tout l'analytique d'Aristote me semble converger sur ce que je pointe ici.

Le but de l'analytique est-il d'apprendre à penser ? Si cela veut dire qu'apprendre à penser, c'est connaître ce qu'est une majeure, une mineure et une conclusion avant de faire un syllogisme : non. Chacun est bien capable de faire des syllogisme sans savoir ce que veut seulement dire syllogisme. Pourtant tout le monde n'est pas capable de voir qu'il n'a fait qu'en confirmer la mineure quand il croit avoir vérifié l'inférence, et cela, même s'il est docteur en philosophie.

C'est là le fil qui permet de lire l'Organon autrement que comme un jeu de patience dont on saisit mal l'utilité, la pertinence, ou tout simplement l'intention.

 

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Le 3 décembre

Du côté du réel, le syllogisme ne révèle que ce qui est déjà, non ce qui va être.

Le côté du réel, c'est celui du singulier, ou encore, de la mineure.

 

Ceci ne s'applique pas seulement à ce qu'il en est des choses, des êtres, mais aussi à ce qu'il en est du sens, des significations. L'analyse ne dévoile, du côté du réel, qu'un sens latent déjà là, non qui va être - qui va naître (n'être). (8)

L'analyse ne fait pas naître du sens. Ou encore, le sens ne naît pas d'un procès logique ; mais analogique.

 

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Le 10 décembre

La vue et l'oreille :

Pour ne pas conclure : deux passages barrés aujourd'hui dans la rédaction d'un projet :

Pas plus qu'en dessinant, on ne peut compter sur sa seule imagination en écrivant. Les choses sont des signes et les signes, des choses.

L'écriture n'est jamais que la transcription graphique de signes sonores, comme les notes sur une portée le sont de la musique. Cependant, l'écrit contient des informations sémantiques que la partition ne contient pas, et moins d'informations sonores.

 

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NOTES

1 Lire, délire. Pourquoi Derrida n'ose-t-il pas le concept de délire, plutôt que celui de déconstruction ? Lire, lier ; délier, délirer. C'est bien de « délecture » et de « déliaison » qu'il s'agit. Le lien, le joug. (Joug qui, en Sanscrit, donne yoga.) Je pressens ici quelque chose du travail de la terre : l'attelage et la charrue - qui ne manque pas de revenir chez Derrida dans Éperons du style.

2 Voir 15 août.

3 Le [l] de l'article s'assimile à la première consonne du mot si c'est une consonne solaire : il y a alors phonétiquement gémination de cette consonne : shams (soleil), ashshams (le soleil). Devant les consonnes lunaires, le [l] de l'article est prononcé normalement alqamar (la lune).

4 King : livre en Chinois.

5 Dans Science et imaginaire, ouvrage collectif, sous la direction de Ilke Angela Maréchal, Bibliothèque Albin Michel Science, 1994.

6 Remarque qui peut aussi bien s'appliquer au sens, et à l'interprétation d'un sens ; de la signification « inconsciente ». On n'interprète pas un sens qui n'est pas encore. Dans ce cas, la signification, le sens, ne se distingue pas de « la chose réelle » ; participe du réel.

7 - L'expérience que nous avons de l'expérience ?! - Rien n'est moins clair que l'idée que nous faisons de l'expérience.

8 Ici, ce pourrait être le sens à donner à « analyse » dans « psychanalyse » qui soit en question.

 

 

TABLE