Jean-Pierre Depetris, juin 2021.
Jours paisibles à Dirac - Fin de printemps - L’été arrive - L’Orient après la pluie - Suite
La République Démocratique de Chine a invité tous les gouvernements d’Asie Centrale à Xi’an. Les pays d’Asie choisissent toujours attentivement leurs lieux de rencontre. L’on se souvient de Samarcande l’an dernier.
Avec Xi’an, l’on ne peut faire plus chinois. Elle fut la première capitale après que le premier empereur Quin, Shi Huangdi, eut unifié les Royaumes combattants. Elle est célèbre par ses guerriers d’argile découverts et déterrés à la fin du vingtième siècle. Le monde entier en a entendu parler. Pour autant, cette capitale est située très à l’ouest, au départ des caravanes de la soie. Aussi l’Islam y a depuis longtemps une forte présence.
La grande mosquée de Xi’an est connue pour avoir été construite dans le style d’une pagode. Son minaret paraît surgir de l’écrin d’une végétation luxuriante. L’on retrouve partout en Chine de remarquables mosquées de styles souvent inattendus. Elle est l’une des plus anciennes, construite en 742.
Il y a vingt ans, j’ai eu l’intuition qu’une civilisation d’une immensité inédite reprenait son vol au cœur de l’Asie. Personne ne m’a cru. Quand on revoit l’état du monde alors, l’on ne s’en étonne pas. Tout s’est passé si vite.
La Grande Mosquée de Xi’an occupe un espace considérable dans le vieux quartier musulman, mais il est subtilement découpé en petites cours tranquilles. La végétation y paraît plus dense qu’elle ne l’est en réalité. C’est l’une des plus vieilles mosquées de Chine, peut-être la plus vieille.
La Grande Mosquée de Xi’an : l’attribut « grand » lui va mal ; je l’appellerais « la paisible mosquée de Xi’an ». L’Islam s’est largement répandu en Chine dès qu’il eut pénétré la Transoxiane. Une conquête paisible. Le choix de la ville a dû chercher à le rappeler.
Les calligraphies en caractères coufiques s’approprient bien l’architecture de style pagode.
– C’est quoi en fait la grosse colère de Prigojine, m’interroge Leïli ?
– Tu sais que l’état-major cherchait à attirer les forces ukrainiennes à Artiomiovsk pour les hacher sur place, mais les combattants de Wagner avançaient trop vite. L’état-major, l’on imagine qu’il était excédé, a donc décidé de les priver de munitions.
Les munitions, ça sert à avancer, mais ça sert aussi à repousser les attaques. Les forces de Wagner se sont donc trouvées à court pour se défendre et ont eu des pertes qu’elles n’auraient pas dues. Voilà la raison de cette colère homérique.
– On la comprend.
– Bien sûr. La façon est plutôt radicale d’imposer les ordres, et elle a coûté des vies ; l’état-major ne doit pas en être si fier. J’imagine qu’il ne doit pas être facile sur le champ de bataille de contrôler exactement sa vitesse de progression. D’un autre côté, Artiomiovsk était un piège excellent pour y attirer les forces ukrainiennes, et il ne fallait pas l’éventer trop tôt. Les deux côtés devaient donc être en colère de bonne foi.
– C’est quand même dégueulasse pour Wagner.
– Sans doute, et c’est pourquoi Prigojine a pu se permettre ses paroles excessives sans en subir de conséquences, et recevoir ses munitions. Tout le monde comprend.
Je sens qu’un orage approche subrepticement dans notre dos. Il n’y a qu’un instant, un brûlant soleil nous accueillait. Il s’est caché, et le vent nous rafraîchit maintenant. J’ai rangé mon chapeau dans mon sac.
« Nous aurions pu laver ce matin », me confie Sint, « le linge serait déjà sec. »
Si l’orage doit éclater, peut-être ferions-nous mieux de ne pas l’attendre. Nous ne sommes pas loin, nous sommes aux restaurants du lac ; un orage n’aurait cependant pas besoin de beaucoup de temps pour nous tremper. Le ciel est sombre au-delà des ramures.
L’orage était prévu plus tôt ; sur l’écran, l’icône des éclairs était si grosse qu’elle nous a inquiétés. Il continue à faire chaud malgré le vent moite.
Le vent fait se lever une sourde rumeur dans les branchages. Elle vient peut-être aussi de la forêt qui grimpe la montagne de l’autre côté de la rivière. Je ne sais pas s’il va pleuvoir. L’orage va peut-être nous éviter. Le vent souffle dans la direction des nuages. J’ai envie d’attendre pour le savoir.
Ce n’est pas la première fois que je gravis une route de montagne pour me rendre au bord de la mer en rêve. Je monte, je monte, je monte toujours et j’arrive à un rivage.
J’ai connu éveillé de telles impressions en me rendant jusqu’au lac de Serre-Ponçon. Il est grand, c’est vrai, mais enfin, ce n’est pas la mer. Dans mon rêve, si.
J’ai connu cela aussi dans les Alpes en rejoignant des lacs ; des lacs plus petits, mais dont la sensation en arrivant était plus saisissante encore tant la pente était raide.
Des lacs de montagne, c’est cela, où me conduit mon imagination onirique ; des lacs de montagne bien trop vastes pour être possibles. Il y a en moi quelque chose qui me convainc qu’en montant, l’on finit par rejoindre comme une mer, un océan.
C’est vers quoi je roulais dans mon rêve sur une route de montagne, une belle route, large et solide, avec des murs de pierre pour retenir les éboulis de la saison des neiges, avec de larges accotements de terre où les camions trouvent à se garer.
Il ferait presque froid avec les nuages et le vent. Aujourd’hui encore, un orage se profile. Nous prenons du retard avec le linge.
Deux gouttes tombent sur mon cahier. Je le range dans mon sac. Je regarde le ciel. Plus rien.
Je ressors mon cahier. J’en reçois encore. Je me déplace sur une table sous la bâche.
Ça y est : l’odeur forte de l’orage commence à se lever.
« Bonjour », me lance Sint dans la lueur de l’aube qui traverse les volets croisés. Elle est rayonnante elle aussi comme le jour. J’ai poussé la porte de sa chambre car je ne savais pas si elle dormait encore ou si elle était sortie.
« Qu’est-ce que tu as de beaux yeux », me dit-elle en me rejoignant dans la cuisine. Peut-être les lueurs du soleil levant les lui font-elles redécouvrir. Elle plonge dans mon regard en me prenant le bras. « Ils sont si noirs ! »
J’ai les yeux marron ; ils sont très sombres, mais ils ne sont pas noirs. Les siens aussi maintenant le paraissent, malgré la petite lueur verte que je leur connais. Tout semble si pur ce matin après les orages de la semaine.
Il est des instants qui s’épinglent sur vos vies et n’en bougeront plus. Vous les vivrez sans cesse éclatants comme au premier jour. Les ayant connus une fois, vous n’aurez plus à les revivre pour qu’ils vous éclairent à jamais. Celui-ci en est un.
Vous les revivrez peut-être sans les avoir vous-mêmes vécus. Le vivant est sans limite.
J’ai de si lointains souvenirs d’elle. Je la revois enfant, son sourire éclatant, cueillant des noisettes, aussi ravie qu’aujourd’hui, dans les branches ruisselant de jour.
Une chose me chiffonne. Depuis l’an dernier, je n’ai pas entendu parler une seule fois de Nestor Makhno.
J’ai tout entendu depuis plus d’un an, depuis dix ans, sur cette hypothétique nation connue sous le nom d’Ukraine ; de l’antique Tauride à l’éphémère junte néonazie de Kiev. Rien qui collât avec ce que je connaissais. Pourtant depuis plus d’un an et davantage, l’on se bat sur cette terre qui a connu une guerre révolutionnaire des plus radicales du siècle dernier. L’insurrection makhnoviste ne serait même plus un souvenir ?
L’armée makhnoviste avait repoussé les Autrichiens, et elle venait de prendre la Crimée quand elle fut détruite par l’Armée Rouge de Trotski. Comment a-t-il fait ?
Makhno n’était pas le simple chef charismatique d’un réseau de résistance. Les territoires insurgés étaient vaste et fortement industrialisés. Leurs conseils étaient connus dans le monde entier. Des volontaires les avaient rejoints de partout.
L’armée de Makhno n’était pas l’ennemie de l’armée rouge. Elle lui était même incorporée sous le nom de huitième armée rouge.
En tournant au dernier moment ses canons lors de la prise de la Crimée, Trotski pouvait-il effacer tout cela comme la commune de Kronstadt ? Je n’y étais pas. Je ne sais à quoi tout cela ressemblait sur place. Mon imagination peut bien broder, mais je ne sais rien, ni ce qu’il en reste.
Makhno était connu. L’hymne de son armée est même devenue la célèbre chanson du partisan, « ami si tu tombes… » Peut-on effacer cela comme l’on retoucherait une photo ?
On l’efface cependant, on l’efface en retartinant l’histoire d’un hypothétique pays supposé s’appeler Ukraine.
J’ai épousé une nouvelle façon de marcher. Je cabre davantage le talon en le levant. Je commence par soulever le talon, puis j’avance l’avant du pied pendant qu’il reprend la position horizontale. Sinta m’a corrigé en faisant du chi gong.
L’on se dira qu’il doit être difficile de changer d’aussi vieilles habitudes, habitudes aussi personnelles que sa façon de marcher. Il n’en est rien : la nouvelle est si naturelle, et surtout si reposante. Elle repose mes reins, et les genoux d’abord, et les mollets quand je descends à vive allure.
En fait, elle ne change en rien ma démarche, celle par laquelle l’on me reconnaîtrait de loin. Je tends seulement à aller légèrement plus vite.
Nous avons observé des vidéos de danses indonésiennes. J’aime la danse indonésienne, j’aime la musique d’Indonésie aussi ; les musiques, les danses, tant l’archipel a été traversé par les influences les plus diverses : Inde, Chine, Arabie, Perse…, et même Portugal et Espagne.
En cabrant davantage mon pied en marchant, mon dos se cabre aussi naturellement. Mon ventre s’estompe, j’en ai toujours eu un peu, et mon buste se détend et s’ouvre.
Lever le pied ainsi élance tout mon corps. Grâce au chi gong, il ne l’élance pas vers le haut, ce qui ne me mènerait à rien, mais vers l’avant, les côtés…, vers l’espace gravitationnel environnant, et mon poids devient force.
Avec Sint, nous nous sommes corrigés ensemble ; car elle pratique le chi gong depuis moins longtemps que moi.
L’Ouest ne fait même pas de propagande. La propagande, ce n’est pas cela ; ce n’est pas dire n’importe quoi, c’est seulement faire savoir les positions générales de ceux pour qui elle est faite. Ce n’est pas quelque-chose de mal, ni qu’il ne serait pas utile de connaître. Il est bien possible qu’elle diffuse quelques mensonges, ou qu’elle cache une part de la vérité ; elle ne peut cependant tourner le dos au raisonnable ni au crédible.
Je serais personnellement intéressé de connaître la ligne que suivent les divers pays de l’Ouest Sauvage. Nous n’en savons rien. Ils débitent des sornettes sans queue ni tête, ruinant leur propre crédibilité et l’intérêt qu’ils devraient susciter.
De quoi, et surtout qui, cette pseudo-propagande cherche-t-elle à convaincre ? De deux choses : deux mensonges, et tous les autres paraissent donnés seulement pour les faire oublier.
Le premier est que l’Ouest ne serait pas en guerre. Formellement, c’est exact, la guerre n’a pas été déclarée. La Fédération non plus n’est pas en guerre, elle se livre à une opération spéciale. En réalité la guerre est totale, militaire, économique, industrielle, diplomatique… L’Ouest alors ne prendrait aucun risque, ne craindrait aucune menace, le front est loin.
Ce mensonge repose sur un second : l’armée étasunienne serait la plus puissante du monde, et de loin. Elle n’est en fait que la plus chère. Ce second mensonge se propose de faire sommeiller l’Ouest sur des coussins d’impunité supposée.
La population ? L’on s’en fout. L’on sait comment elle est traitée à l’Ouest, et ses inexistantes possibilités d’intervenir. Les hommes de l’art, les militaires ? Probablement pas.
Le double mensonge doit convaincre les porte-paroles et les décideurs. Je pense qu’ils croient au moins le second volet. Je pense que même des intellectuels honnêtes, et pas particulièrement suprématistes, le croient.
S’il est si important pour l’Otan que l’on croie en son invulnérabilité, il l’est aussi par conséquence qu’elle ne soit pas décrédibilisée. Il est donc peu probable que l’alliance engage ses propres forces dans la campagne d’Ukraine. L’attaque se poursuit, mais l’on ne voit pourtant pas ce que les forces ukrainiennes pourraient faire de plus après le fiasco de cette grande offensive tant attendue. Encore une fois, le jeu est entre les mains de la Fédération dont les intentions sont impénétrables.
Je ne croyais pas que l’Ouest allait finalement lancer cette offensive suicidaire, et précisément où elle était attendue de pied ferme. Elle s’est soldée par ce à quoi je m’attendais : en une semaine, des pertes irremplaçable sans acquis en retour. L’on voit mal comment les assaillant retourneraient la situation, maintenant affaiblis après les hommes, les blindés, les munitions dores et déjà dilapidés.
Pendant les combats, bien sûr, la guerre, la guerre totale, continue sur le front industriel, économique, diplomatiques, technologique… C’est ce que m’a expliqué Farzal.
Il fait ces jours-ci un temps tropical. Le climat des Tropiques se caractérise par une forte chaleur humide, et surtout par un ciel blanc.
Oui, sous les tropiques le ciel est souvent laiteux. On le croit bleu sur les photographies d’îles de rêve, mais pour les réaliser, l’on doit patiemment choisir son jour, ou les retoucher fortement. Oui, sous les tropiques, le ciel souvent est blanc. Voilà qui est plus rare en montagne, et notamment à Dirac.
Il est bleu mais très pâle, rendu laiteux par la forte nébulosité. Il a plu toute la nuit. Je dormais mais au réveil, j’ai vu la campagne trempée. Des brumes s’élevaient par nappes au-dessus de la vallée. Les peintres chinois prisent ces paysages.
La ville de Xi’an connaît bien ce climat. Bien qu’elle soit située très à l’Ouest, des nuages viennent l’arroser de la Mer de Chine. Ils lui donnent sa dense végétation, et des brumes qui s’élèvent le matin et pâlissent le ciel. À Dirac, c’est plus rare, c’est un temps de juin, un temps de fin de printemps.
Je vois de beaux nuages blancs dans le lointain, des nuages de coton vaporeux, et qui, à travers eux, laissent voir un ciel plus bleu. Ils promettent la pluie pour ce soir et la nuit.
Il fait une douce chaleur cependant dans l’ombre des grands arbres près du lac, sous les caresses d’un vent léger.
Seuls les gens sans culture pouvaient s’imaginer que la dissolution de l’Union Soviétique aboliraient deux siècles d’histoire, et davantage.
L’on avait déjà beaucoup parlé de l’effondrement du marxisme au début du vingtième siècle, avant déjà que n’éclate la Guerre Mondiale Révolutionnaire (tant pis pour ceux qui n’ont pas suivi). Le Marxisme s’était précisément effondré dans l’histoire-même. La Grande Révolution Prolétarienne n’était pas un moindre événement, de ces trous dans l’eau que rebouche l’écume.
À partir de là, il fallait bien trancher, à partir de la fin de la guerre. Le monde s’est coupé en deux : ceux qui voulaient finir le travail, et ceux qui voulaient refaire l’histoire. Là était la question. Elle se posait à tous ; à moi notamment, pour prendre un exemple simple et proche.
Avec mon sens inné de l’histoire, je songeais bien sûr à terminer ce qui avait été entrepris. C’est quoi l’histoire ? Une chose simple : ce qui est fait est fait. Ce qui est fait n’est plus à faire. En arriver là fut déjà assez dur.
De la Grève Générale à la Grande Révolution Prolétarienne, et après une longue guerre de trente ans, comment savoir où l’on en était ?
Que continuer après l’expérience zaporogue ou catalane ? L’Orient Rouge, la Révolution Africaine…
C’est avec quoi j’ai atteint l’âge d’homme, me demandant : et maintenant, on fait quoi ? Ainsi quand j’ai vu tomber le rideau de fer, je n’ai pas pensé à un reset. J’ai songé à une accélération. Tiens, ça repart, me suis-je dit, même si ça semblait repartir à l’envers. Je ne me trompais pas.
Sinta m’écoute avec attention. Je me rends compte que chaque fois que je décline grammaticalement un nom propre, le sien ou celui d’un autre, c’est toujours pour accentuer sa fonction syntaxique. En anglais j’aurais dit : « She do listen ». C’est pourquoi j’ai précisé « attentivement », mais l’adverbe aurait été inutile dans la langue locale.
Sinta aime m’entendre parler de mon histoire. Elle a raison, c’est bien de cela qu’il était question ici entre nous.
Depuis quinze jours déjà, nul n’ignore que l’offensive étasunienne a échoué. Ce genre de bataille se gagne dans les vingt-quatre à quarante- huit heures.
Même un enfant a vue bien souvent des films où la cavalerie se jette sur des positions retranchées. Elle subit alors de lourdes pertes pendant qu’elle est ainsi à-découvert. Si elle parvient à rejoindre les lignes de défense ennemies, elle entreprend de les réduire tandis qu’elle occupe une situation plus favorable, et la proportions des pertes commence à se renverser. Nul besoin d’avoir fait l’école de guerre, le principe est toujours le même.
Depuis deux semaines, les forces des états-unis sont immobilisées devant les lignes de défense, où elles se font méthodiquement massacrer sans avancer ni se résoudre à reculer.
Pourquoi n’abandonnent-elles pas ? Je n’en sais rien. Si elles n’ont pas réussi une percée en quarante-huit heures, elles n’y parviendront pas maintenant qu’elles ont perdu le meilleur de leurs forces et que l’hécatombe s’accélère.
L’absence de réactivité du camp occidental surprend tous les analystes. Il est comme décérébré. Il s’obstine à ce qui lui résiste avec la même rage que des mouches derrière une vitre. Le contraste est complet avec la réactivité des forces de la Fédération, se renouvelant sans cesse devant tout nouvel obstacle.
Les États-Unis ne songent toujours pas à lever le pied. Ils envoient encore de nouvelles armes, toujours plus obsolètes. Ils en sont à puiser dans les stocks des années soixante.
J’apprends sur l’heure que le corps expéditionnaire a décidé « une pose » dans l’offensive, façon de dire qu’ils ne peuvent plus rien faire.
Les forces de l’Otan sont devenues obsolètes, et elle coûtent toujours plus cher. Plus elles vieillissent et plus elles se font chères à entretenir.
L’arsenal nucléaire des États-Unis est devenu davantage un danger pour eux que pour leurs ennemis. Ces armes ont des dates de péremption, leurs composants sont instables.
L’Ouest Sauvage n’a plus une industrie capable de faire face à la guerre. Elle n’a plus non plus une classe de travailleurs et d’ingénieurs assez formés et assez nombreuse. Il est plus long et difficile de former une classe de bons travailleurs, que de trouver et de produire de nouvelles sources d’énergie.
Tout avait commencé après la guerre, recommencé plutôt, par l’appel aux insurrections. Lutter, lutter était devenu plus important que savoir pour quoi ou contre quoi. Pas immédiatement du moins ; jusqu’à la Révolution Iranienne, pourquoi les gens luttaient allait, pour ainsi dire, de soi.
Les Iraniens luttèrent pour l’Islam, et le monde en fut déboussolé. Une Révolution Islamique ?! On les isola. Ça ne répond pas de toute façon à la question : On fait quoi maintenant ? La Révolution Islamique elle-même, elle faisait quoi ?
Il y avait bien un parti communiste en Iran, et une forte tradition de lutte de classe. Il avait pris sa place dans la révolution ; mais « communiste », cela voulait dire « Union Soviétique », et ne passait pas. L’Union Soviétique, puis la Fédération de Russie, avait eu de gros problèmes avec l’Islam, son Islam intérieur.
Qui n’aimait pas l’Union Soviétique en ces temps sauvages, aimait nécessairement les États-Unis. Ce n’était pas le cas de l’Iran. Il se fit le pire ennemi des États-Unis, bien devant l’Union Soviétique et la Chine. La République Islamique était sans-doute d’abord anti- impérialiste.
Ce fut un tournant. À partir de là, ce fut comme si l’insurrection avait changé de camp. Ce fut l’époque des « révolutions de couleur », pilotées par les États-Unis et à leur service. Tout avait changé, et d’abord les stratégies de lutte de classe.
Le dessin d’une kalachnikov brandie fut pour une ou deux générations un signe de ralliement. Ernesto Guevara fut la figure de cette époque. Je n’en renie rien, mais déjà j’étais sceptique.
La révolution des conseils ouvriers, des soviets, le communisme, l’anarchisme, le syndicalisme…, appelons le comme nous voulons, est la prise de contrôle des moyens de production.
Les oligarques de l’Ouest Sauvage aimeraient aussi les contrôler, ils aimeraient les contrôler eux-mêmes et que ce ne soit pas les travailleurs, mais cela signifie les détruire.
Les fleurs commencent à sécher sur les bords des routes et des chemins. La pluie des derniers jours les avait fait envahir tous les talus. Ce n’est qu’en les cueillant que j’ai vu qu’elles commencent à se dessécher. Elles commencent à peine. J’en coupe un beau bouquet pour le ramener chez Sinti.
J’ai décliné Sinti pour mettre en valeur l’adverbe « chez », qui est un bel adverbe de la langue française. La locution « chez soi » a une force toute particulière en français.
Chez Sinti. J’y apporte des fleurs.
C’est beau des fleurs dans un vase, mais l’on ne doit pas oublier de changer l’eau ; c’est quelque peu fastidieux, et l’on ne doit pas négliger non plus d’essuyer le pollen qui sera tombé sur le meuble. C’est pourquoi je m’abstiens quelquefois d’en ramener.
L’été est là, qui musarde à la porte. Et dans l’atelier du cordonnier, le rossignol en cage chante toutes ses gammes.
Qu’on est bien à l’ombre des ramures dans un léger courant-d’air. Je remonte du bazar, ma chemise trempée par la sueur.
J’ai commandé en arrivant un sirop d’estragon. Le sirop d’estragon rappelle l’anis. Je ne connaissais pas. L’on fabrique d’étonnants sirops ici, avec des herbes, des épices.
J’ai rejoint Sint, Sariana et Farzal qui m’attendaient pour déjeuner près du lac. « L’un de mes étudiants m’a appris cette semaine que la langue française se porte mieux que je ne le pensais, » dis-je. C’est le fruit des travaux de recherche que je leur confie. « Le nombre de locuteurs s’est accru ces dernières années, notamment grâce à l’Afrique. »
Notons que les francophones sont toujours plus polyglottes. C’est une bonne chose, même si elle paraît souvent contre-intuitive à d’aucuns. Comme s’ils croyaient que le nombre des cellules du cerveau nécessaires à l’usage d’une langue était nécessairement fini, il valait mieux les réserver à une seule. Pour eux, pour bien parler une langue, mieux vaudrait n’en parler point d’autres.
C’est évidemment le contraire, et on l’explique très bien
« La marche du bouillant Prigogine sur Moscou fut un événement bizarre, très bizarre. Bien trop étrange pour que je me satisfisse de ce que j’en ai entendu, même des commentateurs les plus avisés. Je suis prêt à admettre que Progogine fût fou, mais pas idiot ; et fût-il fou, il aurait trouvé plus de monde pour lui passer une camisole de force que pour le suivre.
Je répète souvent que la Fédération n’est pas pressée. Le temps joue pour elle, et pour tous ses alliés. Sans cesse elle se renforce, accroît son arsenal, améliore ses armements, tire chaque jour un peu plus de bénéfice de ses lourds investissements… La Chine, l’Iran, la Corée du Nord, l’Algérie, la Turquie…, suivent le même procès à des rythmes divers. Il est donc urgent de ne rien accélérer. »
« Nous pensons tous un peu comme toi, nous venions d’en parler », me confie Farzal. « C’est une stratégie évidente mais subtile, qu’il n’est pas si facile de justifier à l’opinion publique. La population compte les morts, mesure les souffrances de ceux qui vivent dans les territoires russes occupés… Prigogine s’en est fait le porte-parole de l’étrange façon que l’on connaît. »
« Il n’y a sans doute aucun intérêt à comprendre les détails de cette fantasque machination », poursuit Sariana. « Il suffit d’observer qu’elle s’est résolue sur un coup de maître du gouvernement, devenu du jour au lendemain incritiquable sans quantité de bémols. »
« Prigogine s’est retrouvé absolument seul, sans aucun soutien, même critique, et l’union s’est faite derrière le président, Choïgou et Gerassimov. »
« La Turquie est un membre de l’Otan », relève Sint après que je l’ai citée parmi les alliés de la Fédération. « Elle devrait donc être du côté de l’Ouest Sauvage. »
« Il n’en est rien. Sa vision de l’avenir en est à l’opposée, et ce n’est plus le cas avec ses proches voisins. M’en a convaincu une récente émission sur la chaîne kurde de la télévision nationale turque », dis-je. « Qu’il existe une telle chaîne est d’ailleurs un signe fort à lui seul. Elle y diffusait un concert de musique kurde par un groupe bien connu de musiciens iraniens. »
« Je l’ai écouté moi aussi », approuve Farzal. C’était un beau concert. C’est la première fois que je voyais ce groupe jouer ainsi, avec bien moins de musiciens que d’habitude, huit, et l’on entendait mieux la partition de chacun, qui, tour à tour, faisait des longs solos. Souvent ne jouaient pas plus de trois musiciens en même temps qui se répondaient l’un l’autre. »
J’aime ce caractère de la musique de ces pays d’Asie Centrale, où aucun musicien, ni aucun instrument ne domine longtemps les autres.
« Loin de dominer », reprend Sariana, chacun sert la partition de l’autre. C’est cela que l’on appelle ici un bon musicien : celui qui rend un autre meilleur.
C’était de la musique populaire kurde, mais dont la nouvelle façon de jouer du groupe, car j’avais déjà souvent entendu cet ensemble célèbre, donnait une austérité et une profondeur inhabituelle. J’aime la musique populaire kurde, mais elle fait parfois un peu fête au village.
Je commence à connaître bien des gens du quartier. Je les connais sans ne rien en connaître, mais tous les jours nous nous saluons, nous échangeons quelques mots. J’ai des formules toutes prêtes en langue locale.
Ce n’est pas désagréable, l’on se sent chez soi, l’on en oublie qu’il y a encore si peu de temps que l’on est là. Les magasins, l’épicerie, la station-service ont pris l’habitude de m’appeler « tonton ». Pas « grand-père », heureusement.
Cela n’engage à rien, mais fait chaud au cœur de se sentir chez soi. J’ai observé que je n’en étais en rien gêné pour contempler les nuages, les cimes, les lointains, et cela d’autant moins que le principal sujet de nos brèves conversations, concerne la pluie et le beau temps.
Il pleut. Ce matin, en ouvrant les volets, je me serais cru à Grasse. Grasse est la ville des parfums. L’on y sent partout les fleurs et les feuilles séchées.
Ici, elles ont séché sur pieds, sous le soleil du début d’été, et la pluie matinale exaltait leurs fragrances.
Les peuples de la Fédération étaient certains qu’ils allaient gagner la guerre, celle qui ne fut pas déclarée. Maintenant ils le savent, c’est ce qui est nouveau. Ils savent qu’ils l’ont gagnée.
Il suffit de ne pas se presser et de laisser à l’Ouest Sauvage le temps de comprendre, de l’admettre ; d’imaginer ce qu’il devrait faire maintenant, maintenant qu’il a perdu ; de trouver quoi dire sans trop se dédire ; d’admettre l’exact contraire de ce qu’il proclamait ; de justifier les dépenses insensées et les reculs formidables consentis pour rien ; et surtout de trouver qui saurait parler au nom des autres, le Président Poutine les y invite.
L’Europe a connu probablement un terrible traumatisme à l’époque des invasions mongoles et tartares. Il en est resté comme une frontière. Depuis, une haine s’est enracinée à l’encontre des peuples à l’Est de l’Europe : slaves, tartares, turkmènes, juifs, musulmans, orthodoxes, chrétiens d’Orient…
L’Empire russe a occupé une place toute paradoxale dans cette topique. Il a arrêté les barbares, se prenant lui-même pour l’authentique empire gréco-romain, non sans quelques solides arguments.
L’on doit bien finir par décider derrière qui l’on referme la porte. On la referma aux limites du Saint Empire Romain Germanique. Les Russes eux-mêmes balancèrent longtemps, ne décidant pas du côté où ils étaient. Ils choisirent quand même l’Occident. Ils coupèrent leur barbe, leurs cheveux et leurs manches, changèrent de tenue, pratiquèrent des pogroms… Ils firent ce qu’ils pouvaient mais ne convainquirent jamais les Européens.
Aujourd’hui, les Russes ont changé. Ils ont pris le meilleur de la civilisation occidentale moderne, mais ils ne se prennent plus pour des Européens. Ils se sont fédérés avec d’autres peuples d’Asie. L’Otan voudrait en finir avec eux, mais il se heurte toujours plus lourdement au réel.
© Jean-Pierre Depétris, juin 2021
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