Sint

Jean-Pierre Depetris, juin 2021.

La drôle de guerre - La langue telle qu’elle se parle - Éloge du travail - Hic et nunc - Suite

Table des matières





La drôle de guerre

Le 25 avril, nouvel ordre mondial

« Je m’étonne de voir si nombreux les pays qui font bon accueil au nouveau système économique », m’a dit Sinta ce matin sur le balcon. « J’avais toujours pris l’Arabie Saoudite pour une entreprise pétrolière nord-américaine déguisée en théocratie islamique. La voilà qui s’émancipe donc. Israël m’a plus surprise encore. Je pensais le pays bien plus prisonnier des USA, ne serait-ce que par sa dépendance militaire. Décidément, le monde bascule rapidement. »

« Ce basculement de l’ordre économique » lui ai-je répondu, « fut complètement ignoré lors des élections présidentielles en France. Il rend pourtant caduques tous les programmes, des plus élaborés aux plus fumeux. »

Le 26 avril, Gradiva

Je regarde la jeune femme qui gravit les escaliers du Palais de Justice. Ses marches sont larges et imposantes, comme il se doit à un palais. Je n’y avais jamais prêté attention. Les marches ne sont pas si nombreuses, mais l’escalier est large, ce qui le rend majestueux, de pierres blanches, probablement du marbre calcaire. La svelte silhouette qui les monte d’un pas léger a pour la première fois attiré mon attention sur eux.

J’ai failli encore écrire « palais zoologique ». Je ne sais pourquoi, il m’évoque plus la zoologie que la justice. Je m’attendrais à ce qu’il abrite des squelettes de gros mammifères, des animaux naturalisés. Il en ferait un bel écrin. J’imaginerais bien un éléphant derrière sa superbe porte de bois ciré : dans le grand hall sous la verrière, un éléphant d’Afrique imposant, trompe dressée, qui saisirait de stupeur les gens qui entrent.

La femme qui monte les marches est en sandales. Beaucoup ont commencé à en porter. Certaines dévoilent leur nombril (mais pas leurs cheveux). Le soleil est fort. Je commence à transpirer dans mes chemises de flanelle.

À la façon dont les gens s’habillent, on devine l’heure où ils sont sortis ; anoraks et bottines pour les lève-tôt, sandales et débardeurs pour ceux qui sortent à midi. L’on s’est accoutumé ici aux variations quotidiennes du climat. Qui à midi supporte encore sa parka déboutonnée, qui se contente d’une chemise légère sur son tricot de peau au crépuscule. Les gens doivent être en bonne santé ici.

« Il ne faut pas faire attention à la température », m’a-t-on conseillé. « Il faut l’ignorer. » Moi, la sueur ou la chair de poule me gagnent vite, puis je mouche. Je ne joue pas avec cela.

La femme qui montait les marches, je ne l’ai vue que de dos. Je ne sais si elle était jeune, ni si elle était jolie. Jeune probablement pour une démarche aussi légère. Légère, mais je ne dirais pas aérienne. Je percevais, au contraire, tous les jeux de forces qui se déplaçaient avec grâce dans ses membres et dans tout son corps quand elle avançait en s’élevant. C’était beau. C’était très beau.

Le 28 avril, à côté des ponts

Je me suis arrêté dans un bar devant les deux ponts où les rivières se rejoignent. L’idée aurait pu se révéler mauvaise, car c’est là que la circulation automobile est la plus dense de la ville. Le lieu m’a attiré cependant à cause des berges et des peupliers devant la terrasse de bois qui les surplombe.

La circulation est dense mais fluide, bien éclusée par des feux tricolores. Les effluves de carburant sont emportées au loin par le fort courant d’air entraîné par les rivières. La Garous sort sur ma gauche d’un tunnel de feuillage, avec une fraîcheur qui serait excessive si je n’avais pas gardé encore ma chemise de flanelle. En définitive, l’endroit est paisible, et le charroi alimente plutôt des rêveries de trajets.

Les rivières rendent le lieu sauvage, bien qu’il soit l’un des plus centraux de la ville. Les berges sont quelque peu laissées à l’abandon. Elles n’en sont pas moins protégées par des digues de grosses pierres maintenues dans des maillages d’acier. La végétation a eu le temps d’y reprendre ses aises. Les rives ne sont pas non plus envahies des détritus qui encombrent souvent le lit des rivières. Peut-être les pêcheurs les emportent-ils jusqu’aux lieux où la voirie les débarrasse. J’ai vu souvent des pêcheurs par ici en passant.

D’où je suis, l’eau fait un bruit de cascade. En face de moi, les ponts sont bas, mais larges. Quand on y marche, l’on perçoit le lieu très différemment. Nous sommes à proximité des plus grandes rues, des plus belles boutiques et des centres administratifs de la ville.

Sur les ponts, passent des femmes élégantes, des hommes en costume. Une jeune femme a noué son chèche autour de ses hanches, dont les extrémités lui descendent entre les jambes jusqu’aux chevilles. C’est chaste, mais aussi très sexy.

Le 29 avril, où j’étais hier

Licos s’est mis à pratiquer le chi gong depuis que je lui en ai parlé. Il a même constitué un groupe qui le pratique à l’université, et il m’a proposé de m’y associer. J’étais très disposé à accepter car le chi gong se pratique en groupe bien mieux que seul, et surtout à l’extérieur. De plus, il permet alors de se corriger les uns les autres, et j’en aurais bien besoin. Les horaires ne me convenaient cependant vraiment pas.

L’on ne se regarde pas soi-même en pratiquant le chi gong, pas question de s’y adonner devant un miroir. Il est préférable que les yeux prolongent horizontalement les lignes de fuite de nos forces. Il est très agréable de le pratiquer en groupe, au moins à deux, comme nous faisons Sinta et moi dans le jardin le matin après le premier verre d’eau.

« C’est plutôt singulier que ce soit toi, arrivé de l’ouest, qui aies introduit cette pratique chinoise à Dirac, non ? » Relève Whu qui est venue passer quelques jours pendant les fêtes chez Sinta. Je lui ai proposé un café où je m’étais arrêté hier, près des deux ponts. J’y aime la terrasse de bois et l’escalier de planches qui descend jusqu’aux galets de la rive, et que le bruit de nos bottes fait résonner.

« Cet endroit que tu as trouvé est plus agréable qu’on le croirait d’abord », remarque-t-elle, « avec le bruit de l’eau qui étouffe celui de la circulation. »

C’est un fait, il est des bruits qui en avalent d’autres. Le plus intéressant ici est que ce bruit du courant qui deviendrait tout seul monotone et répétitif peut-être, se trouve relevé, comme je dirais épicé, par celui des moteurs qu’il incorpore et qui, pour être mécanique n’en est pas moins humain, produit par des hommes qui accélèrent ou embrayent et qui ont tous leur manière unique de conduire.

Ma remarque fait rire Whu. « C’est un plaisir de retrouver tes perpétuelles observations. »

Guerre de propagande

Nous avons en rentrant parlé de la guerre. « La guerre que l’Otan a provoquée contre la Russie en Ukraine » m’a dit Whu, « est devenue principalement une guerre de propagande dépassant toutes les limites, à commencer par celles de la raison. Même les opérations proprement militaires du camp “ukrainien” n’ont d’autres buts que psychologiques. »

« Je m’interroge : y a-t-il un sens à mener une guerre sur un tel terrain quand on perd sur tous les autres, militaire, économique, industriel, diplomatique ? À quoi ressemble une victoire sur le seul terrain de la propagande ? L’Otan a-telle renoncé à toute réalité ? Certains s’inquiètent même de la puissance qu’elle y déploie, de sa brutalité, de sa fureur et de son efficacité. Oui, mais ce n’est que de la propagande. »

« Si tu demandes à un atlantiste à quoi sert-il de gagner la bataille de la propagande, il te répondra que c’est vital, que l’on n’a rien gagné tant qu’on n’a pas convaincu le monde qu’on aurait gagné. C’est même à quoi on les reconnaît. Mais je m’interroge. Pour qui l’Otan se donne-t-elle cette peine ? Pour son opinion publique ? À quoi lui sert-elle ? L’opinion ne produit pas de pétrole, elle n’extrait pas de minerais, elle ne cultive ni fruits ni céréales, elle ne construit pas d’armements, elle ne prend pas de positions à l’ennemie… L’opinion, combien de divisions ? »

« Il me semble », réponds-je, « que cette guerre psychologique soit plus tordue encore qu’elle ne le paraît. Il s’agirait moins d’imposer le consentement à l’opinion, que de faire croire qu’elle opine. Opine-t-elle ? Je n’en sais rien et c’est sans importance. Ceux de qui le consentement importe, ce sont les décideurs : hommes politiques, parlementaires, oligarques, journalistes, états-majors, chefs d’industrie, haut fonctionnaire, financiers…, ceux que l’on appelle “les élites”. Ce sont eux que la propagande vise : elle cherche à les convaincre de ce que jugerait l’opinion, et à leur faire obligation de ne pas s’en écarter. »






La langue telle qu’elle se parle

Le 30 avril, une idée de Whu

J’ai accompagné Whu jusqu’à la librairie polyglotte que tient le grand barbu roux. Elle propose un bon rayon chinois. « Ah vous vous connaissez », lui a-t-il dit en nous voyant ensemble. « Je rencontre souvent votre ami qui travaille à la terrasse d’un bar. »

Nous sommes remontés jusqu’aux baraques du lac pour y attendre l’heure du repas. Nous avons entamé en chemin une conversation passionnante sur les conséquences à longue portée de la double articulation des langues humaines. Whu a remarqué que le système hexadécimal offrait des moyens d’analyse et d’observation de processus dérobés, « comme l’on dit passages dérobés », précisa-t-elle. « Nous devrions en parler avec mon ami Licos, » dis-je, « Je dois te le faire connaître ? »

L’heure du repas avançait doucement, et la plupart des tables étaient déjà servies, quand des travailleurs des hauts quartiers industriels sont entrés bruyamment. « Tiens, pour une fois vous n’êtes pas en train de travailler », m’a dit le plus jeune. Puis se ravisant en voyant Whu et en la saluant. « Excusez-moi, madame. Je vois toujours votre ami ici, qui de longue noircit des pages. – Vous appelez cela travailler ? » Lui demande-t-elle amusée. « Quand on voit un homme, presque tous les jours de bon matin, qu’il vente ou qu’il neige, prendre sa plume comme il saisirait un burin, et écrire sans seulement rêvasser, j’appelle cela travailler. »

« Notre ami s’y connaît », dis-je, « c’est un travailleur lui aussi, et les travailleurs entre eux se reconnaissent, surtout quand ils prennent leur premier café le matin en frottant leurs mains glacées. »

Avant de revenir à notre conversation Whu m’interroge : « Comment fais-tu pour connaître déjà tant de gens ici, et plaisanter ensemble comme si vous étiez des amis d’enfance ? Et tu ne t’es même pas donné la peine de commencer à apprendre leur langue ! »

« Je me fais vieux, je n’ai plus le courage de me lancer dans une telle aventure dont le but me paraît trop lointain », soupirai-je. « Avec tous ceux qui la parlent tous les jours autour de toi ? Tu la comprendrais déjà si tu t’y mettais. – Trop de gens connaissent celles que je parle. »

La suite de notre conversation sur la double articulation et le système hexadécimal aurait été plus commode devant un tableau. Il était aussi peut-être temps de laisser notre table à ceux qui venaient déjeuner, et de rentrer chez Sinti. « Bon appétit, jeunes gens, dis-je aux travailleurs restés assis derrière nous, et à demain. »

« À demain ? » s’étonne Whu. « Oui, nous serons le premier mai. Tu veux venir avec Sinta ? »

Le 2 mai, l’hexadécimal tel qu’on le parle

Alors que je marchais entre midi et deux heures sous un soleil accablant, voilà qu’il se cache quand je me suis assis à l’ombre pour un thé au citron.

J’ai présenté Whu à licos, et nous avons passé un long moment devant un tableau avec nos marqueurs. Je maintiens mon idée que si l’on adoptait le bibi de Robert Lapointe, l’on se casserait moins la tête. L’hexadécimal est inutilisable tel qu’on l’emploie, alors qu’il est fondamentalement plus intuitif. Le seul véritable avantage du décimal est la possibilité qu’il offre de compter sur ses doigts. Nous sommes morphologiquement adaptés au décimal, mais si nous attendons qu’il nous dévoile des correspondances cachées, comme dit Whu… et si nous l’attendons de l’hexadécimal noté avec des chiffres arabes et les premiers caractères de l’alphabet latin, nous n’y verrons pas plus clair.

Cependant, je vois bien la piste qu’a levée Whu. Des outils mathématiques sont nécessaires maintenant, à chercher dans la topologie bien plus que dans l’arithmétique et l’algèbre classiques.

C’est amusant, l’arithmétique et l’algèbre, auxquelles la science moderne doit tout, elle les a reçues toutes construites de la civilisation arabo-persanne. La civilisation occidentale en a cependant fait autre chose ; elle les a dépassées. Ou plutôt, elle ne les a pas dépassées.

Évariste Gallois, Joseph Fourrier, George Boole, Henri Poincaré, Robert Lapointe, René Thom, Alexandre Grothendieck… n’ont-ils pas ricoché sur l’occident moderne ? Qui aurait l’impression qu’ils aient donné à la modernité occidentale le souffle qu’avaient lancé Descartes ou Galilée, ou qu’ils y aient si superbement fait école ? Les zélotes de la modernité en sont restés, au mieux, à Diderot et à l’Encyclopédie.

Le 5 mai, la culture des regards

Avant-hier, au parc du Palais, j’ai passé un agréable moment avec une ravissante japonaise. Je ne me souviens plus de comment nous nous sommes adressé la parole ; ah oui, c’est une troisième dame, dans mon dos, qui a parlé à la japonaise que je n’avais pas encore vue elle non plus, et qui prenait des photos avec son téléphone. Moi j’écrivais, je notais quelques idées, glanées plus tôt avec Whu et Licos, sur la double articulation et le bibi. (Je ne les intégrerai pas dans mes cahiers, ce sont les idées de Whu, et je lui en laisse la primeur.)

L’échange qui s’était prolongé entre mes deux voisines, de leurs tables respectives auxquelles je tournais le dos, m’a fait me retourner, et j’ai esquissé un salut. J’ai immédiatement observé que la Japonaise était plutôt jolie. Je crois qu’elle s’en est aperçu. Il y a quelque chose dans le regard des hommes qui trahit toujours ce genre d’appréciations. Ce fut elle qui me parla quand l’autre dame fut partie, nous saluant tous les deux.

J’avais reconnu son accent quand elle parlait anglais ; et elle, le mien. Elle connaissait parfaitement le français. Elle avait passé dix ans en France. Elle avait un charmant sourire et un merveilleux regard ; plus exactement, un regard émerveillé, comme les Japonaises savent si bien en avoir. Un regard émerveillé et curieux ; les civilisations cultivent les regards de façons différentes les unes des autres. Le regard des Japonaises n’est pas exactement celui qu’elles adoptent sur les photos. Nous devons les avoir devant nous pour en sentir l’émerveillement, le leur et celui qu’elles nous procurent.

La voix des Japonaises me séduit au moins autant, leur voix et leur accent. La voix est façonnée par l’accent, et l’accent par la langue, sa phonétique et sa syntaxe. Le japonais est comme mû par les longues vagues de l’océan. La langue est façonnée par la géographie.

Nous étions bien ensemble. Elle m’a montré ses photos sur l’écran fendu de son téléphone. Elle avait saisi la beauté du lieu qui m’avait largement échappée, la lumière qui irradiait derrière les feuillages au bord du lac et qui tachetait sa surface.

J’étais bien avec elle qui me montrait un monde plus beau et plus réel que je ne l’avais vu, d’autant plus beau que plus réel. Je crois que c’est ce qui émerveille les Japonaises, et les Japonais aussi : la réalité du monde. Leur littérature en témoigne. Nous avons parlé de la littérature japonaise, de Bashô, de Moritaké, et je lui ai parlé de Sôkan. Je connais du japonais juste ce dont j’ai besoin pour lire des poèmes en édition bilingue ; les lire à l’oreille.

J’aurais aimé la revoir, mieux la connaître. Je ne cherchais pas une aventure ; j’étais bien trop vieux pour elle. Nous étions bien ensemble, c’est tout.

Nous étions passés sur mon site à l’aide de nos ordinateurs de poche. Elle non plus n’aime pas beaucoup ces instruments, mais parfois, c’est pratique. Je lui ai dit de m’envoyer un courriel si elle y repassait. Elle ne l’a pas fait.

Je n’en suis pas si surpris, mais je le regrette. Je le regretterais surtout si elle n’avait pas su le retrouver. Je me dis qu’une Japonaise et un Français à Dirac, il est impossible qu’ils ne se rencontrent pas, mais je ne sais pas pendant combien de temps elle doit y rester encore.

Je ne l’ai pas revue, même au parc où je suis encore passé. Je demanderai au libraire. Je l’ai quittée trop rapidement. Qu’y puis-je ? Nous avions oublié l’heure. Je n’ai regardé ma montre qu’au dernier moment, me souvenant d’un rendez-vous.

Je suis trop vieux pour elle, quoiqu’elle ne soit plus toute jeunette, assez seulement pour que puisse être son père, mais certainement pas son grand-père. L’émerveillement de son regard, pourtant, la rajeunit.

Je ne cherchais pas une aventure. Elle aussi semblait se sentir bien avec moi. Elle parlait parfaitement le français. Je le lui ai dit. Elle m’a répondu que ça dépendait avec qui.

Le vocabulaire que nous employions était quelquefois complexe, notamment quand nous avons discuté de musique et des différents systèmes de notation selon les traditions du monde.

Il est vrai que nous entendons plus ou moins bien une même langue selon la personne avec qui nous la parlons. Nous nous entendions bien.






Éloge du travail

Le 7 mai, éloge du perfectionnisme

J’ai enfin trouvé le client FTP de mes rêves. Il est en source lisible (Open Source), il est bien sécurisé, et très léger. Il est simple et bien paramétrable. Pas de fioriture, rien de trop, mais il n’y manque rien. Je n’ai jamais mis mes pages à jour si rapidement.

Touche « Méta » plus « gf », le voilà ouvert. Un clic sur mon signet et voilà affiché le répertoire local et le répertoire distant. Je sélectionne ce que je veux télécharger ou téléverser, un clic sur la flèche dans le sens idoine, un clic sur « Écraser » dans le dialogue, et le tour est joué. « Contrôle D » pour déconnecter, et « Contrôle Q » pour quitter. Tout est rapide, tandis que les informations s’affichent dans la fenêtre du bas. J’ai jeté celui que j’utilisais et qui n’était plus sûr.

Sur mon nouveau système, Libre Office me donne quelques soucis. Il génère un code HTML redondant. Ce n’est pas très grave : deux ou trois « Rechercher – Remplacer » et c’est fait. J’aimerais autant m’en passer.

Il me semble aussi qu’il n’intègre plus les polices dans les PDF. C’est un problème lorsque l’on travaille avec un imprimeur. L’on risque des modifications de mise en page. Il vaudrait mieux alors passer par Scribus : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Le code redondant est-il aussi un problème ? Pas vraiment, il n’a pas d’incidence sur l’affichage, mais enfin je n’aime pas. La page est moins lisible si l’on entreprend des modifications. Souvent en ligne, quand je vois une belle page, avec une bonne typographie, j’aime afficher le code ; une sorte de réflexe de bibliophile numérique. Je sais que je ne suis pas le seul.

Les livres imprimés respectent toujours moins bien les règles de la mise en page et de la typographie, et je ne souhaite pas que l’édition en ligne soit contrainte de suivre la même pente. Ce n’est pas une vaine lubie si l’on est soucieux que le texte se lise à l’oreille.

Pour autant, je n’aime pas faire prononcer le texte. J’admets que ce soit un repos pour les yeux, mais il fait perdre tous les avantages de la chose écrite : facilité pour relire, possibilité de copier, de marquer des passages, d’adopter son rythme, de s’interrompre pour des recherches ou des vérifications… Dire, ou faire prononcer un texte prend pourtant nettement plus de temps, souvent trop, ralentissant le travail de l’esprit, engourdissant les pensées. Au contraire, d’autres fois, la lecture mériterait d’être ralentie, de laisser tout le temps dont les mots ont besoin pour couler et sonner.

À propos du travail

– Tu n’as pas l’impression de travailler quand tu écris, toi ?

– Ça dépend, me répond Whu hésitante. Ça dépend de ce que j’écris. Sérieusement, tu as toujours l’impression de travailler quand tu t’assois à la terrasse d’un bar ?

– Toujours, même quand j’écris des sottises.

Whu est amusée par ma réponse. – J’imagine que tout dépend de ce qui tu appelles travailler. – C’est probable. – Qu’appelles-tu travailler ?

– Travailler, c’est s’atteler à une tâche précise dont on ne se distrait pas avant d’avoir atteint une étape significative, ni savoir qu’on la reprendra si l’on ne l’a pas terminée.

– Comment sais-tu quand tu l’as terminée ? – Il arrive toujours un moment où l’on doit se dire : voilà, cela s’arrête ici.

Whu rit encore. – Si tu regardes un film, il arrive bien aussi un moment où tu dois te dire qu’il est fini.

– Non, c’est le film qui te le dit. Ce n’est pas toi qui l’achèves, à moins que tu ne le visionnes pour en reprendre le montage, ou en tirer un article critique.

– Tu veux dire que le travail serait le contraire d’un spectacle ?

– Je pourrais faire mienne la formule, mais je ne sais évaluer à quel point tu mesures la pleine signification de ce que tu dis.

– Attends, fait Whu, je réfléchis afin de bien prendre cette mesure. Puis elle s’esclaffe à nouveau. Voilà, je crois l’avoir bien mesurée. C’est comme cheminer jusqu’à un point que l’on devait atteindre ; vers lequel on devait cheminer ; mais surtout ne pas attendre qu’il vienne à nous ?

– Oui, comme lorsque l’on chasse.

– Cela supposerait sans doute que l’on sache où l’on va.

– Pas nécessairement. Assez peu, dirais-je même. C’est comme si tu savais à l’avance où se trouve le gibier : ce ne serait plus vraiment de la chasse.

– Mais tu sais au moins quel est ce gibier ?

– Tu le sauras surtout quand tu l’auras trouvé.

Whu reste un instant songeuse. – J’ai l’impression que tu n’avais pas la moindre idée d’où notre dialogue allait aboutir quand tu l’as lancé, m’interroge-t-elle.

– En effet, mais je suis d’accord avec toi, il a abouti. Nous pouvons dire maintenant qu’il se termine ici.

– Nous avons bien travaillé alors, éclate-t-elle encore de rire.

Le 10 mai, guerre et simulacre

Nous assistons à une drôle de guerre depuis le 14 février où l’Otan a commencé à lancer une préparation d’artillerie sur la Nouvelle Russie. Pour la première fois depuis le début du siècle dernier, les pertes militaires sont supérieures à celles des civils. Ceci est le signe que l’Otan ne domine plus le jeu. Et plus les pertes militaires des forces ukrainiennes s’accroissent, plus les pertes civiles diminuent en proportion. Bien sûr les chiffres sont imprécis et sujets à cautions, mais pas leurs proportions justement.

Contourner les forces de l’Otan sous leur faux nez ukrainien, était la tactique la plus judicieuse qu’a proposé l’état-major russe, et celle qui fut appliquée. : clouer le plus gros des forces ennemies à terre, puis les réduire lentement et méthodiquement. Je ne l’ai pas compris tout de suite, m’étant laissé enfumer par la prétendue « invasion ». Tout s’est passé pourtant comme les Russes l’avaient dit. Il suffisait d’écouter plutôt que de « décrypter ».

L’Otan veut mener sa guerre sans prétendre la faire, sans en avoir l’air disons, alors qu’elle en a bien l’air au contraire, et même de la perdre. L’Otan, à tout prix, ne veut pas l’avouer, à tout prix, quoi qu’il arrive. C’est une faiblesse dont la Russie se joue. Elle en garde la carte dans sa manche.

C’est ce que m’a expliqué Farzal, moi, je pensais au 9 mai, le jour de la victoire. L’Ouest s’étonne de « l’obsession » du Président Poutine pour le nazisme ; j’avoue la partager, s’il faut le dire ainsi. Sans cette victoire, je ne serais probablement pas là. Mon père n’aurait pas pu encore bien longtemps échapper à la Gestapo ; c’était bien avant que je ne voie le jour. Tant de morts pour que je me réjouisse de vivre, c’est cher payer. Pourtant, nous tous qui nous réjouissons de la vie, savons qu’elle le valait, et ça nous engage.

Le 11 mai, les femmes de Dirac

Les femmes de Dirac me plaisent. Elles suscitent une impression de faiblesse et de force tout à la fois, qui déconcerte. Elles se montrent sans défense, mais il n’en résulte pas une impression de faiblesse, ce n’est pas cela, je me trompais, le mot est mal choisi. Elles se montrent désarmées avec leur regard pur, leur plus petite taille, que des talons ne compensent pas, leurs fins poignets que des bijoux affinent encore, leurs mains délicates dont les ongles peints allongent les doigts. Elles affichent cependant une assurance déroutante. Elles se dressent bien droites, sûres d’elles, les épaules dégagées, le regard direct. L’on se sentirait intimidé. Elles m’impressionnent, toutes, Sinta, Sariana, Nadina…, les jeunes serveuses des restaurants du lac…

Tiens, justement Sharif m’a demandé si j’accepterais d’aider son amie Nadina à préparer sa thèse de français. « Moi ? » Lui ai-je répondu surpris. « Ne te sens pas tenu si tu n’as pas envie », m’a-t-il mis à l’aise. « Elle prépare une thèse sur le Surréalisme et l’Asie. J’ai pensé que personne ne serait mieux placé que toi ? Mais si tu n’y tiens pas… »

« Ce n’est pas cela » lui ai-je répondu, « au contraire, je travaillerais volontiers avec elle. Comprends ma surprise. Vous n’auriez pu trouver plus médiocre maître de thèse : as-tu songé que dans le cours de ma vie, je n’ai jamais rien écrit d’aussi vain qu’une thèse. »

Oui, les femmes de Dirac paraissent étonnamment sans défense, mais tout aussi curieusement, sûres d’elles. Elles intimident tout en donnant envie de les conforter.






Hic et nunc

Le 13 mai, la voix et la vertu

J’aime les voix des femmes de Dirac. Encore une fois, cela tient de la langue, très construite comme toutes les langues aryennes. Comme avec le farsi ou le darî, une vue architecturée de ce que l’on entreprend d’énoncer est requise.

Ces langues n’ont rien à voir avec le japonais où le sens s’élance comme seul ; où la pensée se déploie avant même que le locuteur ne l’ait bien conçue. Il la découvre, parfois surpris. Je m’y suis essayé, émerveillé de découvrir ce que je disais avant même d’en avoir eu une idée bien claire. (Attention, il est vrai que toutes les langues ont tendance à « partir seule ».) Je pense que c’est ce qui contribue à donner aux Japonaises leur regard surpris et émerveillé, et aux Japonais aussi. (À propos, je n’ai pas revu ma Japonaise.)

Je crois que c’est aussi ce qui rend les Japonais timides, polis jusqu’à être obséquieux, toujours craignant une parole déplacée qui leur aurait échappé. La pensée se déplace si vite en japonais.

Pas en Farsi ni dans ses langues dérivées. Le risque est alors de se perdre dans les méandres de sa grammaire. À Dirac, la langue est sinueuse, offrant bien des ressources aux mots d’esprit. Elle donne vite à ceux qui la parlent, des tons de sincérité et de sérieux, que vient toujours piquer une pointe d’humour.

Le bon pasteur Nietzsche, docteur en philologie, avait bien pénétré l’esprit des langues de l’antique empire dans son Zarathoustra, passant de la docte sagesse à l’insolent mot d’esprit. Il y a un mot en arabe pour désigner cela, je l’ai, si j’ose dire, au bout de la langue.

Cet esprit est souvent difficile à comprendre, difficile à traduire en d’autres langues. J’en suis déçu, ne les connaissant pas, quand je lis la traduction des classiques, ou encore la presse, ou en écoutant les chaînes iraniennes en français ou en anglais. J’ai toujours le sentiment de ne pas tout comprendre ; que la traduction a perdu quelque chose dans l’enchaînement de la pensée.

Les adeptes du mot d’esprit n’aiment pas le jeu de mots, car ce dernier ne se traduit pas ; mais l’esprit est quelquefois bien dur à traduire dans une autre syntaxe.

L’on est aux antipodes de l’anglais. Il est toujours difficile de traduire dans la langue anglaise sans s’y sentir un peu à l’étroit. J’adore quelquefois écrire en anglais, quand ce que je veux dire est simple, limpide et sans détours. Je ne suis pas ironique en disant cela : son « simplisme », si j’ose dire, souvent n’est pas sans beauté : Walt Whitman, ou dans un tout autre registre, Bertrand Russell. Rien de tel que de s’entraîner à écrire en anglais pour apprendre à épurer sa pensée.

Les femmes de Dirac, quand elles parlent, expriment à leur insu une touchante conviction, même à bavarder de la pluie et du beau temps, elles en paraîtraient naïves parfois, jusqu’à l’éclat de rire acéré comme un dard. La voix en revêt un charme fou.

Ici, dans les régions orientales de l’antique empire, les voyelles se prononcent avec un léger nasillement un peu moins marqué que dans les langues de l’Extrême-Orient ; quelque chose du miaulement. Il va bien aux voix féminines, il rend plus féline la féminité. Aux voix masculines, il donne plus de chaleur.

Le 14 mai, Fédération Tartare

Je dis tout le temps « la Russie », « les Russes » ; je ne devrais pas. Je devrais prendre le temps de préciser « la Fédération de Russie », car ce n’est pas la même chose. Tous les ressortissants de la Fédération de Russie ne sont pas Russes, loin s’en faut, bien que ces derniers en constituent la plus grande portion.

Remplacer le nom d’Union Soviétique par celui de Fédération de Russie n’était pas une idée très heureuse. L’on a pu vite le comprendre quand la guerre de Tchétchénie a éclaté. L’on aurait pu choisir « Fédération de Tartarie ». Une majeure partie du territoire actuel correspond à peu près à ce que l’on a longtemps appelé « Grande Tartarie » sur les cartes occidentales. Ça n’aurait pas davantage convenu, l’on comprend aisément pourquoi. Il serait temps de corriger.

L’on y songe à la Douma. Il ne serait pas crédible de reprendre le nom d’URSS vu l’état des conseils ouvrier, et aussi bien ce qu’ils étaient devenus, mais l’on devrait abandonner le nom actuel aux connotations impériales.

La guerre avec l’Otan en Ukraine serait propice à cette décision, en particulier à l’occasion des référendums d’autodétermination des territoires libérés : Fédération des Républiques Multinationales d’Eurasie, ou quelque chose comme ça. Il est d’autres urgences pour l’heure, mais l’idée est dans les têtes.

Dans la Fédération de Russie, l’on ne change pas souvent de président ni de gouvernement. Ce serait inutile, c’est le président et les ministres eux-mêmes qui changent. Je ne connais aucun autre exemple d’un virage à cent quatre-vingts degrés d’une ligne politique, qui n’ait été accompagné du moindre bouleversement dans les institutions ni d’un ébranlement du pouvoir. C’est donc la fédération toute entière qui opéra ce tournant, et le président, le porte-parole de la nation multinationale, a viré à l’unisson. Pas besoin de révolution, pas même de renversement : le monde eurasiatique avait déjà beaucoup donné en un siècle, et il avait dû en perdre le goût.

Je ne comprendrais pas un tel retournement depuis le début du nouveau siècle sans les guerres tchétchènes. Ce sont elles qui ont inspiré l’option de l’Eurasie plutôt que de l’Europe. Qui a gagné cette guerre, qui l’a perdue ? Je ne saurais le dire. Les Russes ont plus perdu qu’ils n’y ont gagné, si ce n’est de faire disparaître une menace ontologique ; les Tchétchènes semblent y avoir gagné bien plus qu’ils n’auraient pu espérer des pays qui les auraient soutenus.

Le 15 mai, la culture des ombres

Dirac me rappelle la Provence, la Haute Provence, les Alpes même, selon où je vais, selon où je regarde. L’air est humide ce soir. Dirac est souvent humide. Un puits d’humidité dans un pays sec. Quand il n’y a pas de vent, on la sent bien dans l’air.

Tant de rivières, de torrents, de ruisseaux, de sources et de canaux y convergent dans des lacs et des bassins. La chaleur s’est installée maintenant, et l’on entend les crapauds la nuit.

L’on sent l’humidité qui s’élève des tout petits jardins de Dirac. Chaque maison a le sien. Avec la chaleur et l’humidité qui se sont installées au cours du printemps, la végétation y devient dense. Elle attire les insectes qui attirent les oiseaux. Le moindre carré de terre prend des airs de jungle en cette saison, des jungles miniatures avec leurs prédateurs et leurs proies.

On les voit derrière les grilles métalliques, les barrières de bois. Elles sont ouvertes à tous les regards, surtout dans les ruelles pentues. Elles ne sont pas cachées par de hauts murs, sinon, elles les débordent. Personne ne paraît craindre ici qu’il y ait trop d’humidité, trop d’insectes, trop de crottes d’oiseaux.

Moi, ça me rappelle la Provence de mon enfance. L’on ne connaissait pas alors les réfrigérateurs, et moins encore l’air conditionné ; ça ne me rajeunit pas. L’on y gardait l’eau dans un coin frais et ombragé, dans une gargoulette de terre. L’on cultivait les ombres alors ; à Dirac, l’on continue.

Le 16 mai, les combattants tchétchènes

Les combattants tchétchènes, c’était une idée géniale. La Fédération de Russie a fait un carton en les mettant sur le boisseau. La propagande adverse, croyant qu’ils effraieraient, en ont vite pris le relai. Ils ont peut-être effarouché les atlantistes, mais dans le reste du monde, les combattants tchétchènes sont parus fortement sympathiques.

Ils ont contribué à rassurer les diverses populations du monde sur les intentions de la Fédération de Russie. D’aucun auraient pu craindre que cette opération de sauvetage des Russes d’Ukraine ne soit le prétexte à un retour aux vieux démons de l’entre-deux siècles : priorité à la russéité, et donc à l’européanité, au détriment de l’Eurasie. Crainte peu fondée sans doute, mais autant la lever avec des images sans équivoque.




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© Jean-Pierre Depétris, juin 2021

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