À Bandar‘alam

Jean-Pierre Depetris, juin 2018.

Le cours de la Nagoundat - L’île de Tamgound - Histoire de Tamgound - Dans la vallée de la Nagoundat - Suite

Table des matières





Premier carnet - Le cours de la Nagoundat

Une voix dans la nuit

J’entends la voix d’une femme chanter un Tembang dans la nuit. Le tembang est un genre musical de l’Asie du Sud-Est qui a un rythme curieux pour des oreilles occidentales. Je ne l’aimais pas les premières fois que j’en ai entendu. J’y trouvais quelque chose de cacophonique. Il y a du chaos dans ces mélodies, mais c’est un chaos qui s’écoule paisible ; un chaos qui s’harmonise en un mouvement majestueux. Majestueux, le mot n’est pas juste, trop emphatique, ce serait plutôt paisible et ample à la fois.

Je m’avise que la voix chante en arabe, et que j’en comprends depuis un moment quelques mots. Eux aussi sont apaisants. Ce doit être un poème mystique classique. Il est étonnant d’entendre dans la nuit chanter en arabe si loin du Hedjaz, avec cet accent particulier de l’Extrême-Orient. Celui qui ne comprendrait pas la langue ne la reconnaîtrait certainement pas.

Le chant est apaisant, mais il n’en est pas moins vigoureux. Le mot « apaisant » lui non plus n’est pas juste : ce serait plutôt comme lorsque vous vous abandonnez au mouvement des vagues et que vous vous laissez flotter. On dit « faire la planche », mais ce qu’on éprouve alors est bien différent de ce qu’évoque un bois inerte. Le clapotis des flots n’est pas sans puissance. Il y a dans le tembang quelque chose de la force chaotique de l’océan, une puissance qui, si vous vous y abandonnez, si vous la laissez vous habiter, vous emplit d’une surprenante tranquillité, sans rien vous faire oublier pourtant des abîmes et des prodigieuses pressions qui vous maintiennent, abandonnés, tranquillement à sa surface.

Les paroles, la musique et la voix se conjuguent parfaitement pour dire cela, que j’aurais pu croire indicible. Le tembang est cependant plus champêtre qu’océanique, et même un peu montagneux. Il tient du bruit clair d’un lent cours d’eau. Quand il est porté par la voix d’une femme, il a la clarté des matins tièdes. Ce n’est pas la première fois que je l’entends depuis ces trois derniers jours. On aime ici chanter dans la nuit. On aime y chanter l’aube.

La bêtise objective

« Bertrand Russel a dit que penser ce n’est pas expliquer comment les sots disent des sottises », ai-je répondu à Saad quand il m’a appris le sujet de sa thèse. Saad travaille sur la bêtise.

« C’est une remarque profonde », a-t-il reconnu, « mais ce n’est pas précisément l’objet de mon étude. »

Pour autant, la science n’a que trop négligé la bêtise, m’a-t-il expliqué. On l’invoque perpétuellement comme explication, mais, ne sachant rien en dire, elle revient à un renoncement à expliquer mieux, même si nous sentons intuitivement que des causes se trouvent bien là, dans ce que ce mot recouvre. Nous ne savons seulement rien en dire et n’en sommes pas plus avancés.

Les recherches de Saad ont été fortement stimulées par les avancées de l’intelligence artificielle. Saad sait bien qu’artificielle ou non, l’intelligence comme la bêtise demeurent humaines. Moi-même, étant myope, j’y vois mieux avec des verres correcteurs. On pourrait alors parler de vision artificielle ; mais ce ne sont pas les lunettes qui voient à ma place, c’est moi qui vois à travers des verres.

L’intelligence artificielle, ou la bêtise, n’interviennent ou ne surgissent qu’à une extrémité ou une autre de l’artefact, produites par un esprit humain. La bêtise artificielle concerne donc un artefact qui rend son utilisateur plus bête. Le dispositif matériel et logiciel s’offre alors comme un bloc de bêtise objectivée : un objet concret, au fonctionnement parfaitement identifiable et commode à étudier ; de la bêtise sous une forme objective, en somme.

Saad

Saad est un homme vigoureux qui approche la cinquantaine, mais ses cheveux drus et sa barbe noire le font paraître plus près de la quarantaine. Une double balafre lui barre la moitié du visage, et lui donne un air plus vigoureux encore, plutôt qu’elle ne le défigure.

J’imagine qu’il a dû s’y habituer avec le temps, et il semble même la porter avec une sorte de coquetterie. Avec sa forte stature, sa blessure lui donne incontestablement un air viril, un air guerrier, celui d’un pirate des Mers du Sud. Mais Saad n’est ni un guerrier, ni un pirate ; il est un chercheur. Il m’a offert l’hospitalité ces jours-ci. Saad n’habite pas très loin de la rivière, la Nagoundat, dont le cours est déjà bien large pour l’altitude.

Ce matin, l’herbe est couchée et humide, comme sous l’effet d’une forte pluie et d’un vent violent. Les gerbes dessinent des mouvements tourbillonnants comme une chevelure. Il fait soleil pourtant, et hier soir le ciel était étoilé quand je me suis couché. Je n’ai rien vu ni entendu. On dort bien quand il fait ce temps. On dort tard quand il a plu.

Lendemain d’orage

Cette nuit j’ai entendu le tonnerre. J’ai ouvert le volet. La pluie était faible. Des éclairs illuminaient les montagnes au nord, l’orage y était fort mais lointains. L’averse a vite cessé, et les pierres étaient déjà sèches sous l’effet d’un vent tiède quand j’ai rouvert un peu plus tard. C’est l’époque des moussons.

Saad ne donne pas de cours ces temps-ci. Il corrige des examens ; une activité que je juge bien idiote. « Mais on peut la pratiquer intelligemment », se défend-il. Qu’importe, je vois pour ma part une sorte de mépris pour le langage à demander à quelqu’un d’écrire pour se faire évaluer.

J’ai demandé à Saad de me laisser regarder les copies de ses élèves. Je ne connais pas un seul mot de la langue qu’ils utilisent, mais la façon dont un texte est mis en page enseigne beaucoup sur le cheminement d’une pensée. Je ne prétends pas qu’elle se prêterait davantage à une évaluation, et moins encore à une sélection. Non, je ne saurais sur quels critères les fonder, mais on est vite saisi d’étonnement devant la diversité de ces pages, écrites dans les mêmes conditions, sur les mêmes sujets et avec les mêmes intentions, et qui dénote des postures d’esprit si singulières et si diverses.

Saad est grand et robuste. Il a un physique de surfer. Il y a beaucoup d’arrondis dans son visage. Même ses yeux bridés ont quelque chose de rond dans la façon dont ils plongent dans les vôtres quand il vous parle. Je ne sais ce qui lui donne malgré tout une certaine rudesse, ni si elle ne tient qu’à sa double balafre.

Process of cretinization

Saad ne connaît pas le français. Nous communiquons en anglais. Son travail aussi, il l’écrit en anglais. Il m’en a donné à lire de larges extraits, attendant, j’imagine, corrections et critiques. Il emploie le mot moron, dont il décline quelques néologismes : moronness, moronization. Il les préfère aux mots courants empruntés au français : cretinism, cretinize, cretinization.

Pourquoi pas ? La langue anglaise n’a à mon sens que trop de vocabulaire pourtant, souvent pris au français. Les anglophones souhaiteraient un mot pour chaque dénotation. À quoi bon ? Le français compense avantageusement son lexique plus parcimonieux par la subtilité des connotations.

À mon sens, le français n’a que trop de vocabulaire lui aussi. Je préfère toujours opter pour un lexique simple et limité, et chercher plutôt l’exactitude dans la syntaxe. L’emploi que fait Saad de néologismes leur donne bien sûr la valeur de paradigmes techniques. Pourquoi pas ?

J’aurais donc dû parler de crétinisme artificiel plutôt que de bêtise. Quoique, pour mon compte, si j’avais dû mener une telle recherche, j’aurais spontanément choisi le terme « connerie ». Mais le substantif « connerie » ne permet pas d’en tirer d’autres mots comme « crétiniser », « crétinisation ». Il permet par contre de forger le verbe « déconner ». « Déconner » est un verbe intéressant. Il désigne tout aussi bien le déconnage délibéré, le déconnage involontaire mais conscient, et le déconnage à son insu, sur la nature desquels le contexte ne laisse jamais, remarquons-le, planer de doute.

J’en ai expliqué l’emploi à Saad. Les mots que vous choisissez sont important : ils vous inspirent des pensées, ou vous en ferment la route, que vous devez alors forcer.

Le paradigme de déconnage

« Le paradigme de déconnage pourrait ouvrir une toute autre perspective à ton travail », ai-je dit à Saad. Il m’a regardé, étonné et songeur, peut-être légèrement inquiet. Puis son regard s’est éclairé et il a ri : « Oh yes, tu déconnes. »

Cependant Saad a bien compris que l’idée de déconnage contient celle d’une limite avec laquelle on peut toujours jouer. On peut la bousculer, y marcher en équilibre, la passer et la repasser délibérément, à son corps défendant ou à son insu. Le crétin, lui, ne déconne jamais.

La baisse tendancielle du QI

Nous avons pris connaissance d’un rapport tout récent de chercheurs norvégiens, qui confirme une baisse du quotient intellectuel depuis une bonne quarantaine d’années dans les pays industrialisés. On parle d’une baisse de deux points par décennies, ce qui fait plus de huit points sur la période. Certains disent davantage. Une telle baisse commence à montrer ses effets dans certains domaines de pointe.

L’ingestion croissante de produits chimiques, très toxiques sur les hormones thyroïdiennes, diminue la production de myéline, ralentissant les relations neuronales et accroissant les temps de réaction. Elle pourrait en être l’une des causes. Saad pense le contraire. L’usage excessif de ces produits, notamment dans les insecticides, pour l’agriculture industrielle comme pour l’usage privé, est pour lui d’abord une conséquence de cette baisse du QI ; une conséquence certes accélératrice. Saad est cependant convaincu que le corps à des capacités de résistance et d’adaptation stupéfiantes lorsqu’il vit comme il le doit.

La Nagoundat

Le paysage alentour est hospitalier et varié quand on parcourt les rives de la Nagoudat. On est surpris d’avoir tantôt l’impression de longer une large plaine humide et marécageuse, tantôt une vallée étroite et boisée d’épais feuillus. Les montagnes ne sont jamais très loin, qui ferment l’horizon. La vallée rappelle les Alpes-Maritimes, en plus humide et en plus marécageux.

On trouve par endroits de vastes marais où des jeunes filles vont pêcher en asséchant de petits cours. Elles font des barrages de sable en amont et en aval dans des points favorables, et elles vident l’eau avec de grands seaux en plastique. À les voir ainsi, jambes nues dans la vase, les vêtements trempés par les éclaboussures et la sueur, accroupies pour saisir les poissons qui se débattent, on ne manque pas d’en ressentir une forte impression érotique.

J’imagine qu’il serait imprudent de m’aventurer hors du chemin de terre, surtout en cette saison. Je n’en suis toutefois pas certain si j’en juge par ces filles qui pêchent, ou à ces paysans que je croise parfois, qui repiquent leur riz et que je salue. Les pieds s’enfoncent bien un peu dans la vase, mais jamais jusqu’aux genoux.

Le début d’érection qu’avait provoqué le spectacle des jeunes filles qui pêchaient, me fait songer en rentrant que j’ai toujours plus de mal, en Europe, pour trouver des slips et des pantalons qui ménagent assez de place pour y glisser mes organes génitaux. Ceux-ci ne sont pourtant pas dotés d’une taille exceptionnelle. Je suis tenté de voir là encore une pièce à verser au dossier de la baisse tendancielle du quotient intellectuel. Ça ne doit certainement pas faire du bien dans le cerveau.

Lamdong

Lamdong est une petite ville de province, la plus proche de la maison familiale de Saad. Ce n’est pas là qu’il enseigne. Il donne ses cours à l’Université de Fâfura à quelques centaines de kilomètres plus loin. Il s’y est rendu pour quelques jours, maintenant qu’il a fini la correction de ses copies, me laissant la garde des murs et de ses deux chiens, dont il est certain qu’ils se sont déjà suffisamment habitués à moi. C’est un couple d’énormes animaux aux crocs acérés, de ceux qui ne feraient de vous qu’une bouchée, s’ils n’avaient ce regard attendrissant qu’on ne trouve dans notre espèce qu’au cours du plus jeune âge.

Avec eux, je me sens en mesure d’aller où bon me semble en toute sécurité. Ils connaissent toujours la route, même dans les marais où Saad les amène chasser les migrateurs en hiver. Je redoute qu’ils deviennent agressifs avec des personnes que je croiserais, des animaux domestiques, ou encore quelque autre chien. Je n’ai aucune autorité sur eux, mais je ne les en crois pas vraiment capables.

Les chiens de Saad, quoi qu’effrayants au premier abord, sont paisibles, et j’ai osé les amener à Lamdong où ils ne peuvent pas comme ailleurs se dégourdir les pattes. J’y suis allé à vélo. Ils couraient derrière moi, se dépensant assez pour ne plus songer en arrivant qu’à s’asseoir à l’ombre et à boire aux fontaines. La route est plate, avec seulement quelques dénivelés qui sont surtout éprouvants à cause de la chaleur, malgré l’ombrage d’une végétation qui y devient plus abondante.

Il n’y a pas grand-chose à voir à Lamdong. Même pas la mosquée récente et sans grande originalité. J’y ai parcouru la grand-rue et j’ai fait l’achat d’un pantalon de toile robuste et légère, avec des fermetures-éclair aux chevilles, pratiques si l’on doit les retrousser dans les marécages. J’ai pris aussi deux chemises, légères et sans col.

« Vous portez bien le noir », m’a dit la jeune vendeuse, comme surprise, paraissant soudainement découvrir en moi un homme, et pas seulement un vieil étranger.

Je n’avais pas vraiment le choix des couleurs ; c’est ainsi généralement qu’on s’habille ici. « Le noir va bien à votre teint pâle et à vos cheveux blancs, ça éclaircit votre regard. » Je suis surpris moi aussi en me regardant dans la glace, et voyant combien elle a raison.

Je me suis ensuite longuement arrêté à la buvette de la station-service à la sortie de la ville pour faire bien boire les chiens avant le trajet du retour, et prendre un café à l’ombre des grands arbres.






Deuxième carnet - L’île de Tamgound

À Lamdong

« Si Frege disait que l’écriture fut à la pensée ce que la voile triangulaire fut à la navigation, je dirais que le numérique en serait ce que fut la vapeur : la possibilité d’aller contre le vent sans louvoyer. » Je suis retourné à Lamdong, et je me suis arrêté encore une fois à la buvette de la station-service au sortir de la ville.

« Shoukran », ai-je remercié quand la femme en salopette noire m’a servi. J’ai employé l’arabe comme par inadvertance ; les airs de tembang que j’entends parfois dans la nuit m’avaient peut-être laissé imaginer sans y songer, qu’elle le comprendrait mieux que l’anglais.

« Hafwouan », m’a-t-elle répondu machinalement ; puis, se ravisant : « Hal tatakalam al arabia ? (Tu parles arabe ?) – Naham, kalilan. (Oui, un peu.) » Elle m’a encore demandé si je parlais anglais ; et moi, français. « Français, je lis un petit », m’a-t-elle répondu, « mais mal je parle ». Nous avons continué en anglais.

Raya

Elle s’appelle Raya. Je ne sais si je ne suis pas revenu m’arrêter à la buvette pour la revoir. En réalité, je ne l’avais pas vue la première fois. Elle était passée devant moi qui restais aveugle. Elle s’était imprimée comme une ombre dans ma mémoire.

Je pense qu’elle, m’avait vu. Il ne s’arrête pas tous les jours ici des étrangers ; mais elle n’avait vu qu’un étrange étranger, avec deux gros chiens aussi noir que ses vêtements. Bien sûr, elle ne pouvait pas ne pas m’avoir remarqué.

À moins que, sans la voir, je ne l’aie vue mieux qu’elle ne m’avait vu elle-même. Je crois que j’avais remarqué ses mains fines et nerveuses, son corps qui semblait porter comme une voilure son ample salopette, et ses cheveux attachés dans un foulard qui venait se nouer sur son front, dégageant son regard aussi éclatant et profond qu’une source. Certainement ai-je voulu revoir cette silhouette qui était passée sous mes yeux, subliminale.

Nous avons parlé longtemps ensemble et repris du thé jusqu’au soir. « Tu peux rester ici, on a une chambre libre, si tu ne veux pas rentrer en vélo dans la nuit », m’a-t-elle même proposé. « Non, j’ai la camionnette aujourd’hui. Je ne vais pas loin, c’est l’affaire d’un bon quart d’heure. » Les nuits tombent tôt ici. Les jours s’allongent peu en été sous cette latitude, comme ils s’écourtent peu en hiver.

« Je vais rentrer, mais j’aimerais bien te revoir », lui ai-je dit. « Tu sais où me trouver. » Je crois qu’elle a aimé ma façon de le lui dire sans manières.

La chaleur était accablante aujourd’hui. Le ciel était blanc à force d’être gris, et pourtant sombre à la fois, comme chauffé à blanc, mais qui semblait retenir sa lumière dans sa blancheur même, avec des tons un peu ocre verts dans la journée, et qui viraient à l’ocre rouge dans la soirée. Le ciel a semblé tout le jour retenir un orage.

Avec Saad

– Alors, tu as séduit Raya, me dit Saad avec un large sourire.

– Doucement, Saad. Nous avons seulement eu une conversation passionnante. Regarde mes cheveux blancs. Aurais-je seulement une chance de la séduire à mon âge ?

– À ton âge ? Mais vous devez avoir le même. Si ses cheveux n’ont pas blanchi comme les tiens, les causes en sont strictement génétiques. Et puis ta crinière blanche te fait ressembler à un vieux sage, et un sage qui va à vélo, ça ne se laisse pas passer.

– Tu te moques.

– Pas du tout ! Tu lui plais ! Il n’y a aucun doute, ajoute-t-il cette fois en riant, sinon elle ne t’aurait jamais écouté lui parler de Frege ?

– C’est bien ce qui m’étonne justement, dis-je, soudain plus sérieux. Elle n’entretenait pas la conversation dans le seul but de la faire durer. Elle savait parfaitement de quoi nous étions en train de parler. Elle m’a elle-même interrogé avec un intérêt qui n’était pas feint, sur ce que le numérique changeait et apportait à l’écriture et au fonctionnement de la pensée. Le plus curieux est que tout cela me soit apparu normal sur l’instant. Je me rends pourtant bien compte qu’il n’est pas possible que nous ayons échangé ainsi des idées comme si nous avions déjà eu l’occasion d’en parler longuement ensemble. Comment une pompiste rencontrée par hasard à l’autre bout du monde pourrait-elle tenir avec moi une conversation à la fois si technique, et pourtant non dépourvue d’une impression familière, d’une impression qu’elle aurait déjà été tenue, et dans une langue qui, même si Raya la parle bien, ne nous est pas non plus si familière.

Rencontrant Raya par hasard

J’ai rencontré Raya par hasard qui marchait sur la route près de chez Saad.

– Il est bien ton ami, me dit Raya.

– Tu veux que je t’arrange le coup ?

Elle rit. « Je ne parlais pas pour moi. » Elle me confie que Saad plaît à sa jeune sœur qui, justement, habite près de chez lui. Elle était venue lui rendre visite, comme elle le fait souvent. C’est ainsi que Saad savait déjà son nom et connaissait sa sœur bien qu’ils ne se soient jamais parlés.

– Ce ne serait pas la mort que lui adresser la parole quand elle le croise.

– Il ne convient pas qu’une femme adresse la parole à un homme la première, me confie-t-elle.

Les mœurs ici ne cessent de me surprendre depuis que je suis arrivé.

– Et toi ? Tu m’as bien adressé la parole la première ?

– Non, c’est toi.

– Je n’avais fait que te remercier, et tu t’es étonnée que je parle en arabe.

– Comment aurais-je su que tu parlais arabe, si tu ne m’avais pas déjà adressé la parole ?

– Bien sûr…

Les mœurs ici sont raffinées et complexes, mais on ne le voit pas tout de suite. Tout le monde s’habille à près de la même façon, chemise et pantalon, généralement de toile noire, la langue ne contient pas de forme de politesse, modeste paysan ou notable, tous se parlent sur le même ton, hommes et femmes paraissent sur un pied d’égalité…, mais on découvre des quantités de règles imperceptibles quand on s’attarde.

Je m’étais l’autre jour attaché les cheveux avec un foulard noir pour étendre le linge, car ils me tombaient sur les yeux lorsque je me penchais sur la bassine. « La couleur de ce foulard n’est pas convenable », m’avait dit Saad. Il m’en a prêté un autre et m’a montré comment l’attacher convenablement. Il m’a aussi montré comment on doit retrousser convenablement les manches de sa chemise. « Tu dois faire trois plis suffisamment larges pour que la manche reste immobile entre le coude et l’avant-bras… » Peu à peu j’apprends comment on se tient convenablement ici.

Je comprends bien que tout ceci est moins futile qu’il n’y paraît. La politesse est un peu aux relations ce que sont à la musique la clé et la mesure au début d’une portée. Elle n’est qu’un point zéro à partir duquel on module ses relations à d’autres. Les comportements corrects ne signifient rien, mais à partir de ce que l’on y ajoute ou y enlève, on module des touches d’attention, d’affection, de respect, d’agacement…, qui disent toujours beaucoup sans qu’on n’ait rien à dire. Nous sommes parfois bien embarrassés, même lorsque nous connaissons la langue d’un pays, quand nous les ignorons.

Nous sommes d’autant plus embarrassés que ces comportements subliminaux produisent bien souvent des réactions involontaires. Nous les intégrons vite toutefois par une sorte de mimétisme. Quand on y songe, on imagine combien de nouvelles règles de comportements à prétentions universelles, introduites par le commerce mondial, sont capables de déstabiliser les rapports humains.

Bien sûr, ces règles qui s’insinuent à la faveur de l’impérialisme n’ont rien d’universel, au contraire. La seule chose dans des mœurs, forcément particulières, qui relèverait de l’universel, serait ce subtil raffinement qu’elles introduisent dans les comportements. Il n’existe non plus, selon le même principe, aucune langue universelle, car il n’est rien d’universel dans une langue, si ce n’est cette propriété de traduire dans l’autre ce qu’on a dit dans une. Pour que la magie s’opère, il est cependant nécessaire que la grammaire soit correctement employée.

La jeune sœur de Raya habite donc près de chez Saad. Nous nous sommes croisés par hasard sur la petite route sous le feuillage encore trempé de la nuit. Elle était venue par le car. « Hé bien je n’ai qu’à proposer à Saad de vous inviter toutes les deux à dîner. »

Raya avait délaissé son ample salopette pour une tunique et un pantalon de toile, noirs bien sûr, et elle avait quitté ses chaussures de sécurité. Elle portait un chapeau de bambou sur son foulard pour se protéger d’une pluie éventuelle, et marchait pieds nus sur l’asphalte humide, ce qui est convenable ici.

De la contrainte

Les mœurs sont assez libres à Tamgound, du moment que l’on respecte un certain nombre de règles de savoir-vivre. Je n’en suis pas surpris, y voyant l’application d’un principe que j’avais observé au siècle dernier en pratiquant intensivement des ateliers d’écriture : le principe de l’écriture à contraintes.

Si vous dirigiez un atelier d’écriture, et que vous proposiez à chacun d’écrire librement ce qui lui passe par la tête, vous seriez surpris de voir combien les textes se ressembleraient. Plusieurs n’auraient rien trouvé de mieux que de décrire ce qu’ils venaient de voir dans les dernières minutes de leur trajet ; d’autres auraient préféré conter un événement plus ou moins lointain qui les avaient fortement marqués ; tous, même les plus rares qui auraient choisi d’autres options, auraient écrit dans une forme convenue et dans un style sans grande originalité. Si plutôt vous aviez multiplié les contraintes, vous auriez été plus surpris encore de voir se multiplier en proportion des textes étonnants de singularité.

Proposez d’écrire un court récit à la troisième personne de l’imparfait dans lequel on insérerait un court dialogue dont aucune phrase ne dépasserait les quarante caractères. Imposez que dans le récit, toute proposition à l’imparfait soit complétée par une relative au participe présent. Interdisez tout pronom indéfini. Imposez que toutes les propositions aient un nombre de syllabes impair ; s’il le faut, proscrivez une lettre de l’alphabet, ou un phonème…, et vous débriderez les imaginations. Vous obtiendrez des textes étonnants, et surtout du style ; vous en obtiendrez des plumes les moins préparées à en avoir.

L’observation est d’abord surprenante, car on pourrait imaginer que des contraintes auraient eu comme un effet entonnoir, limitant chacune le champ des possibles. Or elles semblent au contraire l’élargir. L’effet, reconnaissons-le, est plutôt contre-intuitif. Il vous entraîne sur les voies de la théorie mathématique du chaos, ou au moins à la mécanique des fluides. Contre toute attente, la multiplication des déterminations démultiplie les possibles, épuise la prédictibilité, ouvrant la voie au hasard, ou à la liberté, sans pourtant jamais s’y confondre.

Ces réflexions remettent pour le moins en cause ce que de telles notions semblaient avoir au premier abord de contradictoire, voire d’opposé. Elles vous laisseront soupçonner notamment que la surdétermination n’exclue pas le hasard, ni la liberté ; ou que la liberté et le hasard entretiennent entre eux les relations les plus inextricables, etc.

Un peu d’histoire des civilisations

Avant l’introduction massive de l’Islam au seizième siècle à Tamgound, m’a expliqué Saad, de nombreux Chinois avaient installé des comptoirs dans l’île. Se mêlant aux autochtones, ils avaient fait naître une population urbaine raffinée et lettrée dès le quatorzième siècle.

On honorait et l’on y lisait les Entretiens de Confucius, on pratiquait le mandarin classique, et l’on s’adonnait à l’art des jardins. On en voit toujours des traces, discrètes mais nombreuses. Bien avant l’introduction de l’Islam, la culture Chinoise était déjà présente ; nul ne sait depuis quand, peut-être depuis la dynastie Han, dès le premier siècle du Christianisme.

L’Hindouisme ni le Bouddhisme ne prirent jamais pied à Tamgound ; pas plus celui du Theravada, venu par l’Océan Indien, que le Mahayana descendu par la Mer de Chine. Il n’entraîna donc pas avec lui sa propre mythologie antique, comme dans la péninsule malaise ou l’archipel indonésien.

Le Confucianisme non plus n’ouvrit pas la porte à l’antique mythologie chinoise, bien que l’on trouve parfois les figurines des Trois Vénérables. Il s’accommoda plutôt aux légendes locales des premiers habitants.

Saad m’a expliqué tout cela hier soir après le repas.

– L’Islam du monde moghol avait alors plutôt l’esprit au syncrétisme. À propos, as-tu lu Kabir ?

– Oui, mais assez peu, je l’avoue. Ce n’est pas la première fois qu’on me pose une telle question ces temps-ci. »






Troisième carnet - Histoire de Tamgound

Kabir

Jadis je jouais jour et nuit avec mes camarades et maintenant j’ai peur.

Si élevé est le palais de mon Seigneur que mon cœur tremble d’y monter : pourtant je ne dois pas être craintive si je veux jouir de Son amour.

Mon cœur doit s’attacher à mon Bien-Aimé ; je dois écarter mon voile et unir tout mon être à Lui.

Mes yeux feront l’office de lampes d’amour.

Kabir dit : « Écoute, mon amie, Il comprend qui l’aime. Si tu ne languis pas d’amour pour ton Unique Bien-Aimé, il est inutile d’orner ton corps ; il est vain de mettre de l’onguent sur tes paupières. »

Raya m’a envoyé ce poème de Kabir dans un courriel.

Nous avons dîné ensemble, avec Saad et sa sœur. La lettre de Raya était longue et j’y trouvai des réflexions sur notre conversation de la veille, mêlées à d’autres plus intimes.

J’ai cherché Kabir en ligne. J’ai trouvé une première page entière de liens qui renvoyait sur un footballeur égyptien apparemment célèbre, me confirmant encore une fois que le net est tout à la fois une machine à décérébrer et son exact contraire, car je n’ai eu aucune peine, en précisant « poète », pour trouver quantité d’écrits, traduits en anglais par Rabindranath Tagore, et j’y ai découvert le poème dont j’ai accompagné ma réponse.

Un autre poème de Kabir

Dis-moi, ô Cygne, ton antique histoire.

De quel pays viens-tu, ô Cygne ? — Vers quel rivage t’envoles-tu ?

Où prendras-tu ton repos, ô Cygne, et que cherches-tu ?

Ce matin même réveille-toi, ô Cygne, lève-toi et suis-moi.

Il est un pays où ni le doute ni la tristesse n’ont d’empire ; où la terreur de la mort n’existe plus.

Là, les bois du printemps sont en fleurs et leur senteur parfumée qui dit : « Il est Moi », est portée sur la brise.

Là, l’abeille du cœur plonge profondément dans la fleur et ne désire plus d’autre joie.

L’Empire Moghol

Moghol ne veut rien dire d’autre que « mongol » en persan. Les Moghols étaient semble-t-il de ces masses en armes qui souhaitaient, à partir de l’Afghanistan actuel, reprendre le contrôle des terres d’Asie Centrale d’où ils venaient. Les Ouïghours leur barrèrent la route du Nord et les délogèrent même de Kaboul, d’où ils descendirent sur les Indes, et où Babur déplaça sa capitale à Lahore.

Que pouvait être exactement cet empire moghol ? Les enluminures persanes de cette époque représentaient souvent des personnages aux yeux bridés ; les enluminures mogholes montraient plutôt des types où l’on reconnaît ceux des images indiennes antérieures, ou encore ceux qui ornaient les urnes grecques ou crétoises.

Les limites entre un Empire Ottoman et un Empire Moghol étaient en ces temps-là des plus imprécises, et je ne saurais dire seulement si elles existaient. Je ne saurais même dire s’il existait alors un Empire Perse entre les deux. Je ne sais donc dire jusqu’où s’étendait l’empire à l’Ouest, si ce n’est jusqu’à celles, aussi imprécises pour moi, d’un Empire Ottoman. Je sais seulement que ce-dernier allait de la Mauritanie au Turkestan.

L’Empire Moghol correspondait à l’essentiel du sous-continent indien, le débordant à l’Ouest, et plus encore à l’Est, l’Inde lui ouvrant la route de tout le Sud-Est Asiatique. La route des épices était tombée sous l’influence moghole, mais qui s’y heurtait alors aux premières aventures coloniales européennes.

La civilisation moghole

Quand on laisse parler les cartes, on se rend compte que les pachas moghols durent bien être des conquérants, dans la mesure où ils affrontèrent les armées de maharajas indiens, de khans turkmènes, et de sultans divers. Il n’est toutefois pas certain qu’ils durent déployer autant d’efforts pour soumettre des peuples.

L’Islam, en Inde, cela signifiait d’abord l’émancipation des castes. Les Moghols ne l’imposaient pas par la force d’une armée d’occupation. Les Moghols vivaient bien au-delà de ces contingences ; civilisation ivre de spiritualité, d’amour, d’art, de science et, il faut bien le dire aussi, d’alcool.

Les principes du Jihad interdisent formellement d’imposer la religion par la force. Ils commandent seulement à la communauté des fidèles de porter secours à leurs frères persécutés. C’est, disons, une ancienne version du « devoir d’ingérence », et, comme ce dernier, il est toujours possible de le détourner pour des motifs inavouables. Cependant, quelle que soit la violence qu’on fasse subir à un principe, le principe en reste un. De fait, on peut se convaincre que les Moghols ne firent pas beaucoup d’effort pour convertir, ni qu’ils fussent nécessaires. Le système indien des castes y suffisait bien, et plus à l’est, les premières aventures coloniales européennes.

Au seizième et au dix-septième siècles, rien ne ressemblait aux états-nations contemporains. La division entre un empire ottoman et moghol était linguistique et culturelle. Alors que chez le premier, la langue turque remplaçait lentement le persan, ce persan devenait toujours plus la langue de la culture chez le second. Et pendant que l’Ouest fixait toujours plus une définition étroite de l’Islam sous l’autorité d’un khalifat et d’écoles juridiques, l’aventure d’esprit se poursuivait en Asie, où la civilisation arabo-persane s’était déplacée. L’Islam s’y épurait, se limitant à la seule profession de foi qu’il n’est d’autre dieu que Dieu, et que Mouhamad est son prophète.

Qu’importait pour Kabir qu’on l’appelât Ar-Raham ou Rama ? Les musulmans moghols finissaient par s’inquiéter davantage que l’Islam ne devînt un grand bazar où se professait n’importe quoi, plutôt que de manquer de fidèles. Quand on lit cette fois non plus les cartes mais les textes, il semble qu’on craignît moins l’hérésie que la bêtise ; le mélange de principes vagues, de superstitions grossières et de rites obsessionnels. On ne se protège pas d’un tel risque avec les mêmes moyens qu’on les impose, par la contrainte et la surveillance, et l’on eut l’intelligence d’en faire peu d’usage.

Les Moghols furent sans doute de frustes guerriers quand leurs ancêtres suivaient Gengis Khan. Au seizième siècle, ils avaient poussé la science et le raffinement des arts et des mœurs assez loin pour faire naître l’une des plus subtiles spiritualités que l’humanité ait connue.

La chute de l’Empire Moghol

Bien sûr, la richesse de la culture moghole ne fut pas très efficace face aux aventures coloniales des Européens, qui ne combattaient pas l’empire sur le même plan. Un imbécile sait manier une arme ; Henri Michaux tenait peut-être là l’explication, qu’il avança à propos d’un autre point d’histoire dans son ouvrage un Barbare en Asie : il est plus facile de rassembler des milliers d’imbéciles que cinq bons sages.

Les Moghols ne savaient plus rassembler des imbéciles. Les têtes couronnées d’Europe, si. Comme les ancêtres des Moghols qui suivirent Gengis Khan, les Européens devinrent moins imbéciles au fur et à mesure de leurs conquêtes, et ils marchèrent sur la tête de leurs rois, jusqu’à ce que, sous l’effet d’ingénieuses techniques de décervelage, leur coefficient intellectuel se mit à baisser de deux points par décennie, semblant ne plus devoir s’arrêter.

Histoire de Tamgound

Tamgound est une île à la pointe de Sumatra, dans le prolongement de Bandar Aceh, près des Îles Nicobar, en face du Golfe du Bengale. Tangound fut jusqu’au dix-neuvième siècle une république de pirates. Elle fut un peu aux Îles de la Sonde ce que fut Nassau pour les caraïbes, si ce n’est qu’elle abritait des pirates depuis bien plus longtemps. Elle maintint tant bien que mal son indépendance jusqu’à la fin du dix-huitième siècle par des alliances ponctuelles entre le Grand Moghol, les sultans locaux, les Britanniques, les Hollandais et les Français, exploitant leurs rivalités et leur hostilité commune contre les Espagnols des Philippines et de Formose.

Ensuite, les Britanniques dominant presque sans partage la région, la république de Tamgound regarda vers les nouveaux États-Unis d’Amérique, mais qui ne voyaient pas alors le caractère stratégique de la région. Elle regarda ensuite vers la France révolutionnaire, impressionnée pas ses aventures Égyptiennes, mais la France ne voyait pas non plus cet intérêt, et l’aurait-elle vue, qu’elle n’aurait pas été d’un grand secours, prise qu’elle était dans le blocus britannique.

Le parlement de Tangound pensa aussi au Grand Turc, mais qui n’avait déjà que trop d’ennemis pour faire un allié sérieux. Il pensa aussi à la Sainte Russie qui nourrissait au dix-neuvième siècle beaucoup d’ambitions dans la Pacifique, et qui avait établi des comptoirs dans les lointains territoires d’Alaska et de Californie. Tangound garda seulement des liens cordiaux avec le Yémen et les Perses de Bandar Abbas à l’Ouest, et à l’Est avec le Sultanat de Brunei et les princes des Moluques avant que ces derniers ne tombent les uns après les autres sous la coupe britannique. L’environnement devenait toujours plus hostile.

Les pirates

Les pirates, de toute époque et de tout lieu, dans les Caraïbes, la Sonde ou les côtes algériennes, ont toujours eu à peu près la même fonction, mener des opérations militaires sous pavillons imprécis. Il est cependant deux sortes de piraterie. L’une n’est peut-être qu’opportuniste : des populations bien situées sur des routes maritimes mal défendues profitent de l’aubaine pour améliorer leur quotidien. Sinon, quand elle prend une singulière ampleur et s’organise, la piraterie se fonde sur des idéaux élevés. Par certains côtés, les pirates des Caraïbes étaient les enfants de Coligny, et Khayr ad-dīn, dit Barberousse, n’était certainement pas un simple gibier de potence, ni Francis Drake.

Les alentours du détroit de Malaka ne font pas exception. Les pirates qui établirent leur république à Tamgound étaient des adeptes du Sulh-e-Kul. Le choix de la violence, bien souvent, n’en est pas un, mais la seule issue. Il peut même bien souvent se révéler le meilleur choix. Toutefois, la violence est une bonne solution seulement quand elle atteint rapidement ses buts. Quand elle traîne, les plus belles causes sont corrompues. Mais que faire alors ? Les plus nobles causes conduisent vite à accepter de pitoyables fonctions de mercenaires vendant leurs services aux plus offrants, à faire d’hommes épris de liberté, des marchands d’esclaves… Il reste pourtant toujours une empreinte des idéaux, et surtout des rapports humains originels, et c’est ce qui rends les communautés de pirates si difficiles à comprendre.

Le Sulh-e-Kul

Le Sulh-e-Kul était inspiré, au tournant du douzième et du treizième siècle par le soufi persan Khwaja Moinuddin Chishti. Il fonda un ordre soufi qui portait son nom, et théorisa le principe du Sulh-e-Kul. Sulh-e-Kul signifie paix, ou harmonie pour tous. L’empereur moghol Jalaluddin Muhammad Akbar en adopta les principes à la fin du seizième siècle, et fit de la Deen-i-Illahi, la « divine foi » la doctrine officielle de l’empire. On notera que le Sulh-e-Kul était bien antérieur à l’Empire Moghol.

La Deen-i-Illahi était devenue une sorte de philosophie religieuse, issue des échanges organisés à l’Ibādat Khāna, la Maison de la Dévotion, fondée en 1575 au palais d’Akbar à Fatehpur Sikri. Des débats confrontaient les points de vue musulman, hindouiste, bouddhiste, jaïn, chrétien, juif, zoroastrien… La Deen-i-Illahi affirmait qu’aucune école ne devait primer dans la quête de Dieu, qu’elle ne devait être fondée ni sur des prophètes ni sur des écritures sacrées.

En somme, il s’agissait des prémisses de la science moderne appliquées aux sciences religieuses. Toutes les sciences étaient religieuses alors, en Asie comme en Europe ou en Afrique. La méthode scientifique moderne, elle, consiste à fonder les certitudes sur la seule inférence et la seule expérience, oubliant l’argument d’autorité.

De tels principes ne pouvaient pas être ceux d’un empire trop centralisé. L’empereur Aurangzeb, au dix-septième siècle renversa son frère Shah Jahan, celui-là même qui avait fait construire le Taj Mahal, et instaura une répression prenant appui sur des formes plus réifiées de la religion. L’appareil religieux, militaire, et le parasitisme économique détruisirent l’Empire Moghol en moins d’un siècle plus sûrement que l’Empire Britannique. C’est en ce temps là que fut fondée la république des pirates de Tamgound.

Les pirates de Tamgound

Les pirates de Tamgound était aussi terribles que les autres. Ils n’en demeuraient pas moins des pirates raffinés. Quand ils se saisissaient d’œuvres d’art, ils préféraient souvent les garder que les revendre. Le musée de Bandar‘alam en conserve encore les trésors. Ils avaient leur propre chantier naval, et fabriquaient leurs armes autant qu’ils le pouvaient. Aussi étaient-ils attentifs aux techniques étrangères, qu’ils faisaient évoluer pour les adapter à leurs moyens et à leur mode d’organisation du travail. L’Université de Fâfura, où enseigne Saad, existait déjà et en garde encore quelque-chose.

Les maisons de prostitution étaient nombreuses dans la république, mais elles étaient gérées par les femmes elles-mêmes, qui élisaient leurs représentantes, comme les équipages, leurs capitaines. Toutes les femmes n’étaient d’ailleurs pas des prostitués, ni les hommes des célibataires. Les femmes étaient armées. Elles le sont encore. Leur armement se réduisait le plus souvent à une simple dague ou à un kriss symbolique, mais le symbole en était fort.

Il ne leur était pas interdit de s’embarquer et de participer aux courses et aux abordages. Les cas étaient rares, mais il y eut quand même une femme capitaine.






Quatrième carnet - Dans la vallée de la Nagoundat

Du destin et de la peau des chats

– Tu veux dire que Raya et toi vous vous connaissiez déjà ? S’étonne Saad. Ce n’est pas possible !

– Non, nous ne nous connaissions pas vraiment. Nous avions seulement échangé un ou deux courriels. Elle m’a donné l’adresse du site d’un correspondant français qui, selon elle, devait m’intéresser. C’était le mien.

– C’est vraiment étrange que vous vous soyez rencontrés par hasard, et en plus que sa sœur et moi fussions voisins. Reconnais qu’il est difficile de le croire. Songes-tu seulement à la quantité de lieux que tu as dû traverser, tous peuplés plus qu’il n’est raisonnable, pour te rendre jusqu’ici ? Et parmi cette profusion, tu tomberais nez-à-nez avec elle sans la reconnaître, et vous auriez trouvé le moyen d’engager une conversation ?

– Nous nous étonnons, et je reconnais qu’il y a de quoi, mais n’est-ce pas conforme à ce que nous disions l’autre soir du déterminisme, du hasard et de la liberté ?

– Je ne vois pas en quoi.

– En ce qu’il y existe toujours des quantités de déterminations qui nous échappent, qui nous sont entièrement indécelable, et qui prennent aisément la figure énigmatique du destin. Il était très improbable que Raya ouvrît jamais mon site ; il l’était aussi que nous nous fussions croisés par hasard, et il l’était encore qu’elle habitât près de chez toi. Mais ensemble, pourquoi ces improbabilités deviendraient-elles plus improbables encore, et non pas l’inverse ? Ça me fait penser à un aphorisme de Lichtenberg : « Il s’étonnait que la peau des chats soit percée de deux trous précisément à la place des yeux. »

Saad rit et propose de me servir un nouveau verre de vin. « Sans façon, Saad. J’ai déjà trop bu. Je ne suis pas musulman, et moi je n’ai rien à transgresser. » Saad rit de plus belle en se resservant.

Pensée et navigation

Le signe écrit permet de naviguer dans la pensée, d’en remonter le cours. L’écriture a donné ainsi une bien plus grande fermeté à la pensée. Cela est particulièrement évident avec l’écriture mathématique. Avant, la pensée n’avait d’autres ressources que le ressassement.

L’écriture, à la plume, au pinceau ou au calame, et la lecture, supposent deux moments distincts. Aussi proches soient-ils, quand seulement on se relit en écrivant, ils ne permettent qu’une réécriture limitée.

S’ajoute naturellement un troisième moment au procès d’écriture, celui de l’édition, qui sépare encore davantage les deux premiers. À l’époque de l’imprimerie, la réédition d’ouvrages a été la plupart du temps l’occasion de réécritures et de remaniements parfois considérables.

Eh bien, avec le numérique la distinction entre ces trois moments disparaît. Lorsque j’écris une lettre manuscrite, je peux toujours raturer ma page, mais jusqu’à un certain point seulement. Aujourd’hui, avec le numérique, je peux la retoucher à tout instant, indéfiniment, la gardant toujours aussi nette. Je peux presque aussi aisément l’éditer et la publier à tout instant par quelques rapides manipulations.

La plume et le clavier

– C’est à double tranchant, m’interrompt Raya. Tu peux perdre entièrement le fil de ta pensée en le reprenant perpétuellement, et, à travers tes corrections successives, ne plus rien dire qui n’ait déjà été pensé et convenu. C’est, je crois, une part de ce qu’analyse Saad dans sa thèse.

Nous avons dîné chez lui l’autre soir avec la sœur de Raya, et il a eu l’occasion de nous parler abondamment de sa thèse.

– Je te l’accorde, mais c’est d’abord une question de posture. Quand tu écris, tu te jettes résolument dans le fil de ta plume.

– Comme de ta lame quand tu te bats à l’arme blanche.

– C’est cela. Eh bien, tout le monde n’en est pas capable du jour au lendemain. Celui qui n’en a pas la pratique tente de penser avant d’écrire, et non en écrivant. Penser en écrivant demande beaucoup d’entraînement et d’habitude. Eh bien, écrire avec le clavier d’un ordinateur demande un autre entraînement et une autre pratique, ceux de penser en réécrivant. Bien sûr, sans entraînement, on perd de la spontanéité, mais comme on la perd aussi en écrivant à la plume quand on n’y est pas entraîné. L’écriture assistée par ordinateur est une technique puissante. Elle démultiplie la force avec la vitesse de la pensée.

– Tu parles bien de la puissance au sens que lui donne la mécanique, fonction de la force et de la vitesse ?

– Exactement ! J’étais sûr que tu me comprendrais parfaitement en travaillant dans une station-service, m’exclamé-je sans le moindre soupçon d’ironie, car j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’observer que les mécaniciens me comprennent souvent mieux que les autres quand je parle de lettres. Créer de la puissance avec le métal inerte et froid est une expérience forte.

– Mais je n’ai pas bien compris pourquoi tu penses, qu’à cette fin, toucher au code soit nécessaire.

Littérature et bureautique

– Une telle pratique, dis-je encore, il est clair que nous ne l’avons toujours pas acquise, tant la technique en est encore neuve. J’ai touché pour la première fois à un ordinateur il y a trente ans, et je m’en suis longtemps servi seulement pour saisir ce que j’avais déjà écrit à la plume ; à saisir, mais aussi toujours plus à corriger. Il n’y a pas cinq ans que j’ai réellement appris à écrire avec.

– Ne crois-tu pas que de plus jeunes que nous, ceux qui sont nés avec un clavier entre les mains, y parviennent mieux ?

– Toutes mes observations me font croire le contraire. La première, et la plus convaincante, est qu’aucun outil numérique n’est bien conçus pour cela. Il est symptomatique que les traitements de textes soient intégrés dans ce que l’on appelle des « suites bureautiques ». Il l’est aussi que celui qui fut peut-être le meilleur programme pour écrire, Abiword, soit aujourd’hui pratiquement à l’abandon, et si bogué qu’il est devenu inutilisable. Les matériels non plus ne sont pas adaptés. L’éclairage des diodes électroluminescentes fatigue les yeux, et la plupart des écrans n’ont pas une résolution suffisante. Il nous faudrait pouvoir écrire sur des écrans semblables à ceux des liseuses, mais il faudrait que ces liseuses ne soient pas seulement conçues pour lire, et qu’elles assument qu’il n’y ait plus de rupture entre écriture, lecture et édition. Rien n’en prend le chemin. Nous ne sommes déjà que trop obligés de consulter un écran en toute occasion ; et y écrire fatigue bien trop les yeux. C’est pourquoi, tu l’as remarqué, je ne me sépare jamais d’un carnet et de ma plume. Mais justement, écrire au clavier à fait curieusement évoluer mon style à la plume. Au fond, même à la plume, j’utilise un ordinateur.

Une expérience mystique

Lorsque Raya m’a saisi par la nuque pour pencher ma tête sur elle, et qu’elle s’est abandonnée entre mes bras, nous avons basculé dans un autre monde. Si je ne l’avais pas saisie avec tant de vigueur, je ne sais si elle se serait laissé tomber ou si elle ne se serait pas plutôt envolée. Nous avions repoussé ce moment si longtemps, avant que nous ne nous retrouvions à la nuit tombante sur la route encore mouillée entre la maison de Saad et celle de sa sœur, comme deux adolescents, réinventant le monde, encore et encore, et toujours pour la première fois ; redécouvrant le si grand et si simple mystère de l’attraction des corps.

Une antique magie

Il existe dans l’île de Tamgound une très vieille magie, bien plus ancienne que les divinités du Tao, plus ancienne que les dieux des Aryens qui passèrent sur l’île comme des alizés sans s’y arrêter. C’est la magie du Doloum.

Des mages ont appris à ne faire qu’un avec l’océan, avec la mer et les rivières, et même avec l’eau en suspension dans les nuages. Ils ont appris qu’on pouvait communier avec l’eau, et communiquer ainsi avec toutes les formes de vie ; communiquer jusqu’à ne faire qu’un.

Ils ont appris, je ne sais comment, à crier comme les requins, à crier sans bruit, sans émettre de son, seulement avec la surface de la peau. Ils savent parler aux requins, et les entendre, et aux grandes raies mantas de l’Océan Indien et de la Sonde aussi, et aux requins-baleines, qui ont, paraît-il une voix silencieuse de soprano.

On en voit parfois au bord de l’océan, d’une rivière ou d’un marécage, sur la rive ou dans un sampan. Ils plongent un long tube de bambou sous la surface, et ils écoutent, attentifs. Des pêcheurs parfois louent leurs services pour s’assurer une abondance de poisson.

C’est l’antique magie du Dolum.

D’une conversation avec Saad

On s’est accoutumé à opposer athéisme et monothéisme. Cette opposition trompeuse conduit à oublier que le monothéisme s’oppose d’abord au polythéisme. « Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu », affirme la profession de foi de l’Islam ; et tous les livres antérieurs au Coran sont émaillés de propositions équivalentes.

L’affirmation du Dieu unique commence par la négation des dieux. Comment le monothéisme pourrait-il être compris par celui dont l’idée de polythéisme n’aurait jamais effleuré l’esprit ? Et mieux encore, l’idée d’un Dieu Unique ne varie-t-elle pas selon de quel polythéisme elle serait la négation ?

La Chine antique avait bien déjà un panthéon, mais quel panthéon ! Les Trois Vénérables sont plutôt rigolos, et leurs figurines font davantage fonction de porte-bonheur que d’objet de dévotion. Les Huit Immortels ressemblent à des personnages de bandes-dessinées, et leurs aventures miraculeuses, à des gags de Tex Avery. Quelle sorte de Dieu Unique y inspirerait alors la profession de foi coranique ? Un monothéisme sans doute bien différent de celui du Yémen et du Hedjaz ; bien différent aussi de celui des rangs bien ordonnées des archontes de la Perses ; ou celui des dieux grecs attachés chacun à sa cité ; ou bucolique et enchanté des Celtes… Plus intéressantes encore sont ces régions bénies où les aires culturelles se chevauchent – car les hommes n’ont pas de racines ; ils ont des pieds et ils s’en servent.

Bandar‘alam

Raya voudrait que je descende avec elle à Bandar‘alam. Bandar‘alam est la ville la plus importante de Tamgound, pas la plus peuplée, ni la plus centrale, mais la principale depuis le dix-septième siècle où les pirates moghols du Golfe du Gengale et de la Sonde en ont fait leur port d’attache. Son université est plus renommée que celle de Fâfura où enseigne Saad. Raya est de Bandar‘alam.

Le musée de Bandar‘alam possède une collection unique d’enluminures persanes et mogholes. La plupart d’entre elles se partagent entre des sujets érotiques et floraux. Les Moghols et les Perses prisaient l’amour et les fleurs. Moi aussi. Rares sont les civilisations où une seule fleur suffit à faire le sujet d’une image.

J’aime cette association de la fleur et de l’amour. J’adore le mot français « fleurter ». Oui, je sais, il n’existe pas vraiment ; sinon en filigrane. On connaît depuis longtemps l’expression « conter fleurette » qui nous est revenue en passant par l’anglais et son orthographe, avec « flirter ».

Il est vrai que « conter fleurette » n’est pas l’idée exacte qu’évoquent les enluminures mogholes.

Comme les hommes, les mots se déplacent, parfois ensemble, parfois seuls.

J’ai appris tous récemment que Marie de France, contrairement à ce que laisse croire son nom, n’était pas française. Elle vivait à Londres. Elle avait écrit ses Lais en anglo-normand, qu’on associe aux dialectes de la langue d’oïl après les croisements qui se sont accomplis au douzième siècle entre langue d’oc, langue d’oïl, normand, vieil anglais et langues celtiques. Il serait bien difficile de la lire pour un Français contemporain sans de substantielles transcriptions. La plupart des poètes de la cours des Plantagenêts, comtes d’Anjou, écrivaient en occitan à la même époque.

La civilisation que l’on dit moghole, de toute évidence, existait bien avant Babur et sa dynastie. Elle s’était construite à partir de la même époque où Marie de France écrivit ses Lais, à l’âge d’or des troubadours, avant même que ne soit né le poète mystique Kabir.

De mon point de vue

Après la chute de l’Andalousie, détruite par les seigneurs goths et soumise à Rome, avec le lent déclin du pourtour méditerranéen, de ses grandes et anciennes cités, Alger, Alexandrie, Antioche, Marseille, Venise…, la civilisation arabo-persane s’était redéployée dans toute l’Asie, du Kurdistan aux Moluques et aux confins du Taklamakan, comme poursuivant le cheminement inauguré par Ibn ‘Arabi. La civilisation arabo-persane y avait accompli sa renaissance, et une réforme radicale que l’on attend pourtant toujours à l’ouest. Les efforts conjugués des impérialismes réussirent à les briser.

C’est du moins à peu près ainsi que je le vois.




Cinquième carnet

Table des matières








© Jean-Pierre Depétris, juin 2018

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Adresse de l’original : http://jdepetris.free.fr/Livres/livre_18/




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