Site de l'auteur

SIMPLES CONTES
D'UNE PLANÈTE BLEUE

 

 

Jean-Pierre Depétris

 


>

 

 

 

LES LANGUES À ATTRACTEURS LOGIQUES DU DEVRON

 

 

INTRODUCTION

 

Il est très difficile pour un étranger d'apprendre l'une des langues du Devron. Il doit, pour cela, s'initier à certains principes fondamentaux de leur culture. Il doit d'abord comprendre qu'au Devron la langue est un outil d'énonciation de la pensée, et que la pensée est avant tout un déplacement. Ce n'est pas chez eux une simple façon de dire : leur grammaire se divise selon quatre mouvements qui correspondent aux quatre formes typiques de l'écoulement d'un fluide sur une surface, et qu'ils appellent les attracteurs logiques, ou grammaticaux. Ce sont : le puits, le point col, le cycle limite et la source.

Avant d'énoncer la moindre proposition, il est donc nécessaire d'opter pour le mouvement que l'on souhaite donner à sa pensée, car à chacun de ces mouvements correspond une véritable grammaire autonome qui la distingue à l'interlocuteur.

 

 

 

À l'attracteur logique du puits, correspond ce que nous pourrions appeler la pensée argumentative ou investigatrice. Ils utilisent cet attracteur lorsqu'il est question de conclure à une décision pratique, d'emporter une conviction, d'établir des rapports de causes à effet. Nous traduisons alors leurs phrases à l'aide de coordinations telles que « car », « donc » ou « parce que », dont leurs langues n'ont justement pas besoin, employant dans ce cas des déclinaisons du substantif et du verbe. Ils vous parleront alors d'un mouvement en spirale de la pensée qui se rapproche d'un centre.

 

Ce que la mécanique des fluides appelle un puits est quelque chose comme le tourbillon qui se crée autour du siphon quand on vide l'évier, ou encore, mais il est alors moins évident de le voir, quand on verse du liquide dans un entonnoir.

Les linguistes du Devron parlent justement d'un « effet entonnoir » que produit l'attracteur du puits, dont il est recommandé de se méfier. Ce resserrement progressif de la pensée sur son objet est une bonne chose lorsqu'il s'agit de conclure sur une solution ou une décision pratique, sinon, loin d'ouvrir le champ de l'entendement, de générer des points de vue neufs et d'ouvrir des chemins inattendus, il en stériliserait plutôt l'intuition.

 

Il ne faudrait pas confondre les enchaînements déductifs du puits avec la stricte inférence logique, pour laquelle ils utilisent alors l'attracteur du cycle limite.

Cette distinction, qui est évidente pour un enfant du Devron, est des plus difficiles à percevoir pour tout étranger. Quand l'attracteur logique du puits répond à la question « à cause de quoi ? » le cycle limite répond à « pour quelle raison ? », ce qui est dans leurs langues une distinction essentielle.

Pour traduire une phrase telle que « la mer s'agite parce que le vent s'est levé », on pourrait employer indifféremment les deux attracteurs. Cela donnerait deux significations sensiblement distinctes. Avec le puits, la relation entre l'état de la mer et le vent serait unilatérale : l'une s'agite parce que le second s'est levé, et non l'inverse. Avec le cycle limite, la relation est au contraire réversible. Je peux tout aussi bien répondre à la question « comment sais-tu que la mer s'agite ? » en disant « parce que le vent s'est levé », que je peux répondre « parce que la mer s'agite » à celle « comment sais-tu que le vent s'est levé ? ».

Alors que le puits mettait en évidence une relation de cause à effet, s'inscrivant donc dans une suite temporelle, et par là irréversible, le cycle limite met en évidence une relation logique entre signe et chose, qui est réversible du moment où toute chose peut être signe d'autre chose ; aussi les temps de la conjugaison y sont totalement différents.

La conjugaison, dans le puits, est dite à l'imparfait et elle connaît trois temps : l'antérieur, le simultané et le postérieur ; dans le cycle limite, elle est dite au parfait, qui ne connaît que l'actuel parfait et le conditionnel parfait.

 

On vous dira alors que la pensée parcourt un cercle immobile propre à énoncer des raisonnements dont la principale exigence est d'être tautologiques, et n'est plus un écoulement vers un centre. En elles-mêmes, les propositions énoncées à l'aide de cet attracteur seraient donc plutôt stériles, mais le cycle limite sert généralement à lancer, ou relancer le mouvement de la pensée dans d'autres attracteurs, quand il n'est pas employé à la logique ou au calcul.

On distingue très bien dans la nature un cycle limite d'un puits. Si vous jetez un bout de bois, ou n'importe quel objet susceptible de flotter, vous le verrez attiré vers le centre d'un puits, alors qu'il se mettra à tourner dans un cycle limite. Il lui faudra peut-être plusieurs tours pour trouver la distance exacte de son orbite. Quand il l'aura trouvée, il ne s'en écartera plus avant qu'un changement, aussi infime soit-il, ne vienne faire varier l'équilibre.

 

 

 

Vous ne parlerez certainement pas à une femme des sentiments qu'elle vous inspire à l'aide du puits ou du cycle limite, à moins de vouloir délibérément faire de l'esprit, être grivois, ou encore singulièrement direct. Vous utiliserez plutôt l'attracteur de la source, qui permet des énonciations plus subtiles.

Servant à mouvoir des pensées plus complexes, cet attracteur est, contre toute attente, doté d'une grammaire des plus pauvres.

La source ne connaît que deux temps qui ne se déclinent pas. Ils s'emploient, et se traduisent aussi bien par nos participes passé et présent : marchant, marché ; entendant, entendu... ; si ce n'est qu'ils sont appelés le passif et l'actif.

Cet attracteur ignore encore le singulier et le pluriel, comme le genre et la détermination, si bien qu'on dira de la même façon : « Le chat court sur la gouttière. » « La chatte court sur la gouttière. » « Un chat court sur une gouttière. » « Une chatte court sur la gouttière. » « Les chats courent sur les gouttières. » « Des chats courent sur la gouttière. » « Tous les chats courent sur les gouttières. » Etc... Nous aurons à la place une construction du genre : « Chat courant sur gouttière. »

 

Celui qui débute son apprentissage croit qu'il ne parviendra jamais à dire quoi que ce soit avec une syntaxe aussi pauvre. Il constatera vite, au contraire, que les mots lui viennent comme seuls et qu'il aura lui-même de la peine à suivre toute la fluidité de sa pensée.

C'est dans cet attracteur qu'on traduira notamment nos meilleurs poètes : « Asseyant (J'ai assis la) beauté sur mes genoux et (je l'ai) trouvée amère » ; « (Un) peu profond ruisseau calomnié, (la) mort ».

Il ne faudrait pas croire que la source soit consacrée au Devron à la seule poésie ou au discours galant. Les philosophes en font grand usage, et même les chercheurs en sciences exactes dont les développements dans les attracteurs logiques du cycle limite et du puits sont généralement introduits, commentés, et pour tout dire expliquées, dans l'attracteur de la source. Tout ce que vous direz dans un autre attracteur et que vous ne saurez étoffer dans celui de la source provoquera chez votre interlocuteur un simple haussement d'épaules. « Verbillage », paraîtra-t-il se dire.

 

 

 

Le quatrième attracteur logique, celui du point col, est utilisé pour des énoncés performatifs ou perlocutoires. L'exemple le plus simple est celui du joueur de belote qui dit « je prends ». L'énoncé est alors inséparable de la situation, ou plus exactement du cours des événements dans lequel il est prononcé, et dans lequel il intervient lui-même comme un élément constitutif. Les mots « je prends » font partie du jeu à part égale avec les cartes posées sur le tapis, et sans lesquelles on ne saurait même pas à quelle couleur le joueur prend.

 

Cet exemple est simple, mais il l'est justement trop pour comprendre exactement ce que les grammairiens du Devron entendent par point col. Ils vous demanderaient de vous figurer deux courants de fluide se dirigeant l'un vers l'autre et générant, à partir de leur point de rencontre, deux nouveaux mouvements divergents.

Pensons à une digue bâtie pour protéger une plage des vagues. À partir des deux extrémités, les vagues vont remonter entre la digue et la plage jusqu'à ce qu'elles se rencontrent. Il en résulte alors deux courants divergeants en direction de la digue et de la plage. Au terme de quelques années, le sable se déplacera le long de ces courants, et aura créé un isthme. Le sable aura alors tout simplement épousé la direction que prend l'écoulement du fluide après avoir rencontré le point col.

 

C'est ainsi qu'on vous expliquera que cet attracteur permet de produire des propositions qui gardent un sens recevable même si l'on en inverse les termes ou leur fait dire le contraire — recevable, plutôt que vrai, car les notions de vrai ou de faux n'ont dans ce cas à peu près aucun sens. Au cours d'une partie de cartes, « je prends » ou « je passe », peuvent être des paroles plus ou moins heureuses et bien inspirées, mais certainement pas vraies ou fausses.

La plupart des proverbes et des sagesses populaires se traduisent aisément à l'aide d'un tel attracteur. Ainsi la proposition « L'habit ne fait pas le moine » ne devient pas absurde et fait un sens tout aussi acceptable si on l'inverse en « L'habit fait le moine ». De même « l'occasion fait le larron » et « Le larron fait l'occasion », ou encore « l'occasion ne fait pas le larron ».

 

 

 

J'ai déjà évoqué, à propos du cycle limite et du discours galant, comment on pratique le mot d'esprit au Devron. Le principal ressort de l'esprit consiste à énoncer une idée avec un attracteur qui ne lui est pas dédié. C'est ce qui rend l'humour du Devron si difficile à comprendre à l'étranger, et presque impossible à traduire. À l'inverse, ils regardent beaucoup de nos polémiques intellectuelles comme des chefs-d'œuvres d'humour involontaire.

Ils ne comprennent généralement pas ce que nous appelons « extraire une idée de son contexte ». Pour eux, il n'y a pas de contexte, seulement un déplacement, et changer ce déplacement est au Devron un procédé si visible qu'on ne peut invoquer la mauvaise foi ou la mécompréhension, mais seulement l'intention délibérée ou le lapsus involontaire, qui, dans les deux cas, provoquent l'amusement.

 

On pourrait croire que, à moins de provoquer le rire, il soit nécessaire de savoir exactement par avance ce que l'on veut dire afin de choisir l'attracteur logique qui convient pour parler en de telles langues. Ce n'est justement pas ainsi que l'on doit s'y prendre. Si, comme on l'enseigne au Devron, la langue sert à penser, il est bien évident qu'on ne peut savoir ce qu'on pense, et donc ce que l'on veut dire, avant de parler, ou d'écrire. C'est pourquoi d'ailleurs les grammairiens utilisent les termes d'attracteurs, et non pas de mode, de style ou de forme, comme des linguistes étrangers ont cru bon parfois de le faire. C'est en effet du choix de l'attracteur que dépendra ce que l'on dira, et donc ce que l'on pensera. Il s'agit donc de faire le choix d'un outil adapté à l'acte de langage, et l'on peut naturellement en changer à chaque phrase, voire à chaque partie de phrase, aussi facilement qu'en Français on passe du style direct au style indirect. Et de tels choix se font avec autant d'automatisme.

 

Le plus troublant est encore ce rapprochement que font les grammairiens du Devron entre grammaire, pensée et mécanique des fluides. Les langues du Devron se parlaient bien avant qu'on n'ait formalisé les quatre formes typiques de l'écoulement d'un fluide sur un plan et qu'on ait démontré que toute équation différentielle n'y a que ces quatre caractéristiques.

Les habitants du Devron sont amusés par de telles questions. Ils n'y voient qu'une conséquence de la nature fluctuante de la pensée, à laquelle il est normal que s'appliquent les lois de tous les fluides. Certains philologues n'hésitent pas à avancer que les grammaires de toutes les langues obéissent à de tels attracteurs, mais que ni les grammairiens ni les linguistes n'y ont ailleurs prêté attention.

 

>

 


©